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Poutine et Kadyrov : la brouille impossible.

On a pu s’étonner que Ramzan Kadyrov ait pu manifester un désaccord avec la politique étrangère russe à propos des persécutions au Myanmar. Ces deux analystes que le Nœud Caucasien a interrogé nous donnent une explication intéressante. Il reste tout de même impressionnant de constater le rôle de ce petit dictateur d’une petite partie de l’immense Russie.

Le Kremlin cherche à renforcer la position de Ramzan Kadyrov en considération de sa loyauté. Cette opinion a été émise par les analystes politiques Dmitry Oreshkin et Alexei Malashenko.

Dmitry Oreshkin a déclaré au correspondant du Noeud Caucasien : « Ramzan Kadyrov est un personnage politique singulier en Russie. En Russie trop de choses dépendent du premier personnage de l’état et Ramzan Kadyrov est son projet personnel. C’est Vladimir Poutine qui renforce la position de Ramzan Kadyrov. A son tour le leader tchétchène comprend parfaitement bien que pour son avenir politique il est nécessaire de manifester une loyauté personnelle « sans borne », dans le sens négatif du mot. Le leader tchétchène ne peut pas se brouiller avec Vladimir Poutine. »

Selon ce même analyste « chaque année les ambitions de Ramzan Kadyrov ne font qu’augmenter. C’est le dirigeant de la Tchétchénie qui est derrière l’organisation des manifestations spontanées en soutien aux musulmans du Myanmar. »

« Ainsi Ramzan Kadyrov renforce sa position à Moscou et titille les forces de l’ordre. Dans le cas des manifestations à Moscou il a montré au maire de Moscou Serguey Sobyanin qui est vraiment le maitre dans la capitale russe. En outre, Ramzan Kadyrov veut devenir un leader mondial de l’Islam. Vladimir Poutine a tiré tout bénéfice de sa confiance en Ramzan Kadyrov. Peut être est-il obligé de lui faire confiance »

« Cependant, malgré ses ambitions croissantes, Ramzan Kadyrov n’aura pas la possibilité de devenir le successeur de Poutine dans un proche avenir. »

le professeur Alexei Malashenko, directeur de la recherche scientifique à l’Institut de Recherche du Dialogue entre les Civilisations remarque qu’auparavant, Vladimir Poutine et son porte-parole ont commenté les déclarations de Ramzan Kadyrov menaçant de s’opposer à la Russie si les autorités du pays prenaient le parti des auteurs des persécutions des musulmans du Myanmar.

Alexei Malashenko croit que « dans tous les cas la réaction aux déclarations du dirigeant tchétchène a été positive. Le Kremlin renforce la position de Ramzan Kadyrov parce que les autorités n’ont pas d’autre choix, comme Ramzan Kadyrov lui-même. Et on doit remarquer que Ramzan Kadyrov a alors presque donné une explication. Cela montre que le Kremlin et le dirigeant tchétchène ont tout négocié en coulisse : on peut dire qu’ils sont parvenus à se réconcilier. »

Il poursuit « la normalisation des relations est mise en évidence par la visite en Tchétchénie du vice-premier ministre libyen Ahmed Maitig. »

« Il restera environ trois heures à Grozny et seulement après il ira à Moscou. C’est un signe de confiance vis à vis de Ramzan Kadyrov. C’est comme si on voulait faire remarquer : ‘d’abord nous t’envoyons Ahmed Maitig. Tu participes à notre politique, en dépit de tout.’ Le consensus est trouvé… Il n’y a aucun désaccord entre le Kremlin et Ramzan Kadyrov. »

Le Nœud Caucasien (14/09/2017)

En Tchétchénie : « Un mélange de puritanisme musulman et de patriotisme russe »

Le président Ramzan Kadyrov est porteur d’une idéologie que Moscou utilise dans le cadre de sa politique d’influence en direction du monde musulman.

(Article du Monde du 16/06/2017. Propos recueillis par Benoît Vitkine )

Professeure associée à la George Washington University, Marlène Laruelle travaille sur le thème des idéologies et du nationalisme dans l’espace postsoviétique. Elle a récemment publié, avec Jean Radvanyi, La Russie entre peurs et défis (Armand Colin, 238 pages). Marlène Laruelle distingue dans la politique de Ramzan Kadyrov, le président tchétchène, les éléments d’une véritable idéologie, le kadyrovisme.

Quelle vision de l’identité tchétchène Ramzan Kadyrov met-il en avant ?

Depuis qu’il est arrivé au pouvoir, Ramzan Kadyrov est parvenu à associer l’anticolonialisme tchétchène traditionnel et un discours de soumission assumée à Moscou. Il s’agit là d’une composante essentielle du kadyrovisme, et là se trouve le principal succès du régime. Pour réussir cette synthèse improbable, Kadyrov utilise une vision très folklorique du nationalisme, inspirée de l’époque soviétique : les traditions, les danses, les chants… Il reprend aussi à son compte le discours faisant de la Tchétchénie une grande nation guerrière, mais en gommant les épisodes où les chefs de guerre se sont opposés à Moscou. Est également gommée toute référence à la déportation des Tchétchènes par Staline, en 1944, qui pendant toutes les années 1990 a cristallisé le sentiment national tchétchène. Cela permet à Kadyrov de développer un discours nationaliste tout en affichant sa soumission au centre, et même en la surjouant. Comme aux temps soviétiques, l’idée est que l’on peut célébrer la petite nation (tchétchène) dans le cadre de la grande nation (russe).

Il faut aussi rappeler deux éléments qui ont facilité cette stratégie. L’argent, d’abord, qui a coulé à flots depuis Moscou dans les années 2000, et permet de montrer au peuple que la loyauté paie. La répression, ensuite : en même temps qu’il a coopté certains anciens combattants des deux guerres (1994-1996 et 1999-2000), le président a éliminé ceux qui refusaient de lui prêter allégeance. Il a aussi étouffé toute voix discordante dans la société civile.

Qu’en est-il de la religion ?

L’islam est central dans le discours et l’idéologie kadyrovistes. Il s’agit là aussi d’une synthèse, qui mêle une pratique de l’islam traditionnel tchétchène, inspiré du soufisme, et une dose très importante de puritanisme antioccidental, jouant du rejet d’un Occident décadent, résumé à ses homosexuels et ses femmes aux mœurs légères. Le port du voile est devenu quasi obligatoire dans l’espace public, celui du hidjab l’est pour les fonctionnaires et les étudiantes. Le président affirme régulièrement que les femmes sont inférieures aux hommes, il justifie les crimes d’honneur. Les homosexuels sont victimes d’une sévère répression. Comme un symbole, l’épouse de Ramzan Kadyrov développe des lignes de vêtements inspirées de la mode des pays du Golfe. Vue de l’extérieur, cette vision de l’islam s’inspire du salafisme, mais Kadyrov lui-même refuse ce qualificatif. Son objectif principal est d’éviter que le djihadisme monopolise le discours rigoriste. Kadyrov capte une partie de ce discours et réprime aussi bien les mouvements proches de la sphère djihadiste que les mouvements rigoristes qui n’affichent pas leur loyauté au pouvoir.

Vous faites aussi du kadyrovisme, dans sa composante religieuse, un élément du « soft power » russe…

La politique d’influence russe est un mécanisme très souple : le Kremlin laisse une marge de manœuvre à certains acteurs, qui prennent leurs propres initiatives, leurs propres risques, et sont ensuite récompensés ou punis. Dans ce cadre, la niche qu’occupe Kadyrov, c’est la valorisation de la Russie auprès du monde musulman conservateur : les Etats du Golfe, le Maroc, l’Egypte, la Jordanie… Autant de pays qui sont traditionnellement proaméricains. Les actions prises en ce sens sont diverses. En 2011, Kadyrov a, par exemple, réussi à faire venir à Grozny [la capitale de la Tchétchénie] un calice ayant soi-disant appartenu au prophète Mahomet. En 2015, après l’attentat contre Charlie Hebdo, les autorités tchétchènes ont organisé la plus importante manifestation anti-Charlie dans le monde – 800 000 participants, sur une population de 1,2 million.

Ces initiatives dépassent parfois les souhaits de Moscou. Ce fut, par exemple, le cas de la conférence d’imams sunnites organisée à Grozny en septembre 2016, au cours de laquelle le wahhabisme a été dénoncé comme n’appartenant pas au sunnisme. Cet événement a entraîné des protestations de l’Arabie saoudite.

Cette stratégie a un double avantage : sur la scène intérieure russe, Grozny se pose en concurrent de l’Eglise orthodoxe dans la défense des « valeurs traditionnelles » et défie les autres visions de l’islam russe avancées par les Directions spirituelles [les institutions centralisées qui représentent l’islam de Russie, sorte de « clergé »] ; sur la scène extérieure, le kadyrovisme devient un produit d’exportation vers le Moyen-Orient, où certains Etats sont tentés par le mélange de rigorisme et de répression promu par Kadyrov. Quant à Ramzan Kadyrov, en parallèle du culte de la personnalité mis en place en Tchétchénie même, il rêve d’être reconnu comme un des leaders du monde islamique et multiplie les invitations à Grozny de chefs d’Etat étrangers. Il cherche aussi à s’imposer comme un politicien de niveau fédéral en Russie même.

Le président tchétchène est connu pour son narcissisme et ses sorties frisant le ridicule. Comment tout cela peut-il être constitutif d’une idéologie ?

Je parle d’une idéologie au sens large, pas d’une doctrine. Le kadyrovisme propose une vision du monde, il a ses codes propres, ses rituels, ses mécanismes de pouvoir, et une certaine logique interne. Dans ce sens, le kadyrovisme est même une idéologie plus cohérente que le poutinisme, qui est plus complexe, moins centré sur son auteur, et qui s’adresse à une Russie bien plus diverse culturellement et socialement que la petite Tchétchénie. Les ressorts du kadyrovisme sont plus simples. L’usage de la violence et de la répression y a plus cours que dans le reste de la Russie. Le président s’appuie sur un clan aux intérêts bien plus cohérents que les divers groupes gravitant autour de Vladimir Poutine. Il gouverne aussi en se reposant sur les structures traditionnelles de la société tchétchène, sur ses clans, les teips.

Les excès du personnage Kadyrov, son utilisation frénétique des réseaux sociaux – où il s’affiche aussi bien en train de prier, de pratiquer les arts martiaux que de dompter des serpents – constituent un autre versant de ce mode de gouvernance, qui répond à certains critères de machisme et de sultanisme. Pour ce dirigeant encore très jeune (40 ans), la démonstration des excès est une démonstration de pouvoir. Elle crée aussi une image pour lui et la République qui correspond aux canons de la communication moderne.

Ramzan Kadyrov ne se contente pas du « soft power ». Il n’hésite pas à utiliser la force, à se poser comme un potentiel acteur militaire…

Oui, et c’est cohérent avec son discours à la fois de puissance retrouvée et de soumission au Kremlin. Ramzan Kadyrov se présente comme le bras armé de Moscou à l’intérieur et à l’extérieur. Il multiplie ainsi les menaces contre les figures dissidentes russes, et l’enquête sur l’assassinat par un commando tchétchène de l’opposant Boris Nemtsov, en février 2015 à Moscou, semble mener tout droit à Grozny.

A l’appui de ce discours et de ces menaces, Kadyrov met aussi en scène sa puissance militaire. Le président tchétchène dispose d’une garde prétorienne forte de 20 000 à 30 000 hommes, très bien équipés et loyaux plus à sa personne qu’aux institutions fédérales. Au moins 300 combattants tchétchènes ont été envoyés dans le Donbass, au côté des séparatistes en guerre contre le pouvoir ukrainien. Dans le même temps, Kadyrov, claironnait : « Si on nous le demande, nous sommes prêts à aller jusqu’à Kiev. » Il a ensuite tenu le même discours à propos de la Syrie. Et Vladimir Poutine a choisi, très symboliquement, d’envoyer plusieurs centaines de membres d’unités tchétchènes pour assurer des missions de police militaire dans la ville d’Alep tout juste reconquise.

Cette armée quasi privée de Ramzan Kadyrov n’a-t-elle pas de quoi inquiéter le Kremlin ?

C’est une crainte ancienne. La Russie est un grand régime bureaucratique, elle se méfie des initiatives personnelles. Après le meurtre de Boris Nemtsov, cette inquiétude a été particulièrement forte. Dans certains cercles du pouvoir, à Moscou, on peut même parler d’une véritable colère. Cela n’a pas empêché Kadyrov d’en rajouter dans la provocation, quelques mois plus tard, en donnant l’ordre à ses hommes d’ouvrir le feu sur les forces de l’ordre russes qui opéreraient sans son autorisation sur le sol tchétchène.

Pour l’instant, Vladimir Poutine considère qu’il maîtrise la situation. Les actions de Kadyrov sont plus de l’ordre de la provocation que du passage à l’acte. Il en use comme pour réaffirmer sa dévotion au chef en même temps que son pouvoir territorial sur la Tchétchénie, dans une logique quasiment féodale. Et il joue aussi des divisions entre les services de sécurité fédéraux, notamment de la rivalité entre le ministère de l’intérieur et le FSB, les services spéciaux, chez qui se trouvent la plupart de ses soutiens. La création annoncée d’une Garde nationale sera un vrai test, puisqu’elle est censée récupérer sous son contrôle les troupes de Kadyrov. Théoriquement, cela reviendra à l’affaiblir, mais il est encore trop tôt pour préjuger du résultat : en découlera-t-il une normalisation de la Tchétchénie, ou va-t-on, à l’inverse, assister à une sorte de « kadyrovisation » de la Russie ?

Le kadyrovisme a-t-il un avenir au-delà de Ramzan Kadyrov ?

Si le régime russe considère que la Tchétchénie est suffisamment normalisée, il est possible qu’il décide de se passer de Kadyrov. Si Poutine tombe, les choses sont encore plus évidentes : Kadyrov ne fera pas long feu. Mais dans tous les cas, le Kremlin fera tout pour préserver cette idéologie, mélange de puritanisme musulman et de patriotisme russe. Grâce à elle, Moscou contredit l’idée qu’en développant son identité orthodoxe il s’aliène ses musulmans [environ 10 % de la population]. Il est en passe de réussir à conjuguer une certaine forme d’islamisme avec ses discours sur la grande puissance russe. Ce n’est pas un hasard si l’islam tchétchène gagne du terrain hors de ses bases, jusque dans l’Oural ou l’Asie centrale.

 

Qui est visé par les menaces de Kadyrov ?

Le président tchétchène Ramzan Kadyrov multiplie les intimidations sur le réseau social, où il est hyperactif. (Emmanuel Grynszpan, journaliste. Publié le 04/02/2016 dans Rue89)

(De Moscou) La vidéo a été postée sur Instagram lundi par le dirigeant tchétchène (pro-Kremlin) Ramzan Kadyrov. On y voit deux dirigeants de l’opposition russe, filmés de telle sorte qu’on a l’impression de les observer depuis le viseur d’un fusil. Commentaire sous la vidéo :

« Kassianov à Strasbourg cherche de l’argent pour l’opposition russe. Comprenne qui pourra ! »

Sans le contexte, on pourrait penser à une farce macabre. Mais Ramzan Kadyrov, qui joue de plus en plus souvent au porte-flingue du président russe, n’en est pas à son coup d’essai.

Les « ennemis du peuple »

Hyperactif sur Instagram, il accumule les diatribes violentes à l’encontre de l’opposition russe, qu’il accuse de traîtrise contre la Russie et de comploter avec les services secrets occidentaux. Reprenant une phraséologie stalinienne, il définit les opposants comme la « cinquième colonne », « des ennemis du peuple » « sans patrie » qui doivent être « châtiés » ou placés dans des hôpitaux psychiatriques, en référence au traitement infligé aux dissidents vers la fin de l’URSS.

Mais les menaces de Kadyrov ne sont pas simplement virtuelles. L’enquête sur le meurtre, il y a bientôt un an, d’une figure historique de l’opposition (Boris Nemtsov), a abouti sur des assassins tchétchènes liés à l’entourage de Ramzan Kadyrov. Une partie de l’opposition le croit aussi commanditaire du meurtre de plusieurs journalistes et défenseurs des droits de l’homme, dont Anna Politkovskaïa. Bref : les deux opposants figurant dans la vidéo ont toutes les raisons de se sentir menacés. L’ancien premier ministre Mikhaïl Kassianov a réagi vivement mardi sur Facebook, exigeant de Vladimir Poutine qu’il sanctionne un homme qu’il « a personnellement nommé » au poste de dirigeant de la Tchétchénie. « C’est une menace de meurtre claire et sans détour », note Kassianov, qui rappelle que Kadyrov a qualifié de « vrais patriotes » les assassins de Boris Nemtsov.

Vidéo retirée par Instagram

L’autre opposant figurant dans la vidéo, Vladimir Kara-Mouza, a de justesse réchappé d’un mystérieux empoisonnement cet été. Instagram a supprimé la vidéo au bout de quelques heures mardi, arguant qu’elle enfreignait son règlement (menaces et incitations à la violence). Ramzan Kadyrov a aussitôt réagi par un post :

« Il a suffi de quelques mots sur les chiens de garde des USA pour qu’ils suppriment le post d’Instagram. La voilà, la liberté d’expression à l’américaine tant vantée ! »

Du côté du Kremlin, la réaction a été d’ignorer le scandale. Le Kremlin « ne suit pas le compte Instagram de Ramzan Kadyrov », a affirmé son porte-parole Dmitri Peskov. Une cécité très sélective, car de simples citoyens russes sont de plus en plus fréquemment poursuivis en justice pour des posts hostiles au pouvoir. D’ailleurs, le Kremlin suit de très près tout ce qui touche à la politique sur la Toile. Un article paru lundi sur la fille aînée du président russe sur le site russe du New Times a immédiatement fait l’objet d’un avertissement du régulateur des médias (le CSA russe) et son site a subi une attaque DDoS qui l’a rendu inaccessible toute la journée. Vladimir Poutine, qui est réfractaire à Internet et absent des réseaux sociaux, confirme fréquemment son soutien à Ramzan Kadyrov. La semaine dernière encore, le président russe l’a remercié pour son « travail efficace ».

Que peut-on penser de a place de plus en pus importante qu’occupe Kadyrov à l‘échelle du pays tout entier. Il affirme toujours son soutien sans faille à Poutine mais lorsqu’il montre 10 000 Tchétchènes tout équipés et prêts à combattre ou lorsqu’il menace des personnalités politiques connus de tous il peut inquiéter une partie du pouvoir. Dit-il ce que Poutine ne peut exprimer directement ?

Ramzan Kadyrov, homme lige de Poutine ou franc-tireur incontrôlé ?

(Extrait d’un article d’Hélène Despic-Popovic — 20/01/2016)

Le président tchétchène prorusse menace les dissidents de procès pour «sabotage» ou d’internement psychiatrique. Joue-t-il sa propre partition ou prépare-t-il l’opinion à un nouveau tour de vis en cette année électorale ?

Ramzan Kadyrov, homme lige de Poutine ou franc-tireur incontrôlé ?

Jusqu’où ira Ramzan Kadyrov, le fidèle allié tchétchène de Vladimir Poutine ? Toute la Russie s’interroge depuis que l’ex-chef de milice a publiquement proposé la semaine dernière que les «ennemis du peuple», à savoir les opposants, qui chercheraient à tirer profit des difficultés économiques actuelles du pays, soient traînés devant des tribunaux pour «sabotage». Mardi, l’homme fort de Tchétchénie a récidivé dans les réminiscences soviétiques en promettant «des piqûres», donc pratiquement l’internement psychiatrique, aux directeurs des médias indépendants qui «diffusent avec plaisir des informations fausses et hypocrites alimentées par leur haine viscérale de la Russie».[…]

Mise au pilori

Kadyrov, cheveux blond-roux en bataille, barbe rousse et survêtement de sport, est un habitué des déclarations incendiaires. On aurait tort de les croire bénignes. Placé à la tête de la Tchétchénie en 2007, où il a succédé à son père, l’imam Akhmad Kadyrov, tué dans un attentat à l’explosif, le jeune Ramzan a créé un para-Etat fondé sur un islamisme patriarcal et traditionnel – «Chez nous, la femme est à la maison […], a-t-il expliqué à Komsomolskaïa Pravda en 2008. La femme doit être un bien. Et l’homme le propriétaire. Chez nous, si une femme se comporte mal, le mari, le père et le frère en répondent. Selon nos coutumes, si elle a un comportement dissolu, les proches la tuent.») – et la soumission à l’autorité du chef : Kadyrov à Grozny et Poutine à Moscou. Le régime tchétchène prorusse pratique la mise au pilori comme nul au monde, avec séances d’humiliation sur les réseaux sociaux ou à la télé tandis que les familles (au sens large) de Tchétchènes exilés participant à des manifestations à l’étranger sont menacées de représailles.

Ceux qui ont eu le malheur de défier directement le jeune Kadyrov ont disparu. Comme la journaliste Anna Politkovskaïa, dont le meurtre, en 2006, imputé à une piste d’exécutants tchétchènes, n’a jamais été complètement élucidé. Comme la militante des droits de l’homme Natalia Estemirova, une des rares femmes à l’avoir provoqué en tête à tête sur le voile, notamment, enlevée et tuée à Grozny en 2009. Comme l’opposant Boris Nemtsov, assassiné à proximité des murs du Kremlin à Moscou en février 2015. Tandis que Poutine, embarrassé face aux Occidentaux, se voyait obligé de promettre une enquête approfondie, Kadyrov faisait l’éloge du principal suspect, le Tchétchène Zaour Dadaïev, ancien membre de ses milices qu’il qualifiait de «véritable patriote russe». Alors qu’une partie de l’opinion russe, y compris dans les cercles du pouvoir, condamnait ses propos, Poutine l’avait au contraire défendu.

Mécontentement social

Ce serait donc une erreur de ne pas prendre les menaces de Kadyrov au sérieux. Qu’il agisse pour son compte ou pour celui d’un tiers. Et les critiques ne s’y trompent pas, comme Alexeï Venediktov, le directeur d’Echo de Moscou, qui a demandé à son actionnaire principal, le holding Gazprom-Media, de renforcer la protection de la radio.

L’essentiel n’est pas de savoir si Kadyrov est un franc-tireur (l’an dernier, il a même menacé de faire feu sur des soldats russes) ou s’il est «le pitbull de Poutine». Il est plutôt de se demander si ces rodomontades ne sont pas un ballon d’essai alors que la situation économique dramatique risque d’éroder le soutien de l’opinion publique au régime de Poutine, un fait à ne pas négliger alors que des élections législatives sont prévues en septembre. La chute du rouble, la baisse constante des prix du pétrole, la perspective d’une nouvelle année de récession pourraient créer un mécontentement social. Des premiers mouvements apparaissent. On a vu à la fin de l’année 2015 des camionneurs marcher sur Moscou, et, début janvier, les babouchkas de Krasnodar et de Sotchi – pas exactement le public de l’opposition, plutôt formée de jeunes cadres urbains – remporter une victoire en forçant les autorités locales à rétablir les tarifs réduits pour retraités dans les transports. Si la situation venait à se tendre, un Kadyrov menaçant ne serait peut-être pas superflu. C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre le silence de Poutine face aux dérapages néostaliniens de son protégé.

Ramazan Kadyrov déclare les parents responsables des actes criminels de leurs fils.

(D’après un article du Nœud Caucasien le 25/11/2015)

A la réunion nationale tenue à Grozny, Ramzan Kadyrov a fait une déclaration concernant la responsabilité des parents pour les actes de leurs enfants en regard de la nécessité à combattre l’extrémisme et le terrorisme. Les habitants ont peur que les déclarations de Kadyrov donnent lieu à de graves conséquences.

La réunion nationale à Grozny se tenait dans le bâtiment du théâtre d’état et de la salle de concert le 23 novembre. Le point principal de la discussion concernait les derniers développements de l’enquête sur  l’incendie criminel du mausolée de Kurchaloi et les combats en Syrie. En particulier l’implication dans ces combats de Tchétchènes qui ont rejoint l’État Islamique (l’ « État Islamique » est considéré comme une organisation terroriste en Russie).

Un membre d’une ONG locale a confié au correspondant du Nœud Caucasien qu’il n’existe pas de lois en Russie reconnaissant le principe de la responsabilité collective. Une femme nous a dit : « Je crois que bientôt nous verrons les conséquences de la réunion d’hier ».  D’après Sultan, un ancien membre du Ministère de l’Intérieur : « Les parents ne peuvent pas être tenus responsables à la place de leurs enfants comme les enfants ne peuvent être responsables à la place de leurs parents. »

« Nous sommes apparemment en face d’une nouvelle chasse aux sorcières. Sous le prétexte de combattre les extrémistes et les islamistes nos autorités persécutent tous les dissidents. Comment le dirigeant de la région peut-il dire aux parents et aux proches qu’ils portent la responsabilité des actes d’un membre de leur famille ? Même les autorités totalitaires de l’Union Soviétique ne sont pas allées jusque là. C’est interdit non seulement d’après le droit : c’est aussi non conforme à l’Islam. »

Radicalisation de l’islam en Tchétchénie : Kadyrov bafoue les droits des femmes

(Laura Bruneau le 01/06/2015 pour Francetvinfo)

En Tchétchénie, le président Ramzan Kadyrov impose des lois influencées par l’islam radical au mépris des lois russes dont cette République autonome dépend. Les droits des femmes y sont progressivement réduits comme peau de chagrin. Les ONG et défenseurs des droits de l’Homme s’inquiètent depuis plusieurs années de la situation. L’influence de l’islam radical dans la politique tchétchène ne fait que croître. En 2005, alors qu’il était encore Premier ministre, Ramzan Kadyrov a commencé par bannir les jeux de hasard de son territoire et, en 2006, il a interdit l’entrée des citoyens danois sur le sol tchétchène suite à la publication des caricatures de Mahomet dans le quotidien Jyllands-Posten.

En janvier 2015, il était en tête d’une manifestation anti-Charlie à Grozny réunissant 800.000 personnes alors que le pays compte un peu plus d’1,2 million d’habitants dont 90% de musulmans. Rassemblement à propos duquel il a déclaré : «Ceci est une manifestation contre ceux qui insultent la religion musulmane.» Interrogé par Libération en janvier, Alexei Malachenko, spécialiste de l’Orient et de l’islam au centre Carnegie de Moscou, affirmait que cela «s’inscrit dans les ambitions personnelles de Kadyrov qui souhaite devenir le leader des musulmans en Russie et même au-delà.»

Moscou ferme les yeux.

Sur le terrain, les premières touchées par l’islamisation du régime sont les femmes. Depuis 2007, un décret signé de la main de Ramzan Kadyrov, fils de l’ancien président et mufti suprême de Tchétchénie Akhmad Kadyrov, oblige ces dernières à porter le foulard lorsqu’elles entrent dans des institutions publiques. En 2009 et 2010, les autorités ont élargi le champ d’application de cette loi sur le voile imposé aux cinémas, lieux de divertissement et même aux espaces extérieurs. Les femmes non-voilées n’ont pas le droit de travailler dans le secteur public et les responsables éducatifs exigent des écolières et étudiantes qu’elles soient couvertes dans les établissements scolaires.

Des mesures qui vont à l’encontre de la Constitution russe, dont le préambule dit: «Nous, peuple multinational de la Fédération de Russie, uni par un destin commun sur notre terre, affirmant les droits et libertés de l’homme», mesures qui ne sont toutefois pas contestées par Moscou qui ferme les yeux. Ramzan Kadyrov a été nommé président de la Tchétchénie par Vladimir Poutine en 2007. Lequel a choisi ce pro-russe qui lui est fidèle et dont il finance la politique pour tenir la population tchétchène loin de ses velléités indépendantistes. Ramzan Kadyrov a toujours affirmé que les lois russes seraient respectées en Tchétchénie, ajoutant cependant qu’en tant que musulman, «il n’y a rien qui prévaut sur la religion». […]

La Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) a repris sur son site un texte écrit par Svetlana Gannushkina, une militante russe, qui  rappelle qu’en novembre 2008, Kadyrov critiquait les jeunes femmes qui portaient des vêtements de type européen dans une interview sur le site Grozny Inform en ces termes : «On les voit dans la rue en mini-jupe, avec les cheveux détachés. La mentalité de notre peuple ne le permet pas. Je souhaiterais vraiment que la jeune fille Tchétchène ait l’air d’une vraie musulmane, respectant les coutumes et les traditions de son peuple.»

Allant plus loin, Kadyrov déclarait au journal Komsomolskaïa Pravda, toujours en 2008 : «J’ai le droit de critiquer ma femme. Mais ma femme n’a pas le droit. Chez nous, la femme est à la maison (…). La femme doit être un bien. Et l’homme, le propriétaire. Chez nous, si une femme se comporte mal, le mari, le père et le frère en répondent. Selon nos coutumes, si elle a un comportement dissolu, les proches la tuent. Cela arrive : qu’un frère tue sa sœur, un mari sa femme. Il y a des hommes en prison pour ça chez nous… Comme Président, je ne peux pas accepter que l’on tue. Mais aussi elles n’ont qu’à pas porter de shorts !»

Le modèle tchétchène est-il en passe de s’exporter?

Ramzan Kadyrov, installé par Poutine à la tête de la Tchétchénie, semblait parfaitement manipulé. L’analyse du politologue russe, Sergueï Markedonov, rend compte des interrogations sur les ambitions de cet autocrate imprévisible et des dangers possibles pour la Russie même.

[…] A première vue, il est difficile de se représenter un leader régional plus loyal envers le président que Ramzan Kadyrov (qui a d’ailleurs été parmi les premiers à proposer de ne plus accorder le titre de président aux chefs des administrations régionales). Nombre de journalistes et de touristes qui viennent visiter Grozny comparent le chef-lieu de la Tchétchénie non pas à ses « homologues » des républiques nord-caucasiennes, mais aux villes des pays du Golfe ou à celles des « dragons asiatiques ». Toutefois, cette belle image repose sur un statut spécial accordé de facto à la Tchétchénie. Cette dernière bénéficie non seulement de facilités financières, économiques et administratives, mais aussi d’une liberté idéologique (ce que les manifestations massives « Je ne suis pas Charlie » à Grozny ont démontré), et encore d’une délégation partielle de la violence de l’État dans cette région de la Russie.

Après la formation de « la verticale » tchétchène, l’étape suivante, logiquement, est de l’exporter (sous une forme ou une autre) à l’échelon national. La crise en Ukraine et le sentiment que la Russie est de plus en plus assiégée ont constitué un bon prétexte pour de tels développements, mais la raison en est dissimulée bien plus profondément. Elle réside dans la stratégie de « la souveraineté externalisée » exercée en Tchétchénie depuis le début des années 2000. Mais stratégiquement, la conséquence d’une telle approche n’a pas débouché sur une « russification » de la Tchétchénie mais bien sur la « tchétchénisation » de la Russie. Hypothétiquement, Ramzan Kadyrov pourrait jouer sur plusieurs échiquiers politiques au niveau fédéral. Il pourrait être le leader de l’ensemble du Caucase, le porte-parole des musulmans russes ou un fonctionnaire de niveau national. Toutefois, vus de plus près, ces trois scénarios possèdent maints défauts et recèlent des conflits potentiels.

Pour ce qui est du Caucase, la Tchétchénie connaît de sérieuses oppositions de longue date avec ses voisins. Il s’agit notamment d’un litige au sujet des frontières administratives avec l’Ingouchie et des craintes de récupération du district d’Aoukh au Daghestan, peuplé principalement par des Tchétchènes. Sans parler de la culture politique daghestanaise qui n’accepte pas de visions « verticales ». Même Ramasan Abdoulatipov (chef de l’administration du Daghestan), pourtant soutenu énergiquement par le Kremlin, a dû s’y faire. L’idée qu’un leader tchétchène puisse représenter tous les Caucasiens doit être abordée, au moins, avec prudence. Il en va de même pour le rôle de porte-parole de tous les musulmans russes. L’islam en Russie est un phénomène loin d’être homogène même dans le Caucase du Nord, sans parler des régions de la Volga. Il ne faut pas oublier non plus l’échec des tentatives de réunir, au sein d’une seule et même structure, le Conseil des muftis de Russie, la Direction spirituelle centrale des musulmans et le Centre de coordination des musulmans du Caucase du Nord.

S’agissant de la carrière fédérale de Ramzan Kadyrov, il est évident que les fonctionnaires des ministères centraux ont accumulé au fil des années certaines frustrations face à l’autonomie du leader tchétchène dans sa région. Ainsi, lors d’un incident récent à Grozny, qui a vu les intérêts de Ramzan Kadyrov s’opposer à ceux du ministère de l’Intérieur de Russie, même le ministère fédéral ne s’est pas gêné de commenter les faits publiquement et de formuler des critiques à l’encontre du leader tchétchène. La tâche numéro un aujourd’hui est de canaliser et d’apprivoiser l’énergie débordante du leader tchétchène. Un objectif qui comporte certains risques et qui nécessite non pas une charge de cavalerie, mais une stratégie réfléchie. Toutefois, ne pas aborder le problème serait tout aussi dangereux, car la gestion de campagne militaire pratiquée dans une région de Russie risque de ne plus être une exception, mais de devenir la règle pour le pays tout entier.

Kadyrov surfe sur la vague anti-Charlie

Lundi 19/01 à l’appel de leur président Ramzan Kadyrov la population tchétchène a manifesté en masse contre les caricatures publiées par Charlie Hebdo. Des centaines de milliers de Tchétchènes se sont regroupés au centre de Grozny, ce qui pour un pays d’environ 1,2 million d’habitants est en effet considérable. Il faut mettre en perspective ce qui apparaît comme une manifestation contre l’occident et ses valeurs en remarquant qu’elle se produit après la mise en cause des pays refusant d’entériner l’intervention russe en Ukraine. Kadyrov a signalé que la Tchétchénie se tenait aux côtés de la Russie et de Poutine contre tous ceux qui manifesteraient une hostilité. Dans les faits des Tchétchènes ont participé aux combats de l’est de l’Ukraine aux côtés des rebelles et plusieurs sont morts. D’autre part le mois dernier il a fait diffuser une vidéo montrant dix mille Tchétchènes équipés de pied en cape qu’il a présentés comme des volontaires au service de Poutine qui pourraient servir où Poutine voudrait. Il insistait en répondant à une interview sur le côté commode de ces militaires non répertoriés pour être utilisés dans des opérations non officielles.

En utilisant un ressort de la sensibilité de son peuple il l’entraîne à des fins purement politiques : servir les causes du pouvoir russe alors même que la xénophobie anti tchétchène et le sentiment anti musulman y sont très présentes.

Dans cette conjecture Kadyrov est obligé à des positions d’équilibriste. Voici ses déclarations d’après le Monde.fr du 19/01 :

« L’incident pourrait avoir été organisé par les autorités et services secrets des pays occidentaux souhaitant provoquer une nouvelle vague d’embrigadement pour l’Etat islamique. »

Puis il a ajouté, selon les agences russes : « Nous voyons que l’Europe n’a pas tiré de leçons des événements sanglants de Paris. Au lieu de condamner les tireurs et ceux qui les ont provoqués en publiant leurs caricatures, les autorités françaises ont organisé un spectacle de rue en faveur d’une permissivité excessive. »

Dans la Tchétchénie normalisée, il est interdit de se souvenir

 (D’après le Nœud Caucasien le  09/04/ 2014)

Les autorités russes doivent relâcher immédiatement Ruslan Kutaev, habitant de Tchétchénie et président de l’assemblée des nations caucasiennes qui a été incarcéré le 20 février par des policiers et garantir une enquête effective concernant ses déclarations de torture par la police, d’après l’ONG internationale Human Rights Watch (HRW).

D’après le Nœud Caucasien, Kutaev a été emprisonné  dans le village de Gekhi, le 20 février. Le Ministre de l’Intérieur a déclaré que Kutaev est suspecté de possession illégale de drogues. Selon l’ONG « Comité contre la Torture » depuis sa détention, on a pu constater de grandes contusions sur le corps de Kutaev ; le traitement infligé par les fonctionnaires peut être qualifié de torture.

Le HRW associe les poursuites à l’encontre de Kutaev avec ce qui s’est passé le 18 février au cours de la conférence « Déportation des Tchétchènes : qu’est-ce qui s’est passé et peut-on l’oublier ?». Il a critiqué la position de Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie qui a interdit les cérémonies du souvenir le 23 février qui commémorent l’anniversaire de la déportation des Tchétchènes et des Ingouches. Le 25 février, le lendemain de la visite chez Kutaev d’Igor Kalyapin, président du « Comité contre la Torture », Ramzan Kadyrov, interviewé par la chaine de télévision locale « Vainakh », a traité Kalyapin de traitre à la nation qui défend les criminels et les drogués, d’après « Novaya Gazeta ».

Rappelons que le Comité contre la Torture a, par le passé, subi d’énormes pressions pour l’amener à cesser ses enquêtes en Tchétchénie.

Un Islam sur mesure

L’article qui suit nous présente un Islam sur mesure : un Islam différent qui se voudrait plus authentique et qui a été promu au moment de l’arrivée de Kadyrov au pouvoir, comme un marqueur entre la société russe et l’idéologie wahhabite. Où l’on voit qu’une république russe régit la pratique religieuse et se sert des femmes pour asseoir son pouvoir.

Un voile sur la Tchétchénie 

(Article de Marie Jégo dans le Monde du 26.04.2013)

Certaines le portent et d’autres pas, c’est selon, mais, pour éviter les ennuis, la plupart des femmes mettent le foulard en Tchétchénie. Depuis 2010, Ramzan Kadyrov, l’homme lige du Kremlin dans la République musulmane de la Fédération de Russie, a imposé aux femmes de se couvrir la tête. Dès le primaire, les petites écolières doivent être couvertes, tandis que les jeunes filles et les femmes mariées sont fortement incitées à l’être aussi quand elles se promènent dans la rue, vont au cinéma ou entrent dans les bâtiments officiels de l’administration tchétchène.

Pas besoin de légiférer, la parole du numéro un tchétchène a suffi, relayée par une campagne d’intimidation. De juin à septembre 2010, plusieurs jeunes femmes qui se promenaient dans les rues de Grozny tête nue ont été attaquées au pistolet à peinture. Le plus souvent, les attaquants étaient des membres des forces de sécurité de Ramzan Kadyrov. Celui-ci s’est exprimé sur cette question lors d’une interview télévisée en juillet 2010, expliquant que les femmes visées « méritaient » d’être traitées ainsi et qu’il aurait fallu « remettre un prix » à leurs agresseurs. L’avertissement a été entendu. Rares sont désormais celles qui se risquent à sortir sans un morceau de tissu sur la tête. A l’exception de ces fillettes que l’on aperçoit sur l’une des photographies avec de gros nœuds de tulle blanc dans les cheveux, des écolières russes non concernées par la mesure.

A l’époque soviétique, quand la pratique religieuse était réprimée, les femmes mariées avaient coutume de porter un petit foulard discret. Avec le démembrement de l’URSS en 1991, les moeurs s’étaient relâchées et, au final, chacune faisait à sa guise. Récemment, des ateliers de « mode islamique » ont fleuri à Grozny, où le hidjab fait tourner quelques têtes. Des revues de mode donnent la « tendance » : longue robe évasée à la taille ou moulante, mais c’est plus risqué. Le cou, les bras et les jambes doivent impérativement être couverts, les escarpins sont forcément vertigineux, le foulard se porte serré et agrémenté de strass, de perles ou de dentelle. En tête, Medni, la première dame tchétchène, présente désormais les collections de sa maison Firdaws aux Emirats arabes unis.

Musulmane, fortement attachée à ses valeurs traditionnelles, la Tchétchénie a perdu une bonne partie de sa population entre 70 000 et 100 000 personnes pour une population estimée en 1989 à 1,2 million au moment des deux guerres (1994-1996 et 1999-2004) qui ont opposé l’armée russe aux rebelles indépendantistes. Quand la paix est revenue, la pratique religieuse s’est renforcée.

Face à la persistance d’une insurrection islamiste dans toute la région, les dirigeants ont encouragé un renouveau islamique qu’ils contrôlent. Grozny possède désormais sa grande mosquée, son université islamique, son institut de médecine traditionnelle où des exorcistes font sortir les « mauvais esprits » des corps en récitant des versets du Coran. Point trop n’en faut. « Avoir recours à des sorciers et des charlatans n’apportera pas la sérénité, et c’est interdit par l’islam », a expliqué Ramzan Kadyrov le 11 février.