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RUSSIE : UN JOURNAL MENACÉ POUR AVOIR PUBLIÉ DES INFORMATIONS SUR DES ENLÈVEMENTS

Tout au cours de ces dernières années Novaya Gazeta a joué un rôle essentiel pour rendre compte de ce qui se passait en Tchétchénie. Rappelons qu’Anna Politkovskaïa était reporter dans ce journal et que son assassinat est sans doute lié à ce qu’elle a pu y révéler. Dans un contexte journalistique qui a vu l’ensemble des médias de gré ou de force évoluer vers une sorte de conformisme à l’exception de Novaya Gazeta et d’EkhoMoskvy, que ces deux médias soient à présent menacés montre que malheureusement on vise juste : après eux plus personne.

Amnesty International a lancé le 21 avril une action urgente à propos de ces menaces :

Les membres du personnel du journal russe Novaya Gazeta et des journalistes les soutenant ont été menacés à la suite de la publication par ce journal d’informations concernant l’enlèvement d’hommes gays et les tortures qui leur ont été infligées en Tchétchénie.

Le 1er avril, Novaya Gazeta a indiqué que plus d’une centaine d’hommes perçus comme étant gays avaient été récemment enlevés dans le cadre d’une campagne coordonnée. Les hauts responsables tchétchènes ont réagi en niant ces informations ou avec des menaces à peine voilées. Le 3 avril, 15 000 personnes incluant des aînés tchétchènes, des leaders d’opinion et des théologiens musulmans ont participé à un rassemblement dans la mosquée du centre de Grozny, la capitale tchétchène. Lors de ce rassemblement, Adam Shakhidov, un conseiller du dirigeant du pays, a publiquement accusé le journal d’avoir menti et a déclaré au sujet des membres de son personnel : « [Ce sont] des ennemis de notre foi et de notre patrie. » Une résolution a été adoptée lors du rassemblement, disant, entre autres choses : « Puisque les fondations séculaires de la société tchétchène ont été insultées, de même que la dignité des hommes tchétchènes et notre foi, nous promettons que les véritables instigateurs [de ceci] subiront des mesures de rétorsion, quels qu’ils soient, où qu’ils se trouvent et peu importe le temps que cela prendra”. Un enregistrement du discours d’Adam Shakhidov et du rassemblement a été largement diffusé à la télévision publique nationale et sur les réseaux sociaux. À la suite de ces menaces visant Novaya Gazeta, la radio indépendante Ekho Moskvy, qui a exprimé son soutien au personnel menacé, a elle aussi été menacée par le mufti de Tchétchénie, Salakh Mejiyev.

Les appels à des représailles lancés par le passé en Tchétchénie par des personnes influentes ont de nombreuses fois été suivis par des attaques visant les personnes mises en cause, et même par des homicides. Ceux qui ont lancé les menaces sont restés impunis, et les homicides et autres violences n’ont jamais fait l’objet d’enquêtes exhaustives et efficaces. Figurent au nombre des victimes de telles attaques la journaliste de Novaya Gazeta Anna Politkovskaya, connue pour ses reportages sur la Tchétchénie, qui a été assassinée en 2006, ainsi que la défenseure des droits humains Natalia Estemirova, qui avait souvent travaillé pour Novaya Gazeta et qui a été assassinée en 2009.

 

La révélation de la persécution d’homosexuels en Tchétchénie a entraîné une vive réaction des autorités locales.

Des arrestations massives d’hommes soupçonnés d’homosexualité ont eu lieu dans plusieurs localités de Tchétchénie; certains ont été tués d’après Novaya Gazeta.

Elena Milashina, a écrit dans un article de Novaya Gazeta « Meurtre d’honneur » le 1er avril :  « Parmi les détenus figurent des muftis, y compris des figures connues et influentes, proches des dirigeants de la république aussi bien que deux professionnels bien connus de la télévision tchétchène. Bien sûr ces personnes ne manifestaient d’aucune manière leur orientation sexuelle (dans le Caucase cela équivaut à une sentence de mort), cependant dans la société tchétchène traditionnelle ses membres sont séparés par des distances sociales extrêmement courtes, ces choses sont vite sues, aussi bien cachées soient-elles.

Selon le journal, les détentions ont commencé suite aux déclarations de militants du mouvement « GayRussia » concernant leur intention d’organiser des Gay Prides dans plusieurs villes du Caucase. Lors des persécutions de masse d’hommes soupçonnés d’orientation sexuelle non traditionnelle plus de 100 personnes ont été incarcérées; au moins trois d’entre elles ont été tués d’après Elena Milashina, se référant à un nombre de sources sans précédent, incluant le Ministère de l’Intérieur, le FSB, le Bureau du Procureur et l’administration centrale tchétchène.

Cependant, Alvi Karimov, l’attaché de presse du dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov a qualifié la publication d’Elena Milashina de « mensonge absolue, de désinformation et de « tentative pour discréditer la république tchétchène ». « On ne peut emprisonner et opprimer ceux qui n’existent simplement pas dans la république » d’après Interfax citant Alvi Karimov. « S’il y avait de telles personnes en Tchétchénie, les forces de police n’auraient aucun problème avec elles puisque leurs proches eux-mêmes les enverraient aux endroits d’où on ne revient pas. »

(Article du Nœud Caucasien du 1er avril)

La journaliste d’investigation russe Elena Milashina : la menace totalitaire

(Interview de Sandra Titi-Fontaine pour Infosud 05/03/2013)

Elena Milashina est journaliste d’investigation au quotidien indépendant Novaya Gazeta, où elle a pris la suite de sa mentor et ancienne collègue Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006.

Tribune des droits humains : En quoi la récente loi encadrant les ONG russes restreint le travail des défenseurs des droits humains ?

Elena Milashina : Il s’agit plutôt d’un faisceau de plusieurs lois votées depuis l’été dernier par la Douma (le parlement russe) qui s’attaque clairement à nos libertés. Et ce, suite aux manifestations populaires de 2011 qui ont été humiliantes pour le régime.

Le texte le plus litigieux oblige toutes les ONG qui reçoivent des financements d’un autre pays et ont des activités politiques à se déclarer comme « agent de l’étranger ». De nombreuses ONG voient ainsi leur budget limité. Ce texte nous muselle aussi, médias indépendants, car il sanctionne la diffamation. Bien sûr, les contours de cette loi sont très flous. Nous n’avons pas encore d’exemple concret sur la manière dont elle sera appliquée. Même le Ministère de la justice, chargé de sa mise en œuvre, ne sait pas comment l’utiliser.

Vous enquêtez surtout sur la Tchétchénie. Quelles sont les difficultés rencontrées par la société civile sur place ?

Nous avons maintenant affaire à un régime complètement totalitaire à Grozny. Sous les ordres du président pro-russe Ramzan Kadyrov, le gouvernement tchétchène contrôle la vie des citoyens dans les moindres détails. Kidnappings, tortures, meurtres… Depuis l’assassinat en 2009 de mon amie Natasha Estemirova et d’autres défenseurs des libertés ou de journalistes, la société civile a été complètement détruite : impossible de travailler là-bas. Plus personne n’ose enquêter de peur d’être tué. La limite la plus importante que je me fixe dans mes articles est de toujours préserver la sécurité de mes sources.

Vous avez été sauvagement agressée en 2012 à Moscou. Ne craignez-vous pas pour votre vie ?

Du moment que vous essayez de faire éclore la vérité, personne dans ce pays n’est en sécurité. Et je suis consciente de cela. Cependant, je n’ai pas changé grand-chose à mon quotidien : je rentre toujours chez moi par mon chemin habituel, sans garde du corps ni rottweiller. Le seul moyen de protéger des activistes ou des journalistes comme moi, serait que le gouvernement enquête sur ces agressions et punisse les coupables. Mais d’ordinaire, les ennemis des journalistes sont tous des amis de Poutine. Dans le cas de l’assassinat de Natacha, les enquêteurs et moi-même savons très bien qui sont les vrais commanditaires. Les preuves accusant des terroristes tchétchènes ont été falsifiées, je l’ai prouvé dans plusieurs articles. Mais tant que Kadyrov sera président de la Tchétchénie et Poutine celui de la Russie, je doute que les vrais responsables soient inquiétés.

Vous dites souvent que la Tché­tchénie n’est qu’un avant-goût de ce que sera la Russie de demain.

Ce qui se passe là-bas arrive ensuite irrémédiablement chez nous. A commencer par les violations massives des droits humains qui ont débuté en Tchétchénie avec la guerre, puis se sont répandues dans toute la Russie. Surtout la torture pratiquée à grande échelle, qui est maintenant devenue banale dans tous les commissariats russes, pratique « ordinaire » ramenée du front tchétchène par nos soldats et policiers.

Existe-t-il un mouvement de journalistes indépendants en Russie ?

Non, je ne crois pas, du moment que notre organisation professionnelle – qui fédère pourtant des milliers de journalistes – n’est pas très active quand le gouvernement essaie de nous censurer. Pour moi, l’espoir vient plutôt des réseaux sociaux comme Twitter. Un nombre grandissant de Russes n’ont plus aucune confiance dans les médias officiels et cherchent les informations sur Internet ou dans certains médias indépendants. Je me rends compte que les gens me croient, parce que je travaille à la Novaya Gazeta.