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Ramzan Kadyrov, homme lige de Poutine ou franc-tireur incontrôlé ?

(Extrait d’un article d’Hélène Despic-Popovic — 20/01/2016)

Le président tchétchène prorusse menace les dissidents de procès pour «sabotage» ou d’internement psychiatrique. Joue-t-il sa propre partition ou prépare-t-il l’opinion à un nouveau tour de vis en cette année électorale ?

Ramzan Kadyrov, homme lige de Poutine ou franc-tireur incontrôlé ?

Jusqu’où ira Ramzan Kadyrov, le fidèle allié tchétchène de Vladimir Poutine ? Toute la Russie s’interroge depuis que l’ex-chef de milice a publiquement proposé la semaine dernière que les «ennemis du peuple», à savoir les opposants, qui chercheraient à tirer profit des difficultés économiques actuelles du pays, soient traînés devant des tribunaux pour «sabotage». Mardi, l’homme fort de Tchétchénie a récidivé dans les réminiscences soviétiques en promettant «des piqûres», donc pratiquement l’internement psychiatrique, aux directeurs des médias indépendants qui «diffusent avec plaisir des informations fausses et hypocrites alimentées par leur haine viscérale de la Russie».[…]

Mise au pilori

Kadyrov, cheveux blond-roux en bataille, barbe rousse et survêtement de sport, est un habitué des déclarations incendiaires. On aurait tort de les croire bénignes. Placé à la tête de la Tchétchénie en 2007, où il a succédé à son père, l’imam Akhmad Kadyrov, tué dans un attentat à l’explosif, le jeune Ramzan a créé un para-Etat fondé sur un islamisme patriarcal et traditionnel – «Chez nous, la femme est à la maison […], a-t-il expliqué à Komsomolskaïa Pravda en 2008. La femme doit être un bien. Et l’homme le propriétaire. Chez nous, si une femme se comporte mal, le mari, le père et le frère en répondent. Selon nos coutumes, si elle a un comportement dissolu, les proches la tuent.») – et la soumission à l’autorité du chef : Kadyrov à Grozny et Poutine à Moscou. Le régime tchétchène prorusse pratique la mise au pilori comme nul au monde, avec séances d’humiliation sur les réseaux sociaux ou à la télé tandis que les familles (au sens large) de Tchétchènes exilés participant à des manifestations à l’étranger sont menacées de représailles.

Ceux qui ont eu le malheur de défier directement le jeune Kadyrov ont disparu. Comme la journaliste Anna Politkovskaïa, dont le meurtre, en 2006, imputé à une piste d’exécutants tchétchènes, n’a jamais été complètement élucidé. Comme la militante des droits de l’homme Natalia Estemirova, une des rares femmes à l’avoir provoqué en tête à tête sur le voile, notamment, enlevée et tuée à Grozny en 2009. Comme l’opposant Boris Nemtsov, assassiné à proximité des murs du Kremlin à Moscou en février 2015. Tandis que Poutine, embarrassé face aux Occidentaux, se voyait obligé de promettre une enquête approfondie, Kadyrov faisait l’éloge du principal suspect, le Tchétchène Zaour Dadaïev, ancien membre de ses milices qu’il qualifiait de «véritable patriote russe». Alors qu’une partie de l’opinion russe, y compris dans les cercles du pouvoir, condamnait ses propos, Poutine l’avait au contraire défendu.

Mécontentement social

Ce serait donc une erreur de ne pas prendre les menaces de Kadyrov au sérieux. Qu’il agisse pour son compte ou pour celui d’un tiers. Et les critiques ne s’y trompent pas, comme Alexeï Venediktov, le directeur d’Echo de Moscou, qui a demandé à son actionnaire principal, le holding Gazprom-Media, de renforcer la protection de la radio.

L’essentiel n’est pas de savoir si Kadyrov est un franc-tireur (l’an dernier, il a même menacé de faire feu sur des soldats russes) ou s’il est «le pitbull de Poutine». Il est plutôt de se demander si ces rodomontades ne sont pas un ballon d’essai alors que la situation économique dramatique risque d’éroder le soutien de l’opinion publique au régime de Poutine, un fait à ne pas négliger alors que des élections législatives sont prévues en septembre. La chute du rouble, la baisse constante des prix du pétrole, la perspective d’une nouvelle année de récession pourraient créer un mécontentement social. Des premiers mouvements apparaissent. On a vu à la fin de l’année 2015 des camionneurs marcher sur Moscou, et, début janvier, les babouchkas de Krasnodar et de Sotchi – pas exactement le public de l’opposition, plutôt formée de jeunes cadres urbains – remporter une victoire en forçant les autorités locales à rétablir les tarifs réduits pour retraités dans les transports. Si la situation venait à se tendre, un Kadyrov menaçant ne serait peut-être pas superflu. C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre le silence de Poutine face aux dérapages néostaliniens de son protégé.

Utilité des Tchétchènes pour le pouvoir russe

Malgré des difficultés pour se repérer dans les manipulations des uns et des autres il apparaît que le Comité d’Enquête sur le meurtre de Boris Nemtsov insiste sur la présomption de culpabilité d’un groupe de Tchétchènes. Ceci nous rappelle le souvenir de plusieurs meurtres de critiques du pouvoir dont les exécutants condamnés étaient Tchétchènes et les commanditaires toujours inconnus. A ce sujet nous avons trouvé intéressante l’analyse de Silvia Serrano au micro de Radio Vatican. Cette universitaire spécialiste de la Russie et du Caucase explique :

« En réalité, on a là une République qui a donc cherché à gagner son indépendance, dont le contrôle a été repris justement après l’arrivée au pouvoir de Poutine après 1999, au terme de guerres très sanglantes et qui en fait, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, constitue une sorte de zone d’exception où les modalités d’exercice de la coercition et de la violence vont être différentes de ce qui s’exerce dans le reste de la Russie. Donc, ce régime d’exception permet des jeux d’instrumentalisation croisée qui sont, me semble-t-il, au cœur du système poutinien. On a là des forces de police qui ont été unifiées et qui sont, aujourd’hui, sous l’autorité du président tchétchène prorusse, mis en place par Moscou, Kadyrov mais qui bénéficie d’une certaine autonomie de facto par rapport au donneur d’ordres à Moscou. Donc, on a là un système de délégation de la violence avec une autonomie qui permet de détourner, en réalité, le régime d’impunité qui permet de s’écarter du cadre hiérarchique de l’État russe. Donc, du coup, ces groupes armés qui étaient auparavant illicites qui sont retournés sous le contrôle d’organisations bureaucratiques, en réalité, permettent un exercice de la violence par l’État en dehors des normes de l’État. Ils permettent un jeu très souple et peuvent être utilisables, instrumentalisables et être dénoncés. La personne qui a été accusée a probablement un passé assez trouble. Donc, il est probablement relativement aisé d’exercer des pressions sur lui. Donc on a là tout un personnel qui est disposé à exercer une violence en dehors de l’État qui peut aussi être une violence au service de l’État. »

Pour l’heure de graves soupçons de torture remettent en cause la culpabilité du principal accusé. D’après Radio Canada :

« Un membre du Conseil consultatif sur les droits de l’homme, Andrei Babouchkine, a révélé hier que trois des accusés du meurtre de Boris Nemtsov avaient été torturés, et que le principal suspect est revenu sur ses aveux. À la suite de cette entrevue accordée à Radio-Canada, M. Babouchkine a reçu l’ordre de se taire. L’affaire semblait pourtant réglée la fin de semaine dernière : cinq accusés étaient en prison, et le principal suspect, Zaour Dadaiev, avait avoué avoir assassiné Boris Nemtsov, selon la juge chargée de l’affaire. Une enquête rapide et bien ficelée. C’était avant que le membre de la Commission des droits de l’homme auprès du Kremlin, Andrei Babouchkine, visite les accusés en prison.

« Il est important que l’enquête sur l’assassinat se déroule dans le respect, la transparence et l’honnêteté, mais ce que nous concluons, c’est que Dadaiev a avoué sous la pression », a raconté M. Babouchkine mercredi soir, au cours d’une entrevue avec le correspondant de Radio-Canada à Moscou. En fait, Andrei Babouchkine parle carrément de torture pour trois des cinq accusés, gardés deux jours avec un sac sur la tête, privés de nourriture, sommés de reconnaître leur culpabilité, sans avocat. Au cours des heures qui ont suivi cette entrevue, tard dans la nuit, des membres du comité d’enquête sur l’assassinat de Nemtsov ont rendu visite à M. Babouchkine, l’enjoignant à ne plus se mêler de cette enquête tant qu’elle ne serait pas terminée. Ils lui ont dit qu’il était maintenant considéré comme témoin dans cette affaire, donc qu’il ne pourrait plus rencontrer les accusés. »

Enfin, on l’a sommé de ne plus parler aux journalistes… tout cela bien poliment, insiste-t-il.