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Séjour à Lyon d’Irina Gordienko, journaliste à Novaïa Gazeta, et ce qu’on peut en retenir.

Irina Gordienko, journaliste à Novaïa Gazeta et à d’autres publications, est venue à Lyon le 13 juin. Elle a participé à un repas à l’invitation de Nathalie Perrin-Gilbert, maire du 1er arrondissement, où chacun a pu s’entretenir avec elle, à une rencontre dans l’après-midi avec quelques représentants d’associations de droits de l’homme et à une conférence, bien suivie, avec beaucoup de questions pertinentes. Nous essayons de retranscrire ce qui nous a paru le plus important dans ses propos.

Irina Gordienko a expliqué les difficultés à travailler en Tchétchénie pour une journaliste : cela ne peut être qu’un travail au long cours car personne n’accepterait de parler à une journaliste inconnue étant donné les risques. Toute une part du travail consiste, au-delà du recueil d’informations, à épargner les témoins en empêchant qu’ils soient repérables. Ce qui explique que ce soit Irina et sa collègue qui ont pu obtenir des témoignages étayant les persécutions d’homosexuels en Tchétchénie. Elle nous a aussi indiqué qu’il était impossible d’être correspondant permanent en Tchétchénie. Les seuls journalistes habitant la Tchétchénie ne peuvent être que dans des organes d’information proches du pouvoir. Elle a donc bien sûr expliqué la difficulté de son travail, pourtant elle s’est engagée dans ce type de journalisme d’opposition avec passion le découvrant par hasard lors d’un stage à Novaïa Gazeta en 2002. Au moment de son stage a eu lieu l’attentat du théâtre Doubrovka de Moscou. Alors que la désinformation du pouvoir battait son plein elle a constaté, de l’intérieur, l’importance qu’envers et contre tout des journalistes démêlent la vérité. Du coup elle a décidé de devenir journaliste et elle n’a pas quitté la rédaction du journal depuis.

Elle a exprimé la difficulté, parfois, de distinguer un travail de journaliste d’une prise de position humaniste. Il est clair qu’avant tout elle souhaite travailler comme journaliste mais il peut arriver qu’elle sorte de son rôle : par exemple alors que deux personnes homosexuelles n’arrivaient pas à trouve un débouché extérieur à la Russie pour sauver leurs vies elle avait pris contact pour eux avec des personnes employées dans une ambassade qu’elle connaissait. Mais à ce moment-là, dit-elle, ce n’était pas la journaliste qui agissait. Au sujet de l’accueil des demandeurs homosexuels d’une protection des pays occidentaux, elle a signalé que la France et d’autres pays tout en prenant une défense vigoureuse en paroles n’ont accepté que très peu de demandes de refuge à la différence du Canada qui a mis à l’abri 40 personnes homosexuelles tchétchènes.

Elle a tenu à citer le cas d’Oyub Titiev, responsable de Memorial en Tchétchénie. Il a remplacé Natalya Estemirova qui a été assassinée en 2009 d’abord secrètement et il a fait l’objet d’une condamnation avec invention de preuves selon une technique éprouvée. Il se retrouve en prison depuis près de six mois. Il semble que toute l’action de Memorial dans le Caucase soit visée alors qu’elle constitue presque la seule organisation de défense des droits dans une région où ceux-ci sont constamment attaqués. Elle a signalé que la manière d’aider Oyub Titiev et d’autres victimes d’injustice c’était d’abord en faisant connaître leur situation.

La Russie condamnée pour le manque d’enquête sur des morts civiles à Grozny en 2000.

En 2017 encore une quête impossible pour 31 morts civiles en Tchétchénie.

La Cour européenne des droits de l’homme a condamné mardi la Russie pour ne pas avoir assez enquêté sur la mort de 21 civils, le 5 février 2000, à Grozny, en Tchétchénie.

La CEDH a jugé que les autorités n’avaient pas « mené une enquête effective sur le décès des proches des requérants », et condamné la Russie à verser 15 000 euros à chacun.

« Selon les requérants, vingt et un de leurs proches furent tués le 5 février 2000 lors d’une opération menée notamment par des agents de l’État », précise la Cour. Une enquête fut ouverte un mois plus tard par le parquet de Grozny, mais la procédure, « suspendue et rouverte plusieurs fois », est actuellement toujours en cours.

Dans un rapport publié quelques semaines après les faits, Human Rights Watch avait affirmé que les forces russes avaient massacré 62 civils le 5 février 2000, et que l’armée s’était ensuite efforcée de cacher ces crimes.

En juillet, saisie par d’autres proches de victimes, la CEDH avait estimé que l’ouverture d’une enquête un mois après les faits était « un délai inacceptable dans le cas de la mort de dizaines de victimes ». « La cour a aussi été frappé par toute une série de retards importants et inexpliqués ainsi que de manquements une fois l’enquête ouverte », selon cet arrêt du 26 juillet.

(RFI avec AFP le 10-10-2017)

Aujourd’hui alors que la guerre est finie en Tchétchénie les enquêtes ne sont pas devenues plus faciles. Le journal Novaïa Gazeta a réussi à trouver une liste de 31 personnes disparues du fait de l’état tchétchène (un commando rebelle et des homosexuels désignés). La persécution des homosexuels a fait du bruit de par le monde et Angela Merkel, par exemple, a marqué sa préoccupation auprès de Vladimir Poutine lors d’un entretien le 2 mai de cette année. Du coup Poutine a promis une enquête et a désigné un spécialiste du Caucase Igor Sobol qui est très vite écarté (envoyé dans une autre région). Puis pendant cinq mois son remplaçant n’a pas avancé dans l’enquête. Cette fois c’est la chargée des droits de l’homme auprès de la présidence, Tatiana Moskalkova qui prend les choses en main. Sitôt arrivée on voit réapparaître des personnes déclarées décédées par le journal. Par la suite on comprend que l’enquêtrice accepte toutes les explications des autorités tchétchènes dans un climat où les familles sont menacées afin qu’elles se taisent. Par exemple alors qu’on présente comme vivantes deux personnes déclarées disparues, après que Novaïa Gazeta a envoyé deux photos de ces disparus on découvre alors que les personnes présentées sont les frères de chacun des disparus. C’est comme si on ne tenait pas compte des résultats de l’enquête du journal mais que l’on était en pleine confiance avec les autorités accusées d’enlèvement. Faudra-t-il 18 ans pour que cette enquête soit condamnée ?

 

Après Anna Politkovskaïa une autre journaliste menacée de mort pour son travail critique sur la Tchétchénie

(La Croix, 17/6/15)

En Tchétchénie, le journaliste qui enquête de trop près sur les autorités sait qu’il peut le « payer de sa vie ». Tel est l’avertissement que vient de recevoir Elena Milashina, reporter de 37 ans à Novaïa Gazeta, le magazine indépendant où elle a pris la succession d’Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006. Son tort? Avoir révélé la troublante affaire des noces d’une adolescente tchétchène avec un chef de police déjà marié, proche de Ramzan Kadyrov, l’omnipotent président de la république semi-autonome du Caucase russe.

« Souvenez-vous d’Anna Politkovskaïa, qui courait aux côtés des défenseurs des droits de l’homme, calomniant la mère patrie (…). Elle a fini par être tuée. Le même scénario est en train de se répéter pour Milashina, prochaine victime sacrificielle », a ainsi prévenu dans un éditorial l’agence de presse publique tchétchène Grozny-Inform. De la part d’un média aux ordres de Ramzan Kadyrov, la tribune équivaut à une menace de mort à peine déguisée lancée par le despote tchétchène. Depuis, Elena Milashina, qui travaille pour ce magazine depuis dix-sept ans, prend toutes les précautions. Elle communique le moins possible par téléphone. En reportage dans le Caucase russe, elle a dû écourter sa visite. Repartie, elle ne précise pas aujourd’hui où elle se trouve. « Elena ne se cache pas. Elle n’a pas peur. Mais, moins on rend public d’informations sur elle, plus elle sera en sécurité », confie Olga Bobrova, sa collègue à Novaïa Gazeta.

En 2013, Elena Milashina avait confié à La Croix avoir pris la décision ne pas avoir d’enfants. « J’ai fait ce choix depuis qu’en 2004, j’ai couvert la prise d’otages de l’école de Beslan. J’ai vu comment les forces de l’ordre ont tué des enfants », avait-elle alors expliqué, reconnaissant: « Mon travail a aussi des effets sur ma vie privée. »

La journaliste a appris à vivre avec les menaces et la violence. En 2012, alors qu’elle devait s’envoler pour la Tchétchénie, elle avait été attaquée et blessée, notamment à la tête, par des inconnus, à son domicile. Un scénario rappelant l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, tuée dans l’ascenseur de son immeuble. « Malgré tout cela, Elena n’a jamais songé à quitter la Russie comme d’autres journalistes ou figures d’opposition. Sa vie est en Russie et sa profession, c’est le journalisme », insiste Olga Bobrova. Elena Milashina reconnaît elle-même que « le journalisme apporte du sens à ma vie. Je ne sais rien et ne veux rien faire d’autre! J’en connais les risques. C’est mon destin: en tant que journaliste, j’essaie d’aider et d’apporter un changement pour le mieux dans mon pays. »

Anna Politkovskaïa, une journaliste libre à en mourir

Extraits d’un article d’Amélie Garcia publié le 06/10/2012 sur JOL Press (article disponible ici)

Ce dimanche 7 octobre marquait le sixième anniversaire de l’assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa. Le 15 juillet 2009, c’était au tour de Natalia Estemirova de l’organisation Mémorial d’être retrouvée assassinée. Les enquêtes piétinent. Rien n’a changé en Tchétchénie selon les défenseurs des droits de l’homme qui travaillent sur le terrain et qui dénoncent des intimidations exercées par le président Ramzan Kadirov.

Difficile, voire impossible, d’être une journaliste « honnête » en Russie sous Vladimir Poutine. Pari relevé par Anna Politkovskaïa, engagée pour le respect des droits de l’homme, qui n’a jamais hésité à dénoncer les atrocités de son gouvernement, quitte à recevoir des menaces, et finalement à en perdre la vie.

Novaïa Gazeta, ou la lutte pour la vérité

En 1999, Anna Politkovskaïa décide d’écrire pour le journal en ligne Novaïa Gazeta. Créé en 1993, le tabloïd trihebdomadaire a pour vocation de dénoncer les problèmes de la société russe. Un objectif qui colle à la perfection à ceux de la journaliste, engagée dans une lutte acharnée pour le respect des droits de l’homme.

La Tchétchénie, son combat

Son principal combat : la Tchétchénie, où elle enchaîne les reportages pour montrer l’horreur de la situation. Consciente que c’est un sujet tabou sous Vladimir Poutine, elle n’hésite pourtant pas aller au fond du problème. Elle explique ainsi : « Plus d’un million de troupes russes ont été envoyées en Tchétchénie. Ils ont pris de très mauvaises habitudes : « Je vole si je veux. Je tue si je veux, je viole si je veux ». » Honteuse que de telles exactions soient commises avec le soutien des contribuables russes (dont elle fait partie), elle s’attache à filmer les horreurs sur le terrain pour rendre une forme de justice et de visibilité à ce peuple maltraité.

Anna Politkovskaïa a pleinement conscience de la gravité de la situation tchétchène. Elle tente, par sa voix journalistique, de montrer à ceux qui la lisent, que ces personnes, « qui vivent dans des conditions drastiquement différentes », qui « survivent à peine », sont en fait des Russes au même titre que les autres. Pourtant, elle dénonce un génocide et insiste sur le caractère xénophobe de la décision de Vladimir Poutine d’y faire la guerre et d’y décimer la population.

Elle sait que ses opinions la placent dans une situation très risquée. Mais si elle dit essayer de ne pas y penser, les menaces de mort qui lui sont adressées sont nombreuses, et elle sait que chacune de ses prises de parole attise un peu plus la colère du gouvernement à son égard. Elle s’estime même « miraculée » de ne pas avoir été tuée dès ses premiers reportages.

Cet état de grâce ne dure malheureusement pas, et Anna Politkovskaïa est assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble le 7 octobre 2006. Partout, les témoignages de tristesse se font entendre, et tous regrettent la flamme de liberté qui s’éteint dans la nuit noire russe. La presse s’indigne, le meurtre de la journaliste a clairement été commandité par le Kremlin . Mais celui-ci dément toute implication dans l’affaire. Vladimir Poutine appellera même à trouver les coupables.

En matière de justice ou de journalisme, personne n’est libre de faire son travail en toute objectivité en Russie, comme l’explique Anna Politkovskaïa elle-même.

La mort d’Anna Politkovskaïa est le symbole d’une presse qu’on fait taire lorsqu’elle dérange. Reporters Sans Frontières dénonce encore aujourd’hui, en 2012, des assassinats de journalistes à travers le monde. A croire que les hommes n’accepteront jamais d’être placés face aux atrocités dont ils sont responsables.

A voir et à écouter également, l’émission Chronique des droits de l’homme sur RFI et l’article de TV5 Monde (cliquer sur les liens pour accéder aux articles en question).