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Aucune contestation possible pour le régime de Kadyrov

Le 15 juillet 2009, Natalia Estemirova, représentante de Memorial à Grozny, était assassinée. On n’a jamais retrouvé ses meurtriers. Son rôle était capital car elle n’hésitait pas avec ses collaborateurs, à défendre ouvertement les Tchétchènes victimes de l’arbitraire des autorités. Ce crime a eu de graves conséquences puisque Memorial ne pouvait plus travailler en Tchétchénie en préservant la sécurité de ses membres. Cependant devant le besoin criant d’un recours fiable face  aux persécutions policières et judiciaires, une association, le Comité contre la Torture, s’est constitué en « Joint Mobile Group » pour intervenir dans la défense des citoyens en butte à des autorités qui ne respectent pas l’état de droit : pour limiter les risques des juristes ceux-ci changeaient régulièrement tous les deux mois. Un bureau de Memorial, d’autre part fonctionnait dans la seconde ville tchétchène (Goudermès).

C’est dans ce contexte que les récents évènements ci-dessous prennent tout leur relief :

–          le 15 janvier, le ministère de la justice russe a enregistré le Comité contre la torture comme “agent de l’étranger”. Comme un vieux souvenir de l’époque stalinienne le gouvernement russe a décidé depuis quelque temps de disqualifier beaucoup d’associations de droits de l’homme en les accusant d’être des agents de l’étranger, ce que ces dernières refusent en général car se serait se désigner comme des sortes d’espions aux yeux de l’opinion publique. Pour le président du Comité contre la torture, Igor Kaliapine, si son appel à réformer cette désignation n’est pas entendu il est clair que l’association sera fermée.

–          D’autre part, Memorial a défendu le Comité contre la Torture, accusé de vouloir faire reconnaître les droits des familles qui ont vu leurs maisons brulées par les autorités au prétexte que certains de leurs membres s’étaient livrés à une attaque à Grozny. S’en est suivie une attaque contre les bureaux de Memorial à Goudermès : cinq individus masqués ont bombardé d’œufs les deux collaboratrices présentes en criant “Vous défendez Kaliapine !”.

“L’agression contre notre bureau est la poursuite de la tactique de pression contre les opposants”, “Il n’y aura pas d’enquête.”, a déclaré Oleg Orlov, président de Memorial. Selon Amnesty international, “le harcèlement contre les défenseurs des droits de l’homme augmente dans toute la Russie”. “En dépit des déclarations de Vladimir Poutine, la Tchétchénie sort de plus en plus du champ légal en Russie.”

« Travailler en Tchétchénie est devenu mortellement dangereux. »

(Article d’Agathe Duparc dans Médiapart le 18/10/2013)

Le prix Martin Ennals (remis chaque année à Genève par une dizaine d’ONG internationales dont Human Rights Watch, FIDH, Amnesty International, etc.) vient fort à propos de récompenser ceux qui travaillent encore derrière la vitrine Kadyrov : les activistes du Joint Mobile Group. C’est en 2009, après le choc de l’assassinat de Natalia Estimirova, la représentante de Memorial en Tchétchénie, qu’Igor Kalyapin, directeur du Comité contre la torture, s’est démené pour continuer à enquêter sur un territoire de non-droit où se poursuivent, dans la plus totale impunité, les disparitions, les exécutions sommaires et la torture. Il invente alors le principe du Joint Mobile Group : un système de roulement de volontaires qui se rendent en Tchétchénie pendant un mois au maximum, puis repartent.

Quelle est aujourd’hui la situation en matière de droits de l’homme ?

Les disparitions, la torture et les exécutions sommaires continuent. Mais quand on me demande de donner des chiffres, j’en suis incapable. La grande majorité des victimes n’osent pas se plaindre. La peur a envahi toute la société. Elle est encore plus forte que pendant les deux guerres. À l’époque, les Tchétchènes n’hésitaient pas à témoigner devant les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme. Aujourd’hui, si tu critiques Ramzan, et si certaines structures l’apprennent, tu risques tout simplement de disparaître. Depuis que les forces armées russes sont moins visibles, la surveillance revient aux unités de police qui obéissent au seul pouvoir de Ramzan Kadyrov (les Kadyrovtsy). Ils agissent avec des méthodes de bandits et font exactement ce qu’ils veulent au nom de la lutte contre le terrorisme. La plupart des disparitions sont de leur fait.

Qui sont exactement ces Kadyrovtsy ?

On estime leur nombre à plus de 2 000. Ils appartiennent à des unités de police qui agissent directement sous les ordres de Ramzan Kadyrov ou de ses proches. Il s’agit de deux bataillons de forces spéciales (Spetsnaz), du régiment n°2 du service de patrouille de la police (le PPSM-2), du régiment du pétrole (Neftepolk, dirigé par le cousin de Kadyrov), ainsi que des OMON (forces spéciales d’intervention) dont le commandant est un ami d’enfance du président tchétchène. La plupart sont d’anciens rebelles qui ont combattu contre les forces armées russes. Ils servent très fidèlement Kadyrov, car sur chacun d’entre eux, il existe des kompromaty – des preuves compromettantes – qui peuvent les envoyer derrière les barreaux.

Malgré la peur, vous parvenez encore à recueillir des témoignages de victimes ?

Les gens qui portent plainte sont une minorité infime. Ils ne représentent même pas la pointe de l’iceberg. Ce sont ceux qui sont désespérés et n’ont plus rien à perdre. Nous avons par exemple le cas d’un père dont le premier fils a été tué lors de la dernière guerre et dont le second fils a disparu, soi-disant parce qu’il était un « terroriste ». Je l’ai dit quand j’ai reçu le prix Martin Ennals, ces gens sont les vrais héros de nos enquêtes.

Avez-vous été surpris de recevoir le prix Martin Ennals ?

Oui, c’est une surprise, car il est évident que l’intérêt pour la Tchétchénie a faibli en Occident. Pire encore, il y a maintenant des gens connus : journalistes, acteurs et autres qui vont en Tchétchénie, invités par Ramzan Kadyrov. Les Depardieu, Delon, Van Damme, etc. Ils reçoivent des sommes folles pour vanter les mérites de leur « frère » Ramzan, l’embrasser et s’afficher avec lui. Pendant deux jours, ils ne voient à Grozny que des palais, des fontaines, des façades d’immeubles flambant neufs et bien éclairés. C’est totalement indécent. Ce prix Martin Ennals permet de rappeler qu’en Tchétchénie l’impunité la plus terrible continue.