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Saïd-Emin Ibragimov, le parcours d’un ancien ministre tchétchène

(D’après Rue89 Strasbourg)

Saïd-Emin Ibragimov n’est pas un inconnu. Ministre de la Communication lorsque la Tchétchénie a essayé d’obtenir l’indépendance dans les années 1990, il fuit son pays, suite à un attentat lorsqu’il se trouvait à Istanbul, en 2001. Le Consul de France en Turquie lui propose alors l’asile politique et il choisit la capitale alsacienne :

« J’ai pensé que c’est à Strasbourg, avec le Parlement européen, le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’Homme que j’allais trouver la Justice pour la Tchétchénie. Même 13 ans après mon arrivée, je pensais qu’ici je serai en sécurité. Il faut croire que non. »

En août 2014, trois individus le kidnappent violemment et le torturent à Ostwald (Alsace) sur les bords de l’Ill. Il se rappelle avoir reçu un coup sur la tête et, assommé, avoir été transporté sur ce qui semblait être une barque d’après ses sensations. Au début les mots étaient doux et gentils, mais quand il a dit ne pas parler avec les bandits, le ton est monté. Pendant deux jours, trois personnes qui lui parlaient en russe l’ont molesté, torturé et empêché de dormir. Pour Saïd-Emin Ibragimov, il ne peut que s’agir d’agents du FSB, le Service fédéral de la sécurité de la Fédération de Russie, qui a remplacé le KGB en 1991. La manière dont ils agissaient ou leur accent moscovite ne fait aucun doute pour lui.

Cette agression n’arrive pas sans raison. En juillet, il a déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l’Humanité, de crime d’agression et de crime de guerre. Avec sa demande, il dit avoir joint un dossier de 20 pages contenant des preuves sur les crimes commis par les autorités russes pendant la Seconde guerre de Tchétchénie (1999-2000). Sans réponse, il a entamé une grève de la faim qui a permis d’attirer l’attention sur ce cas.

Depuis son agression au mois d’août, Saïd-Emin Ibragimov a reçu d’autres menaces anonymes et la porte de son appartement a été fracturée, sans que rien ne soit dérobé à son domicile.

On constate que malgré le peu de chance d’aboutir de la démarche de Saïd-Emin Ibragimov  elle a été jugée assez dérangeante pour que l’on s’attaque à sa personne.

Tchétchénie : c’est quoi le problème?

Un rédacteur du mensuel « les Nouvelles de Tchétchénie » a pu poser à un défenseur des droits de l’homme tchétchène les questions que nous nous posons sur la situation en Tchétchénie.

Beaucoup de gens en Europe ne comprennent pas pourquoi les Tchétchènes continuent de fuir leur pays alors que la seconde guerre de Tchétchénie est terminée depuis plusieurs années.

Il est primordial que l’opinion publique européenne comprenne que la situation en Tchétchénie sur le plan des droits de l’homme ne s’est pourtant pas améliorée. Elle s’est même dégradée puisque les médias occidentaux ne parlent plus du tout de la région. L’oubli dans lequel est retombée la Tchétchénie permet aux autorités locales d’agir en toute impunité. Les enlèvements et les meurtres d’éventuels opposants politiques ont toujours cours mais cela touche également de simples civils qui ne se mêlent pas de politique.

Les demandeurs d’asile tchétchènes vivent dans des conditions très précaires en Europe, soit à la rue, soit dans des squats et pour les plus chanceux d’entre eux ils passent d’hôtels en hôtels sans savoir s’ils auront un toit le lendemain. Ils attendent pendant plusieurs années que leur dossier soit traité par la Cour Nationale du Droit d’Asile et pendant ce temps-là ils n’ont pas le droit de travailler. Croyez-moi, s’ils pouvaient vivre en sécurité dans leur pays, ils y retourneraient. Là-bas, ils ont un foyer et la possibilité de gagner dignement leur vie.

Si la vie en Tchétchénie est difficile voire dangereuse, ne peuvent-ils cependant pas trouver refuge ailleurs en Fédération de Russie ?

Le gouvernement tchétchène travaille main dans la main avec le gouvernement russe et si une personne est persécutée en Tchétchénie, elle ne trouvera pas la paix dans le reste de la Fédération de Russie. Par ailleurs, il existe des préjugés très forts dans la société russe envers les Tchétchènes et les peuples du Nord-Caucase. C’est lié aux relations historiques et militaires russo-tchétchènes qui ont toujours été très houleuses, mais ce trait s’est aggravé depuis la dernière guerre en Tchétchénie. Par exemple, les prisonniers tchétchènes sont bien plus brimés dans les prisons russes que les autres détenus. Dans d’autres secteurs de la vie, les Tchétchènes sont confrontés à ce racisme institutionnalisé. […]

Pendant les deux guerres de Tchétchénie, les Occidentaux ont fermé les yeux sur les actions de l’armée russe au caractère particulièrement répressif et aux allures parfois génocidaires. Aujourd’hui, l’Europe et les Etats-Unis se réveillent et voient avec le cas de l’Ukraine qu’il n’y a pas de limites à la politique d’expansion agressive de la Russie. Car pour Poutine, ce serait une mort politique si l’Ukraine quittait le giron russe pour rejoindre l’Europe. […]

Vous dites qu’avec le conflit armé en Ukraine, l’Europe et les États-unis ont enfin ouvert les yeux sur les véritables motivations de Poutine. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Les Occidentaux ont toujours su ce qui se passait réellement en Tchétchénie. Leur silence était dû au fait qu’il existait – et existent encore – de fortes relations commerciales entre l’Union européenne et la Russie. La Russie a toujours agité la menace d’interrompre ses livraisons de gaz ou de suspendre certains contrats commerciaux si l’Union européenne faisait preuve d’ingérence dans le conflit en Tchétchénie.

Il y avait trop à perdre sur le plan économique et c’est pourquoi les questions des droits de l’homme ont été reléguées à l’arrière-plan. D’ailleurs, jamais il n’y a eu autant de refus aux demandes d’asile des Tchétchènes que lorsque Gerhard Schröder était chancelier en Allemagne. Or, c’est sous Schröder que d’importants partenariats commerciaux avec la Russie se sont noués, notamment avec la société russe Gazprom. Ce qui illustre très bien le lien entre politiques d’émigration et intérêts économiques. Si aujourd’hui l’Union européenne et les États-unis ont décidé de prendre des sanctions économiques et politiques face aux agissements de la Russie en Ukraine, c’est parce qu’il y a bien trop d’enjeux. En effet, l’Ukraine n’est plus un pan du territoire de la Fédération de Russie mais un pays souverain. S’ils laissent faire la Russie en Ukraine, quel sera le prochain pays sur la liste : les pays baltes, la Pologne ?