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Poutine et Kadyrov : la brouille impossible.

On a pu s’étonner que Ramzan Kadyrov ait pu manifester un désaccord avec la politique étrangère russe à propos des persécutions au Myanmar. Ces deux analystes que le Nœud Caucasien a interrogé nous donnent une explication intéressante. Il reste tout de même impressionnant de constater le rôle de ce petit dictateur d’une petite partie de l’immense Russie.

Le Kremlin cherche à renforcer la position de Ramzan Kadyrov en considération de sa loyauté. Cette opinion a été émise par les analystes politiques Dmitry Oreshkin et Alexei Malashenko.

Dmitry Oreshkin a déclaré au correspondant du Noeud Caucasien : « Ramzan Kadyrov est un personnage politique singulier en Russie. En Russie trop de choses dépendent du premier personnage de l’état et Ramzan Kadyrov est son projet personnel. C’est Vladimir Poutine qui renforce la position de Ramzan Kadyrov. A son tour le leader tchétchène comprend parfaitement bien que pour son avenir politique il est nécessaire de manifester une loyauté personnelle « sans borne », dans le sens négatif du mot. Le leader tchétchène ne peut pas se brouiller avec Vladimir Poutine. »

Selon ce même analyste « chaque année les ambitions de Ramzan Kadyrov ne font qu’augmenter. C’est le dirigeant de la Tchétchénie qui est derrière l’organisation des manifestations spontanées en soutien aux musulmans du Myanmar. »

« Ainsi Ramzan Kadyrov renforce sa position à Moscou et titille les forces de l’ordre. Dans le cas des manifestations à Moscou il a montré au maire de Moscou Serguey Sobyanin qui est vraiment le maitre dans la capitale russe. En outre, Ramzan Kadyrov veut devenir un leader mondial de l’Islam. Vladimir Poutine a tiré tout bénéfice de sa confiance en Ramzan Kadyrov. Peut être est-il obligé de lui faire confiance »

« Cependant, malgré ses ambitions croissantes, Ramzan Kadyrov n’aura pas la possibilité de devenir le successeur de Poutine dans un proche avenir. »

le professeur Alexei Malashenko, directeur de la recherche scientifique à l’Institut de Recherche du Dialogue entre les Civilisations remarque qu’auparavant, Vladimir Poutine et son porte-parole ont commenté les déclarations de Ramzan Kadyrov menaçant de s’opposer à la Russie si les autorités du pays prenaient le parti des auteurs des persécutions des musulmans du Myanmar.

Alexei Malashenko croit que « dans tous les cas la réaction aux déclarations du dirigeant tchétchène a été positive. Le Kremlin renforce la position de Ramzan Kadyrov parce que les autorités n’ont pas d’autre choix, comme Ramzan Kadyrov lui-même. Et on doit remarquer que Ramzan Kadyrov a alors presque donné une explication. Cela montre que le Kremlin et le dirigeant tchétchène ont tout négocié en coulisse : on peut dire qu’ils sont parvenus à se réconcilier. »

Il poursuit « la normalisation des relations est mise en évidence par la visite en Tchétchénie du vice-premier ministre libyen Ahmed Maitig. »

« Il restera environ trois heures à Grozny et seulement après il ira à Moscou. C’est un signe de confiance vis à vis de Ramzan Kadyrov. C’est comme si on voulait faire remarquer : ‘d’abord nous t’envoyons Ahmed Maitig. Tu participes à notre politique, en dépit de tout.’ Le consensus est trouvé… Il n’y a aucun désaccord entre le Kremlin et Ramzan Kadyrov. »

Le Nœud Caucasien (14/09/2017)

Ramzan Kadyrov, homme lige de Poutine ou franc-tireur incontrôlé ?

(Extrait d’un article d’Hélène Despic-Popovic — 20/01/2016)

Le président tchétchène prorusse menace les dissidents de procès pour «sabotage» ou d’internement psychiatrique. Joue-t-il sa propre partition ou prépare-t-il l’opinion à un nouveau tour de vis en cette année électorale ?

Ramzan Kadyrov, homme lige de Poutine ou franc-tireur incontrôlé ?

Jusqu’où ira Ramzan Kadyrov, le fidèle allié tchétchène de Vladimir Poutine ? Toute la Russie s’interroge depuis que l’ex-chef de milice a publiquement proposé la semaine dernière que les «ennemis du peuple», à savoir les opposants, qui chercheraient à tirer profit des difficultés économiques actuelles du pays, soient traînés devant des tribunaux pour «sabotage». Mardi, l’homme fort de Tchétchénie a récidivé dans les réminiscences soviétiques en promettant «des piqûres», donc pratiquement l’internement psychiatrique, aux directeurs des médias indépendants qui «diffusent avec plaisir des informations fausses et hypocrites alimentées par leur haine viscérale de la Russie».[…]

Mise au pilori

Kadyrov, cheveux blond-roux en bataille, barbe rousse et survêtement de sport, est un habitué des déclarations incendiaires. On aurait tort de les croire bénignes. Placé à la tête de la Tchétchénie en 2007, où il a succédé à son père, l’imam Akhmad Kadyrov, tué dans un attentat à l’explosif, le jeune Ramzan a créé un para-Etat fondé sur un islamisme patriarcal et traditionnel – «Chez nous, la femme est à la maison […], a-t-il expliqué à Komsomolskaïa Pravda en 2008. La femme doit être un bien. Et l’homme le propriétaire. Chez nous, si une femme se comporte mal, le mari, le père et le frère en répondent. Selon nos coutumes, si elle a un comportement dissolu, les proches la tuent.») – et la soumission à l’autorité du chef : Kadyrov à Grozny et Poutine à Moscou. Le régime tchétchène prorusse pratique la mise au pilori comme nul au monde, avec séances d’humiliation sur les réseaux sociaux ou à la télé tandis que les familles (au sens large) de Tchétchènes exilés participant à des manifestations à l’étranger sont menacées de représailles.

Ceux qui ont eu le malheur de défier directement le jeune Kadyrov ont disparu. Comme la journaliste Anna Politkovskaïa, dont le meurtre, en 2006, imputé à une piste d’exécutants tchétchènes, n’a jamais été complètement élucidé. Comme la militante des droits de l’homme Natalia Estemirova, une des rares femmes à l’avoir provoqué en tête à tête sur le voile, notamment, enlevée et tuée à Grozny en 2009. Comme l’opposant Boris Nemtsov, assassiné à proximité des murs du Kremlin à Moscou en février 2015. Tandis que Poutine, embarrassé face aux Occidentaux, se voyait obligé de promettre une enquête approfondie, Kadyrov faisait l’éloge du principal suspect, le Tchétchène Zaour Dadaïev, ancien membre de ses milices qu’il qualifiait de «véritable patriote russe». Alors qu’une partie de l’opinion russe, y compris dans les cercles du pouvoir, condamnait ses propos, Poutine l’avait au contraire défendu.

Mécontentement social

Ce serait donc une erreur de ne pas prendre les menaces de Kadyrov au sérieux. Qu’il agisse pour son compte ou pour celui d’un tiers. Et les critiques ne s’y trompent pas, comme Alexeï Venediktov, le directeur d’Echo de Moscou, qui a demandé à son actionnaire principal, le holding Gazprom-Media, de renforcer la protection de la radio.

L’essentiel n’est pas de savoir si Kadyrov est un franc-tireur (l’an dernier, il a même menacé de faire feu sur des soldats russes) ou s’il est «le pitbull de Poutine». Il est plutôt de se demander si ces rodomontades ne sont pas un ballon d’essai alors que la situation économique dramatique risque d’éroder le soutien de l’opinion publique au régime de Poutine, un fait à ne pas négliger alors que des élections législatives sont prévues en septembre. La chute du rouble, la baisse constante des prix du pétrole, la perspective d’une nouvelle année de récession pourraient créer un mécontentement social. Des premiers mouvements apparaissent. On a vu à la fin de l’année 2015 des camionneurs marcher sur Moscou, et, début janvier, les babouchkas de Krasnodar et de Sotchi – pas exactement le public de l’opposition, plutôt formée de jeunes cadres urbains – remporter une victoire en forçant les autorités locales à rétablir les tarifs réduits pour retraités dans les transports. Si la situation venait à se tendre, un Kadyrov menaçant ne serait peut-être pas superflu. C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre le silence de Poutine face aux dérapages néostaliniens de son protégé.