Archives de tags | Memorial

Oïoub Titiev, l’ultime rempart contre l’arbitraire en Tchétchénie

Nous sommes très heureux que le Conseil de L’Europe ait décidé de mettre en valeur Oïoub Titiev en lui décernant le prix Vaclav Havel. En effet, à travers lui, c’est Memorial qui est visé, c’est-à-dire la première organisation importante ayant pignon sur rue à la fin de l’URSS. Si le pouvoir russe venait à bout de cette organisation c’est un recours qui disparaitrait. En Tchétchénie contre l’arbitraire les citoyens sont de plus en plus isolés. Nous avons souligné des difficultés rencontrées par l’Association du Comité contre la Torture. Ceux qui luttent courageusement là-bas pour faire reconnaître des droits fondamentaux ont besoin de notre soutien pour exister encore.

Le responsable du bureau de l’ONG Memorial en Tchétchénie a reçu le prix des droits de l’homme Vaclav-Havel 2018 décerné par le conseil de l’Europe.

Placé en détention pour trafic de drogue, il risque dix ans de prison. « Un procès politique », selon les militants des droits de l’homme et ses soutiens en Europe.

Oïoub Titiev était jugé au tribunal de Grozny, lorsque le conseil de l’Europe lui a décerné le prix des droits de l’homme Vaclav-Havel 2018, lundi 8 octobre. Prévenu par un proche dans la salle, le directeur du bureau tchétchène de Memorial, la célèbre ONG russe de défense des droits de l’homme, a lâché un bref sourire, avant de se concentrer sur le procès dont il fait l’objet depuis juillet pour « trafic de drogue ». Ce père de quatre enfants, âgé de 61 ans, avait été arrêté au volant de son véhicule en janvier 2018.

La police affirme avoir trouvé 200 grammes de marijuana dans sa voiture. « La perquisition a été entachée de vices de procédures tellement grossiers qu’elle a dû être reconstituée quelques heures plus tard », s’insurge Alexandre Tcherkassov, responsable de Memorial, qui s’est rendu au parlement de Strasbourg afin de recevoir le prix au nom d’Oïoub Titiev. « Je connais Oïoub depuis 18 ans, poursuit-il. Musulman très pieux, il ne fume pas, ne boit pas et court tous les jours. Son procès est un coup monté des autorités tchétchènes. »

Lorsqu’ils brossent le portrait d’Oïoub Titiev, ses amis et collègues parlent d’un homme taiseux, qui soupèse chaque mot avant de prendre la parole, pas du genre à se pousser du col, mais courageux et droit dans la tempête. Responsable d’un club de boxe qui a façonné des athlètes de bon niveau, le Tchétchène a appris dès son plus jeune âge à naviguer par vent contraire en naissant au Kirghizstan, là où Staline avait expulsé une partie de son peuple. Il a ensuite servi dans l’armée soviétique qu’il a quittée pour devenir professeur d’éducation physique et sportive à Grozny.

« Pendant les deux guerres tchétchènes, il a refusé de prendre les armes, sous la pression de sa famille, poursuit Alexandre Tcherkassov. En voyant disparaître des étudiants, il a commencé à recueillir des informations pour aider les familles à retrouver les corps ou libérer des prisonniers. » Son travail bénévole le rapproche peu à peu de Natalia Estemirova, du bureau de Memorial à Grozny, qui décide de l’embaucher deux ans plus tard.

À la mort de Natalia Estemirova, enlevée et assassinée à Grozny en 2009 dans des circonstances restées mystérieuses, Memorial décide fermer son bureau. « Oyoub s’est alors porté volontaire pour rouvrir notre antenne, raconte Alexandre Tcherkassov. Il se sent responsable vis-à-vis de ses collègues, des victimes et de la Tchétchénie, tout en connaissant parfaitement les risques. Nous lui avions demandé de quitter le Caucase en 2015, mais il est revenu dès qu’il a pu et a continué de rédiger des rapports sur les atteintes aux droits humains. »

La menace s’est accrue en décembre 2017, à la suite de la publication d’un document explosif portant sur 27 arrestations et exécutions extrajudiciaires commises par les hommes du féroce président de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov. Le document a entraîné de nouvelles sanctions américaines contre le despote de Grozny qui se sont traduites par la fermeture de son compte Instagram, véritable caisse de résonance du régime tchétchène.

Dès lors, Oïoub Titiev se savait particulièrement dans le collimateur du dirigeant tchétchène. « Son entourage avait publiquement désigné les défenseurs des droits de l’homme comme des ennemis, note-t-on à la Fédération internationale des droits de l’homme. Ramzan Kadyrov a voulu se venger en organisant ce coup monté contre Oïoub Titiev. »

Sa probable condamnation à une longue peine de prison devrait sonner le glas de la présence des organisations de défense des droits de l’homme dans la république russe du Caucase. Memorial a dû se résoudre à fermer son bureau. « On se pose la question de l’asile pour sa famille », lâche Alexandre Tcherkassov.

La Croix, Olivier Tallès, le 09/10/2018

Séjour à Lyon d’Irina Gordienko, journaliste à Novaïa Gazeta, et ce qu’on peut en retenir.

Irina Gordienko, journaliste à Novaïa Gazeta et à d’autres publications, est venue à Lyon le 13 juin. Elle a participé à un repas à l’invitation de Nathalie Perrin-Gilbert, maire du 1er arrondissement, où chacun a pu s’entretenir avec elle, à une rencontre dans l’après-midi avec quelques représentants d’associations de droits de l’homme et à une conférence, bien suivie, avec beaucoup de questions pertinentes. Nous essayons de retranscrire ce qui nous a paru le plus important dans ses propos.

Irina Gordienko a expliqué les difficultés à travailler en Tchétchénie pour une journaliste : cela ne peut être qu’un travail au long cours car personne n’accepterait de parler à une journaliste inconnue étant donné les risques. Toute une part du travail consiste, au-delà du recueil d’informations, à épargner les témoins en empêchant qu’ils soient repérables. Ce qui explique que ce soit Irina et sa collègue qui ont pu obtenir des témoignages étayant les persécutions d’homosexuels en Tchétchénie. Elle nous a aussi indiqué qu’il était impossible d’être correspondant permanent en Tchétchénie. Les seuls journalistes habitant la Tchétchénie ne peuvent être que dans des organes d’information proches du pouvoir. Elle a donc bien sûr expliqué la difficulté de son travail, pourtant elle s’est engagée dans ce type de journalisme d’opposition avec passion le découvrant par hasard lors d’un stage à Novaïa Gazeta en 2002. Au moment de son stage a eu lieu l’attentat du théâtre Doubrovka de Moscou. Alors que la désinformation du pouvoir battait son plein elle a constaté, de l’intérieur, l’importance qu’envers et contre tout des journalistes démêlent la vérité. Du coup elle a décidé de devenir journaliste et elle n’a pas quitté la rédaction du journal depuis.

Elle a exprimé la difficulté, parfois, de distinguer un travail de journaliste d’une prise de position humaniste. Il est clair qu’avant tout elle souhaite travailler comme journaliste mais il peut arriver qu’elle sorte de son rôle : par exemple alors que deux personnes homosexuelles n’arrivaient pas à trouve un débouché extérieur à la Russie pour sauver leurs vies elle avait pris contact pour eux avec des personnes employées dans une ambassade qu’elle connaissait. Mais à ce moment-là, dit-elle, ce n’était pas la journaliste qui agissait. Au sujet de l’accueil des demandeurs homosexuels d’une protection des pays occidentaux, elle a signalé que la France et d’autres pays tout en prenant une défense vigoureuse en paroles n’ont accepté que très peu de demandes de refuge à la différence du Canada qui a mis à l’abri 40 personnes homosexuelles tchétchènes.

Elle a tenu à citer le cas d’Oyub Titiev, responsable de Memorial en Tchétchénie. Il a remplacé Natalya Estemirova qui a été assassinée en 2009 d’abord secrètement et il a fait l’objet d’une condamnation avec invention de preuves selon une technique éprouvée. Il se retrouve en prison depuis près de six mois. Il semble que toute l’action de Memorial dans le Caucase soit visée alors qu’elle constitue presque la seule organisation de défense des droits dans une région où ceux-ci sont constamment attaqués. Elle a signalé que la manière d’aider Oyub Titiev et d’autres victimes d’injustice c’était d’abord en faisant connaître leur situation.

Arseny Roginsky, la disparition d’une voix libre en Russie

Nous citons dans nos lettres souvent l’association Memorial tant elle tient une grande place dans le soutien aux tchétchènes contre les sévices et l’arbitraire d’abord du pouvoir russe puis de la dictature Kadyrov. Au moment du décès d’un des fondateurs de Mémorial il nous a semblé intéressant de vous transmettre cet article du blog Médiapart de François Bonnet .

Il fut l’une des grandes voix de la dissidence soviétique et l’un des fondateurs, en 1989 avec Andreï Sakharov, de l’association Memorial dont il était ces dernières années le président. Arseny Roginsky est mort le 18 décembre à l’âge de 71 ans. Cet historien, qui avait exhumé les crimes du stalinisme, n’a jamais cessé ses combats pour les droits de l’homme dans la Russie de Vladimir Poutine. Portrait.

Memorial, la principale association de défense des droits de l’homme en Russie, a annoncé sur son site la mort de son président Arseny Roginsky le 18 décembre, à l’âge de 71 ans. Il est bien peu probable que le régime russe rende hommage à cet historien qui était devenu un défenseur inlassable des libertés, de la justice et des droits des citoyens et ne cessait de dénoncer les innombrables violations des droits fondamentaux dans la Russie de Vladimir Poutine.

Son association, Memorial, est depuis des années dans le collimateur du pouvoir qui multiplie tous les obstacles bureaucratiques et politiques possibles pour l’empêcher de mener à bien ses deux principales missions: défendre les libertés ; effectuer un travail de recherche historique sur le système de répression soviétique. Un travail salué par les historiens du monde entier.

Personnage chaleureux et éruptif, Arseny Roginsky énumérait, cigarette après cigarette, la longue liste de ses colères et indignations. A l’espoir perdu d’une vaste démocratisation du système politique russe, il préférait avec une lucide obstination développer pas à pas et protéger l’association Memorial. Surtout, il demeurait un historien passionné qui a su faire venir à Memorial toute une nouvelle génération de chercheurs, d’enseignants et de correspondants dans les régions russes travaillant sur les archives enfouies du régime soviétique et du stalinisme.

 C’est justement pour avoir fait publier à l’étranger des «archives interdites», qu’Arseny Roginsky avait été condamné en 1981 par un tribunal de Léningrad à quatre années de camp, une peine qu’il effectua dans sa totalité. Comme le notait alors un article des Cahiers du monde russe, «parmi la quantité énorme de procès qui jalonnent l’histoire de l’Etat et de la société soviétique, le cas Roginsky occupe une place à part: un historien a été jugé pour avoir étudié l’histoire sans autorisation». «Roginsky travaillait dans les archives. Il découvrit puis publia des documents que l’histoire officielle ne souhaitait pas voir publier (…) Il est condamné pour avoir violé le monopole de l’histoire».

«Seule une étude libre de ces archives et leur libre publication nous aiderons à connaître la vérité sur notre passé»: telle fut la dernière déclaration de Roginsky devant le tribunal. Rédigée dans une cellule de huit mètres carrés où s’entassaient neuf détenus, elle lui a valu quatre années de camp. C’est ce programme que Memorial continue avec constance à appliquer. Depuis bientôt trente ans, l’association a bouleversé la connaissance historique de ce que fut la répression stalinienne puis plus largement soviétique, en particulier grâce à un extraordinaire travail sur les archives régionales.

Il y a quelques années, Arseny Roginsky accompagnait trois autres responsables de l’organisation Memorial distingués par le Parlement européen et lauréats du prix Andreï Sakharov. Il s’agissait d’Oleg Orlov, de Sergeï Kovalev et de Lioudmila Alexeïeva (lire ici un entretien avec Sergeï Kovalev et également ici). A cette occasion, nous l’avions rencontré à Paris pour un entretien sur les combats de Memorial, sur l’espérance démocratique trahie et sur la Russie de Poutine. Nous le republions ci-dessous:

«La Russie, 170 millions de personnes et un autocrate!»

La Russie que vous imaginiez avec Andreï Sakharov et bien d’autres, lorsque Memorial est créée en 1989, est-elle celle d’aujourd’hui?

Vous savez, il y a vingt ans, ce fut le pic de nos illusions ! Pour le dire vite, tout changeait tous les jours. Evidemment, nous étions des gens plutôt expérimentés et nous savions qu’il faudrait des années pour démocratiser ce pays. Mais nous ne pensions pas qu’au bout de vingt ans, les choses auraient si peu progressé. Nous pensions que cela irait plus vite et bien plus loin. Or ces dernières années, la situation politique a empiré. Est-ce notre défaite? Avoir parcouru un quart ou un cinquième seulement du chemin que nous envisagions il y vingt ans… Mais sans nous, peut-être serions-nous allés encore moins loin !

Beaucoup d’organisation, d’associations de mouvements de la société civile ont disparu. Comment expliquez-vous la permanence de Memorial?

Parce que nous avons avec obstination et constance défendu deux idées. L’une est de travailler sur l’histoire de ce pays: comment la terreur politique mise en place par les bolcheviques en 1917 s’est poursuivie tout au long du soviétisme. Il y a eu bien sûr la terreur de masse des années trente. Mais ensuite la terreur ou la répression en tant que méthode de gouvernement est demeurée.

La seconde idée est: qu’est-ce qu’on souhaite? Vivre en liberté dans un pays démocratique, c’est aussi banal que cela! Or la conscience d’hier et celle d’aujourd’hui nous empêchent de construire cela. Pour Memorial, c’est clair: le passé, nous le voyons comme une destruction massive des droits de l’homme. Mais quand nous regardons le présent, il y a aussi de très grandes violations des droits de l’homme. Vous savez, l’effondrement de l’URSS en 1991 a été le jour le plus heureux de ma vie. Aujourd’hui notre président dit que ce fut «la plus grande catastrophe du XXe siècle». Alors comment pouvons-nous nous entendre!

Vingt ans après, sommes-nous sortis du soviétisme?

En partie seulement. Le présent porte toujours cette histoire. Par exemple, on ne peut comprendre la première guerre de Tchétchénie en 1994, et ce qui se poursuit depuis, sans comprendre, sans connaître la déportation des Tchétchènes ordonnée par Staline en 1944. Tout cela est lié. Toutes les institutions créées après 1991 ont été vidées de leurs missions ou de leurs pouvoirs sous Vladimir Poutine. Tout se concentre sur un homme, Poutine. Le parlement est une imitation. Les partis sont des imitations. Tout est imitation ! Chez vous il y a un parlement, un gouvernement, des associations, une société civile. Ici rien: 170 millions de personnes et un autocrate, une simple imitation de démocratie.

Certains soutiennent que Poutine incarne une mutation intelligente du système soviétique. Qu’en pensez-vous?

Peut-être… à vrai dire, la question importante est: pourquoi, avec Poutine, y a-t-il un recul de la démocratie? Pourquoi a-t-on fait machine arrière au lieu de continuer? En fait, ce recul a commencé plus tôt, dès la première guerre de Tchétchénie déclenchée en 1994. Au milieu des années 1990, le pays a souffert d’une terrible crise morale, d’une crise d’identité. L’effondrement du pays a créé une immense humiliation nationale. Nous avions tous voté pour la démocratie, nous avions voté Eltsine ! C’est quoi la démocratie: d’abord la justice. Mais où est donc cette justice, disait le Russe des années 1990 ? Personne ne voyait de justice. Nulle part ! Il n’y avait qu’injustice, et injustice sociale.

Boris Eltsine a compris cela. Il a tenté de réanimer une rhétorique de puissance. A partir de 1995, alors qu’il a lancé la guerre de Tchétchénie, il forme des groupes qui devaient réfléchir là-dessus: comment ressusciter cette fierté nationale? Et c’est Poutine qui leur a donné cette nouvelle identité. Ce n’est pas Poutine qui a imaginé cela, avec sa tête de Kguébiste. Il a entendu cela et il est allé vers eux d’une manière très ferme et même agressive. Poutine le dit à nouveau: “Nous sommes une grande puissance”, peu importe que cela soit vrai ou faux. Il devient le leader d’une renaissance nationaliste, un nationalisme d’Etat.

Cette conception doit constamment être réaffirmée. Le pouvoir doit mobiliser en permanence, entretenir la flamme. Et dans ce sens, on revient au stalinisme de la fin, lorsque les principaux slogans de l’époque étaient: consolidation et mobilisation. Et pour cela il faut aussi toujours affirmer que nous sommes entourés d’ennemis. Regardez les sondages aujourd’hui: notre principal ennemi est à nouveau l’Amérique.

A quoi sert Memorial aujourd’hui?

Il ne faut pas exagérer notre rôle. Il est, de fait, modeste. Dans le paysage de ces vingt dernières années, les petits îlots de réflexion, de discussion, de démocratie ont progressivement disparu. Chacun à sa manière est menacé. Les associations sont dispersées, sans influence sur le paysage politique. Il y a sans doute une centaine d’associations de défense des droits de l’homme, quelques médias libres – peu –, quelques centres de recherche, et quelques restes de partis démocratiques. C’est très très peu. En Russie, il n’y a pas de champ politique, toute activité politique est immédiatement empêchée par le pouvoir. Memorial n’est pas une organisation politique et ne veut pas le devenir. Alors oui, nous pouvons critiquer le pouvoir, proposer des alternatives. C’est pourquoi beaucoup d’intellectuels s’écartent du pouvoir actuel et cherchent à se rapprocher de nous. Nous sommes comme une porte de sortie.

18 déc. 2017 par François Bonnet (Blog : Le blog de François Bonnet) Mediapart

Le centre des droits de l’homme Memorial signale des contrôles des ONG en Tchétchénie

La Tchétchénie, après la Russie, cherche à atteindre l’organisation Memorial. En imitant Moscou, Grozny ne fait pas preuve d’originalité, elle cherche à atteindre, en faisant appel à la crainte de l’étranger, une association qui a joué un rôle important, souvent seule dans la Tchétchénie de la guerre. Rappelons que c’est une responsable de Memorial, Natalya Estemirova qui a été assassinée en juillet 2009,  après des menaces proférées par Ramzan Kadyrov. Après ce meurtre, les activités de Memorial se sont arrêtées en Tchétchénie pendant quelques temps et on devine que ces menaces actuelles visent à nouveau à empêcher toute défense de Tchétchènes qui pourraient être victimes de l’arbitraire.

Article du Noeud Caucasien du 2/02/17 :

En Tchétchénie, des fonctionnaires contrôlent les ONG qui reçoivent des fonds de l’étranger. Leurs employés sont accusés de « participation à des activités subversives » d’après le Centre des Droits de l’Homme Memorial.

Ces contrôles ont commencé fin janvier 2017.

D’après Memorial les contrôles sont menés par des employés du Département pour la Sécurité de l’Economie et des mesures anti corruption du Ministère des Affaires Internes (MAI) de la République, du Centre de Combat contre l’Extrémisme dépendant du même ministère, de l’antenne locale du FSB, aussi bien que par des employés du Département dépendant du MAI pour le district fédéral du Nord Caucase.

Egalement d’après Memorial : »Avant tout les contrôles s’intéressent aux ONG qui reçoivent des fonds de l’étranger. Les militants et les employés de ces ONG sont interrogés et mis en cause pour leur implication dans des activités subversives, pour agir comme des agents de l’étranger mais en appellent au ministre de la justice demandant à ne pas être inscrit sur le ‘Registre des ONG qui remplissent des fonctions d’agents de l’étranger’. »

Le président de l’organisation russe de défense des droits de l’homme Memorial, Alexandre Tcherkassov, défend cette célèbre ONG menacée de fermeture

(d’après La Croix nov/15)

À quoi ressemble un homme dont la maison menace de s’écrouler de toutes parts sur sa tête ? Sans doute pas au Russe Alexandre Tcherkassov, président du conseil des droits de l’homme Memorial. La plus célèbre ONG russe est poursuivie sans relâche par la vindicte des tribunaux moscovites qui cherchent à la faire disparaître à coups de nouvelles lois restreignant la marge de manœuvre de la société civile. Face à l’offensive de l’administration, Alexandre Tcherkassov oscille dans un français précis entre humour, ruse, charme et combativité. Quand il n’arpente pas les cours de justice moscovites et les bureaux obscurs, le militant quinquagénaire défend sa cause auprès des fondations, des chancelleries étrangères ou des médias européens à la recherche d’une clé de lecture pour comprendre les dernières mesures liberticides des autorités russes.

De passage à Paris, Alexandre Tcherkassov explique dans un luxe de détail comment Memorial est passée du statut d’ONG respectée défendant la mémoire des victimes du stalinisme à celui « d’agent de l’étranger », autant dire d’espion au service du « grand satan » américain. Il tente de maintenir l’association à flot au milieu des directives kafkaïennes du pouvoir. « On pilote la catastrophe », précise-t-il, en référence aux ingénieurs russes après l’explosion de Tchernobyl. L’expression qu’il choisit ne doit rien au hasard. Spécialiste de la pollution radioactive, ce chimiste de formation a travaillé pendant quinze ans au centre d’énergie atomique de Moscou. Pendant la catastrophe de Tchernobyl, il découvre les mensonges d’État et fait circuler ses premiers tracts dans l’univers privilégié des scientifiques soviétiques. « Des choses interdites étaient faites à Tchernobyl, se souvient-il. J’ai compris avec la catastrophe que l’impossible était possible. » Le vent de la perestroïka souffle sur le monde russe. La parole se libère. L’optimisme gagne les esprits. Mais à la périphérie, l’empire se fissure. Très vite, des guerres éclatent dans les républiques soviétiques. Alexandre Tcherkassov est en Azerbaïdjan en 1990, lorsque éclatent les premières violences entre Azéris et Arméniens, un conflit dans lequel Moscou est partie prenante, aidant tantôt l’un ou l’autre camp au gré de ses intérêts stratégiques.

Après le Caucase du Sud, c’est le tour du Caucase du Nord. L’Ossétie s’embrase, puis la Tchétchénie. Le scientifique décide de collaborer avec l’ONG Memorial, créée en 1989 par le dissident Andreï Sakharov. Il s’occupe des disparus civils et militaires, dresse des listes, facilite les échanges de prisonniers, offrant un peu d’humanité au milieu d’une guerre sale. À l’école de la Tchétchénie, ce père de famille apprend à décrypter les coups tordus, un précieux manuel de survie en eau trouble. En Russie, il y a un avant et un après la Tchétchénie. La seconde guerre tchétchène, qui débute en 1999, a entraîné un lent glissement du pays vers l’autoritarisme. Peu à peu, Vladimir Poutine a assuré sa mainmise sur tous les contre-pouvoirs traditionnels d’une démocratie : les grands partis, le Parlement, les médias, voire les ONG… « La société civile permet de faire remonter les dysfonctionnements. Or, à force d’étouffer les voix discordantes, la Russie va perdre ses mécanismes d’adaptation », s’inquiète Alexandre Tcherkassov.

Son organisation n’a plus le vent en poupe. Il le sait. Pour bon nombre de ses concitoyens, Memorial est composée de traîtres, d’espions ou de parasites. « Dans la société russe, il n’y a pas de culture de la solidarité, estime ce passionné d’histoire. Les bolcheviks ont réussi à casser les liens sociaux. » À l’époque soviétique, les dissidents criaient dans le désert. « Maintenant, notre espace d’information est rempli de bruit, conclut-il. Vous pouvez dire tout ce que vous voulez, votre voix se perd dans la foule. »

Le Centre pour les droits humains « Memorial » traité comme ennemi de l’État

Par Heather McGill, chercheuse chargée de l’Europe et de l’Asie centrale pour Amnesty International (13/11/15)

Il y a quelques jours, le Centre pour les droits humains « Memorial » a reçu une note officielle du ministère russe de la Justice qui l’informait qu’à l’occasion d’un contrôle du site de l’organisation, il avait découvert des documents qui « compromettent l’ordre constitutionnel de la Fédération de Russie en appelant à renverser le gouvernement et à réformer le régime politique. »

Cette note marque le début d’une procédure qui pourrait avoir de lourdes conséquences pour l’organisation.

En théorie, elle a 15 jours pour faire appel de la décision rendue le 9 novembre ; dans la pratique, le ministère de la Justice a informé la presse le 11 novembre qu’il avait déjà transmis le rapport au procureur général pour qu’il prenne les mesures nécessaires. Les membres du Centre pour les droits humains « Memorial » doivent attendre de connaître leur sort, qui peut aller d’une amende au titre du Code des violations administratives à des poursuites pénales, voire à la fermeture de l’organisation.

La fermeture serait une grande perte pour la société civile russe et un nouveau coup porté à la liberté d’expression, de plus en plus assiégée depuis le retour de Vladimir Poutine à la présidence en 2012. Dédiée au départ à l’histoire et à l’éducation, Memorial est un réseau d’organisations et d’associations qui dénonce les violations des droits humains passées et présentes. Le Centre pour les droits humains « Memorial » fait partie de ce réseau de militants de la société civile.

Memorial née sous l’impulsion de Sakharov, célèbre dissident à a fin de l‘époque soviétique reconnu internationalement, a eu un rôle de plus en plus important au moment de la pérestroïka en particulier dans la reconnaissance de l’ampleur des crimes staliniens, l’aide aux familles à connaître le destin de leurs proches parmi les déportés du goulag, les mises à mort dans le silence ; jusqu’à intervenir comme l’instance centrale de référence pour les défenseurs des droits de l’homme en Russie. En particulier au Comité nous avons suivi comment elle a agi en  Tchétchénie parfois seule à s’obstiner malgré les risques à tenter de faire reconnaître les droits de Tchétchènes soumis à l’arbitraire.

Nouvelles menaces sur Memorial

(Memorial est une ONG russe qui travaille sur la mémoire du goulag, et défend les disparus en Tchétchénie) – d’après AFP 11 octobre 2014

Memorial annonce que l’état russe cherche à dissoudre son organisation et ses filiales en Russie. Memorial a eu un rôle capital de recours durant la guerre de Tchétchénie et la période dictatoriale qui a suivi pour les familles dont certains membres étaient enlevés par des milices du pouvoir.

La Cour suprême de Russie doit examiner le 13 novembre la demande en ce sens du ministère de la Justice, a-t-elle indiqué sur son site internet. Les membres de Memorial, qui fait référence parmi les militants des droits de l’homme en Russie, ont qualifié les poursuites d’insulte et d’intimidation de la part du gouvernement russe. « Le fait même que cette affaire existe est une insulte pour tous ceux qui, pendant ces vingt dernières années, ont fait le travail que l’Etat aurait dû faire », a dit à l’AFP M. Ratchinski. « On peut s’attendre à encore plus de pressions de la part du gouvernement », s’est inquiété son collègue Oleg Orlov, dénonçant « un coup de semonce ».

Pour Mikhaïl Fedotov, chef du Conseil pour les droits de l’homme auprès du président russe, si la Cour suprême ordonne de dissoudre Mémorial, cela sera un coup sévère porté à l’image de la Russie. « J’espère que cela n’aura pas lieu », a-t-il ajouté. En juillet, Memorial et quatre autres ONG russes avaient été enregistrées par le ministre de la Justice comme agents de l’étranger, dénomination utilisée en URSS pour qualifier les dissidents, accusés d’être à la solde de l’Occident.

 Fondée en 1989 par d’anciens dissidents, dont le prix Nobel de la paix Andreï Sakharov, pour préserver la mémoire des victimes des répressions soviétiques, Memorial a fait sien le combat contre l’arbitraire du pouvoir russe, payant parfois ce combat au prix du sang, comme en 2009 lorsque sa représentante en Tchétchénie, Natalia Estemirova, est assassinée. La pression du gouvernement russe contre les rares organisations et médias d’opposition s’est renforcée ces derniers mois, avec en parallèle un nouveau tour de vis des autorités sur Internet visant notamment les blogs et les sites d’information d’opposition.

 Vendredi, l’office russe de contrôle des médias Roskomnadzor a donné un avertissement au journal indépendant Novaïa Gazeta l’accusant d’extrémisme (ce journal pour qui travaillait Anna Politkovskaïa a été le seul média russe a transmettre des informations sur la Tchétchénie pendant des années). Deux avertissements en l’espace d’un an donnent les bases légales aux autorités russes pour mettre fin à la diffusion d’un média.

Menace contre un défenseur des droits de l’homme en Russie

Née à l’époque de la Perestroika, créée par le dissident Sakharov, l’ONG Mémorial s’est donné pour but de retrouver les déportés innombrables du goulag ou au moins leurs traces, ce qui était essentiel pour des milliers de familles. Ce travail sur la mémoire nécessaire a continué avec la défense des disparus actuels, en particulier en Tchétchénie. Ceci a entrainé de graves menaces de la part des pouvoirs russe et tchétchène jusqu’au meurtre toujours non élucidé de Natalya Estemirova en 2009. C’est pourquoi nous attachons une grande importance à l’attaque signalée par Amnesty International :

Un tribunal de Saint-Pétersbourg a porté un nouveau coup aux droits humains en Russie en ordonnant au Centre de lutte contre la discrimination Memorial (ADC Memorial) de s’enregistrer en tant qu’« agent étranger », a déclaré Amnesty International jeudi 12 décembre. « C’est un affront pour les droits humains, d’autant que ce jugement intervient à l’occasion du 20e anniversaire de la Constitution russe, supposée affirmer les droits fondamentaux et l’état de droit, a indiqué Denis Krivocheïev, directeur adjoint du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International. « En forçant ADC Memorial à s’enregistrer en tant qu’ » agent étranger « , les autorités font en fait pression sur cette importante organisation de défense des droits humains pour qu’elle ferme et discréditent son travail en faveur des victimes du racisme et de la xénophobie en Russie. »

C’est la deuxième fois qu’un tribunal en Russie ordonne directement à une ONG de s’enregistrer en tant qu’ » agent étranger  » sur injonction du bureau du procureur. Il a statué que toutes les activités de cette organisation étaient « politiques ». Adoptée il y a un an, la loi confère aux autorités le pouvoir d’imposer de lourdes amendes et de graves sanctions administratives aux organisations qui refusent de s’enregistrer en tant qu’« organisation remplissant les fonctions d’un agent étranger ». Le dirigeant peut être poursuivi pénalement et emprisonné s’il réitère son refus à plusieurs reprises.

Dans toute la Russie, des ONG, dont ADC Memorial, refusent de se conformer à la loi. Elles affirment que le gouvernement s’en sert pour salir leur réputation, en laissant entendre qu’elles ont des motivations politiques et agissent dans l’intérêt de puissances étrangères.

Terreur présente et passée à Grozny : retour de Memorial

A l’occasion de la commémoration de l’assassinat de Natalya Estemirova (responsable de l’ONG Memorial à Grozny, assassinée en juillet 2009, les coupables n’ont jamais été retrouvés), Galia Ackerman rend compte de l’étrange réalité de ce que le pouvoir tchétchène fait vivre à ses concitoyens.

Galia Ackerman est spécialiste du monde russe et soviétique. Née en Russie, elle vit en France depuis 1984 où elle a été journaliste à Radio France Internationale, collabore à la revue Politique Internationale et tient un blog sur le site du Huffington Post. Docteure en histoire et traductrice d’Anna Politkovskaïa, elle s’intéresse particulièrement à l’idéologie de la nouvelle Russie post – soviétique et s’attache à la défense des droits humains.

En réalité, il y a aujourd’hui deux régimes dictatoriaux en Russie : celui de Vladimir Poutine et celui de Ramzan Kadyrov. Ayant opté pour la « tchétchénisation » du conflit, Poutine a donné carte blanche à Kadyrov pour combattre toute velléité de résistance. Tel un vassal qui jure sa fidélité au suzerain mais fait tout ce qu’il veut chez lui, Kadyrov ne se soucie pas du respect des lois fédérales, imparfaites qu’elles soient. Chez lui, la charia est en vigueur, la polygamie encouragée, les droits de la femme réduits au néant ou presque. Chez lui, et même en dehors des frontières de la Tchétchénie, à Moscou, voire à l’étranger, n’importe quelle critique du chef et de ses acolytes peut valoir à son auteur une mort atroce. Chez lui, aucun certificat administratif, aucune transaction, aucune inscription d’enfant à l’école, aucune admission à l’hôpital ne peut se faire sans un pot-de-vin considérable à ses fonctionnaires qui se nourrissent sur l’habitant. La structure pyramidale des pots-de-vin, avec Kadyrov au sommet, fonctionne parfaitement : en plus d’une aide fédérale très importante, l’omnipuissant chef du pays jouit des résultats de cette collecte forcée. Il se paie des harems et des hippodromes, il invite à sa table des grandes stars internationales, comme Gérard Depardieu ou Ornella Muti, en leur payant des honoraires mirobolants. Il reconstruit Grozny en faisant de l’émulation avec les Emirats.

Dans cette atmosphère médiévale asphyxiante, des militants des droits humains continuent d’agir, contre vents et marées. L’antenne de Memorial fonctionne de nouveau à Grozny, et des juristes russes se rendent en Tchétchénie, en « groupes mobiles », pour faire des enquêtes sur les crimes du régime Kadyrov. Ces gens inspirés de l’exemple de Natalia Estemirova et Anna Politkovskaia font un travail extraordinaire et nécessaire. Et comme la tyrannie n’est une forme de gouvernance ni durable ni stable, j’anticipe le jour où des places centrales de Grozny porteront les noms de ces femmes d’exception.

 

Situation des droits humains en Russie

 (Dernier rapport d’Amnesty International)

Nous nous rappelons comment les ONG de droits de l’homme ont été obligées de quitter la Tchétchénie à la suite de l’assassinat de Natalia Estemirova, responsable de Memorial à Grozny. Ce que nous explique Amnesty International est une répétition à l’échelle de toute la Russie.

Sergueï Nikitine, directeur du bureau de Moscou, a évoqué « la détérioration de la situation en Russie l’année dernière ». Selon ce défenseur des droits humains, « on a adopté plusieurs lois qui restreignent les libertés d’expression, d’association et de réunion ». Ainsi, il a dénoncé la condamnation du groupe punk de Pussy Riot ou les discriminations subies par les personnes LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) dans le pays.

La nouvelle loi sur les ONG, qui oblige ces organismes à s’inscrire comme « agents étrangers » s’ils reçoivent de l’argent de l’étranger, a été l’un des thèmes phares. Nazarski a rappelé qu’Amnesty International (AI) avait signé un manifeste de solidarité avec les autres organisations et « continuerait à œuvrer pour le développement de la société civile russe ».Nikitine a expliqué comment fin février des agents du fisc ont perquisitionné le siège d’AI à Moscou. De nombreux documents ont été saisis après la fouille surprise de cinq heures, où étaient présentes les caméras chaîne de télévision NTV. Selon lui, « c’est une campagne nationale visant à resserrer l’étau autour des ONG ».

Egalement présente à la conférence de presse, Natalia Taoubina, directrice de l’ONG Verdict Public, consacrée à l’aide juridique aux citoyens en matière de communication avec les autorités, a été directe : « Nous ne travaillons pas pour renverser le gouvernement, mais pour défendre les droits humains. Ces principes sont universels et il est déplacé de dire que c’est seulement une affaire interne ».

Elle a expliqué les difficultés et les incertitudes auxquelles de nombreuses organisations étaient confrontées aujourd’hui : « Se déclarer « agent étranger », c’est comme dire que vous êtes un espion, alors que nous travaillons à l’intérieur et pour la société russe. Cette mesure nous marginalise, et c’est surtout un mensonge ». D’autre part, elle a expliqué à quel point il était compliqué d’obtenir un financement privé en Russie : « Il sera pratiquement impossible d’obtenir des subventions parce que nous sommes indépendants. Même si, en théorie, il peut y avoir un financement privé, il y a des signaux, comme l’affaire Khodorkovski, qui ne sont pas encourageants ».

Dans le même temps, l’avocate a rappelé qu’elle attendait la réponse de la Cour européenne des Droits de l’Homme de Strasbourg à la plainte déposée par onze ONG russes en février dernier. Elle a toutefois expliqué que la Russie « ignore les jugements, ce qui fait que le tribunal perd de son autorité ».

D’autre part, selon AI, « la réforme judiciaire en Russie a été reconnue, même par de hauts représentants. Tout au long de l’année, aucune mesure efficace n’a été prise pour garantir l’indépendance du pouvoir judiciaire et il y a de nombreux rapports faisant état de procès inéquitables ».