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Les attentats de Boston : conséquences pour les Tchétchnènes

Dés la terrible nouvelle des attentats de Boston et la révélation de l’identité des présumés coupables, désignés comme Tchétchènes, nous avons immédiatement pensé à tous les Tchétchènes que nous connaissons, inquiets du regard que le monde porte désormais sur eux. C’est pourquoi la réaction de Mairbek Vatchagaev et A.Burak Oztas sous forme de lettre ouverte aux responsables américains nous paraît intéressante.

« Nous présentons nos plus sincères condoléances aux familles des victimes de la monstrueuse attaque terroriste à Boston. Nous partageons votre tristesse et votre douleur. Aucune autre nation ne comprend mieux vos sentiments que les Tchétchènes. Nous avons perdu des centaines de milliers de civils innocents, dont des dizaines de milliers d’enfants à la suite du terrorisme d’État russe depuis 1994.

Malheureusement, depuis l’identification des suspects, nous avons constaté un lynchage médiatique envers toute la nation tchétchène. Les origines ethniques ou les croyances religieuses de ces suspects n’ont joué aucun rôle dans leurs crimes, c’était simplement un acte inacceptable réalisé par deux personnes. Nous n’avons jamais entendu citer l’origine ethnique des criminels qui ont commis des actes terroristes barbares semblables aux États-Unis. Toutefois, dans ce cas, depuis le début, partout dans le monde, nous avons entendu à la télévision et à la radio, et lu dans les journaux et internet des milliers de fois ces termes réunis : «terroristes» et «Tchétchènes»!

Il en existe de nombreux exemples, mais en particulier les mots d’un ancien ambassadeur américain à l’Organisation des Nations Unies, John Bolton, décrivent l’ignorance et la haine commune :  » Ces gens sont des tueurs! Ne vous méprenez pas à ce sujet. Le terrorisme a été un mode de vie pour les personnes vivant dans la région de la Tchétchénie pendant des années à cause de l’islamisme radical et de la lutte pour devenir indépendant de la Russie « .

Parler des origines ethniques de ces criminels ne fait que renforcer les pires stéréotypes et dépeint de manière négative la nation tchétchène toute entière. En effet, depuis le 19 Avril, nous avons reçu des dizaines de message remplis de haine et criant vengeance provenant d’adresses IP des États-Unis, cela nous inquiète pour la minorité Tchétchène aux États-Unis et nous fait craindre des attaques racistes. Leurs amis, voisins, camarades de classe ou collègues seront méfiants vis-à-vis de ces familles innocentes qui, pour le reste de leur vie, toujours honteux, seront obligés d’expliquer qu’ils ne sont pas des terroristes et marcheront sur le fil du rasoir.

En tant qu’êtres humains, nous avons peur de ce que nous ne savons pas. Les récents événements tragiques confirment une fois de plus que la majorité de la population mondiale n’a pas la moindre idée de ce que sont les Tchétchènes et de l’histoire de ce pays, mais à partir de maintenant, nous pouvons changer cela, nous pouvons travailler ensemble à établir la paix, l’amitié et l’humanisme, aussi bien que nous pouvons nous battre ensemble contre toute forme de radicalisme, de terrorisme et autres crimes. S’il vous plaît ne participer pas à la Tchétchnenophobie, ne nous repoussez pas, mais tendez vos mains pour aider à créer un monde meilleur.

Sincèrement, »

Mairbek Vatchagaev, président de l’Association des études Caucase (www.chechen.org)
Burak Oztas, directeur général de la campagne Sauvons la Tchétchénie (www.savechechnya.org)

L’Europe et la barrière du Caucase du Nord

Peu après le prix Nobel de la Paix accordé à l’Union Européenne, N. Nougayrède rend hommage à une historienne britannique, Marie Bennigsen Broxup, spécialiste du monde musulman au Caucase. Comment ne pas réagir devant le paradoxe de ce Prix Nobel et du silence de l’UE en face de la situation de guerre interminable décrite ci-dessous ?  L’intérêt de l’article nous amène à le diffuser in-extenso.

 D’après un article de Natalie Nougayrède paru dans Le Monde du 13.12.2012

Le legs de deux siècles de conflit est lourd. Le Caucase du Nord demeure un symbole à la fois de l’échec politique de la Russie et de sa faillite morale. » Ces lignes ont été écrites à la fin des années 1980 par la grande historienne britannique, spécialiste du monde musulman soviétique, Marie Bennigsen Broxup, morte le 7 décembre, à Londres.

Dans un ouvrage collectif qu’elle dirigea à cette époque, La Barrière du Caucase du Nord. L’avancée russe vers le monde musulman (publié en anglais par St Martin’s Press, New York, accessible sur Internet), Marie Bennigsen Broxup était visionnaire. Elle annonçait que ces « régions stratégiquement importantes, et leurs peuples turbulents », étaient « destinés à jouer un rôle important dans l’évolution politique de la Russie ». Elle prédisait, en 1988, que le « calme trompeur », dans le Caucase russe, en particulier en Tchétchénie, annonçait « des tempêtes à venir ».

On ne pouvait mieux dire. Quelques années plus tard, Moscou déclenchait coup sur coup deux guerres, menées sous les présidences Eltsine puis Poutine, qui allaient affecter en profondeur l’état de la société russe. Les analyses de Marie Bennigsen étaient nourries de toute la passion qu’elle éprouvait pour le sort des petits peuples montagnards qui menèrent, du XVIIIe au XXe siècle, « la plus longue et la plus féroce résistance d’un pays musulman face à un envahisseur chrétien », la Russie tsariste.

Pourquoi évoquer tout cela maintenant ? Parce que, sans doute, plus l’information est instantanée et numérisée, plus il fait bon prendre du recul, et regarder le temps long. L’Histoire qui éclaire le présent. La résistance des Caucasiens, à partir du soulèvement de cheikh Mansour en 1783, dura bien plus longtemps que celle d’Abdel Kadir en Algérie face aux soldats français. Au XXe siècle, la décolonisation, dans le Caucase russe, n’a pas eu lieu. Mais un jour ?

Que saisissons-nous des tendances lourdes dans ce Caucase romancé jadis par Lermontov et Pouchkine, et que la décennie de l’après 11-septembre 2001, celle de la « guerre contre le terrorisme » et des années Poutine, a fini par réduire, dans les esprits, à un sombre problème sécuritaire et à l’idée d’une lutte contre des émules d’Al Qaida ?

Les Tchétchènes, qui aspiraient à l’indépendance à la disparition de l’URSS, ont été écrasés par l’armée russe au prix de dizaines de milliers de morts, mais on peut dire sans cynisme que rien n’a été résolu, car une guerre se poursuit maintenant à travers tout le Caucase du Nord. Ces régions sont aujourd’hui le théâtre du conflit le plus meurtrier de l’espace paneuropéen. L’incendie s’est propagé du Daghestan à la Karatchaïevo-Tcherkessie. Des noms qui peuvent paraître exotiques et lointains, mais l’Europe ferait mieux de s’y intéresser de près.

Dans un rapport très fouillé, le centre indépendant de réflexion Crisis Group, basé à Bruxelles, a récemment tiré une sonnette d’alarme à propos du Caucase du Nord. La guerre a fait 750 morts en 2011, et plus de 500 morts lors des huit premiers mois de 2012. Le conflit se caractérise par deux facteurs : la radicalisation d’une partie de la jeunesse musulmane attirée par l’idéologie salafiste en réaction aux violences des forces de l’ordre – tortures, disparitions forcées – ; et la montée, à travers toute la région, de revendications ethniques et territoriales, qui posent un défi de taille à l’Etat russe.

Le pouvoir russe a appliqué depuis des années la méthode forte, ce qui, conjugué au marasme économique dans ces zones, a créé un terreau favorable à l’islam radical et à la quête de dérivatifs identitaires. Les jeunes, alors, « partent dans la forêt », l’expression pour dire que l’on rejoint la guérilla.

Au Daghestan, les pouvoirs locaux ont bien tenté, à partir de 2010, une politique de dialogue plus intelligente, visant à combler le fossé entre les communautés salafistes et les chefs de l’islam traditionnel soufi. Mais cet effort, constate Crisis Group, a été saboté à la fois par les milieux insurgés et par les structures militaires russes – tels des alliés objectifs dans la spirale du pire. La violence d’Etat et la violence de la rébellion armée se nourrissent l’une l’autre. Moscou n’a pas de stratégie probante pour arrêter cet engrenage.

L’Europe qui se targue de « soft power » et vient de recevoir, lundi 10 décembre, son prix Nobel de la paix, pourrait peut-être suggérer un plan ? La sécurité et la stabilité du continent se jouent, aussi, dans le Caucase. Mais qui en parle pendant les sommets Union européenne-Russie ?

En 2014, nous regarderons tous les images télévisées des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, à quelques kilomètres de la zone de conflit. La France a ses priorités. A travers la Caisse des dépôts, elle élabore un projet de construction de stations de ski au Caucase : du tourisme en zone de guerre. Hélas, l’initiative n’a été assortie d’aucune condition explicite portant sur l’arrêt des violences contre les civils. Qu’à cela ne tienne, certains se frottent déjà les mains pour les contrats. Sans oublier Gérard Depardieu, qui s’est rendu à Grozny, en octobre, pour proclamer « Gloire à Kadyrov ! », le dictateur tortionnaire de la Tchétchénie (la vidéo est sur Internet, mais pas le montant du cachet).

Loin de ces tristes farces, Marie Bennigsen Broxup arpentait la barrière du Caucase du Nord en aventurière attentive et empathique. A l’écoute des aspirations profondes. Elle savait tout le poids de la mémoire de la déportation des Tchétchènes par Staline en 1944, et du massacre génocidaire des Tcherkesses dans les années 1860.

L’un de ses amis proches, l’historien tchétchène Maïrbek Vatchagaev, qui participa à l’épopée indépendantiste tchétchène du milieu des années 1990, avant que ce combat soit débordé par des groupes islamistes, salue « une héroïne qui avait prédit beaucoup de choses, et savait que les événements doivent se lire à l’aune du passé, et non au travers du prisme du terrorisme ». L’Europe gagnerait à en faire autant. Ces contrées musulmanes font partie de son voisinage. L’Histoire ne s’y est pas arrêtée. La relation avec la Russie pourrait en être, un jour, profondément affectée.