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Que cache la réunion entre Poutine et les leaders de la Tchétchénie et de l’Ingouchie ?

d’après  Mairbek Vatchagaev (historien tchétchène) le 25/09 – The Jamestown Fondation

La rencontre entre Poutine et les gouverneurs des républiques voisines de Tchétchénie et d’Ingouchie est passée presque inaperçue parmi les spécialistes du Nord Caucase. La plupart des experts ont confirmé l’explication officielle de cette réunion donnée par le service de presse présidentielle : discussions portant sur des projets de développement économique au Nord Caucase. Le porte-parole du président a rejeté les allégations indiquant que le but de la réunion était de faire la paix entre les gouverneurs des deux régions voisines. Les chefs de la Tchétchénie et de l’Ingouchie ont eu de nombreux échanges enflammés et la rivalité entre eux dure depuis des années. La Tchétchénie et l’Ingouchie sont voisines et leurs habitants sont cousins, tous deux issus des peuples Vainakhs.

Poutine a critiqué les politiques sociales de Yevkurov qui ont été tout à fait problématiques depuis plusieurs années. Quoi qu’il en soit, peu d’Ingouches doutent que quoi qu’il arrive à Yevkurov, un conflit prolongé entre l’Ingouchie et Ramzan Kadyrov est probablement inévitable. Même le moindre soupçon que l’Ingouchie pourrait être fusionnée à la Tchétchénie comme c’était le cas entre 1932 et 1991 est un sujet douloureux pour la société ingouche. Le peuple ingouche est prêt à voir Yevkurov remplacé mais est résolument opposé à la réunion de l’Ingouchie et de la Tchétchénie. Selon Yevkurov, les réfugiés d’Ossétie du Nord et de Tchétchénie représentent presque 10% de la population ingouche, ce qui a un impact négatif sur l’économie de la république. Des disputes avec Kadyrov et les tensions avec l’Ossétie entraînent une dégradation de la situation politique et économique en Ingouchie. Donc les dirigeants ingouches ont toutes les chances d’aider les efforts de médiation que Moscou pourrait offrir.

La réunion entre Poutine, Kadyrov et Yevkurov peut aussi être motivée par la menace potentielle pour la sécurité de la Russie que posent les militants tchétchènes combattant au Moyen-Orient sous les bannières d’Al-Qaida et de l’Etat Islamique. Certains de ces militants pourraient frapper les intérêts russes à la fois en Syrie et au Caucase du Nord. En effet, certains ont déjà regagné le Caucase du Nord en provenance du Moyen-Orient pour combattre l’état russe. Même si seulement une poignée jusqu’à maintenant a regagné le Caucase, d’autres peuvent suivre et rejoindre l’insurrection du Caucase du Nord qui fait maintenant partie officiellement de l’Etat Islamique. Lors d’une réunion avec Kadyrov et Yevkurov Poutine a signalé qu’il fallait que les deux gouverneurs fassent taire leur différend. Le président russe a, probablement, conseillé vivement que les deux gouverneurs mettent au point des projets ensemble et trouvent des solutions communes pour les problèmes qu’ils rencontrent dans leur république respectives.

Entretien : Batyr Akhilgov, avocat engagé décrit la situation au Caucase du Nord

Extrait de l’article « République d’Ingouchie : entretien avec Batyr Akhilgov » de Yves Hardy et Alexis Vadrot publié par Amnesty International le 24/10/2013.

Batyr Akhilgov, 38 ans, est avocat, membre du barreau de la république d’Ingouchie, l’une des six républiques du Caucase du Nord. Invité en France par Amnesty international en juin dernier, il témoigne de la généralisation de la torture, des enlèvements et disparitions en toute impunité dans cette partie de la Fédération de Russie.

Votre consœur daghestanaise, Sapiat Magomedova, a été passée à tabac, tandis que l’avocat Omar Saïdmagomedov a été, lui, tué en 2012 par des agents de sécurité… Comment tenez-vous le coup ?

Là, j’ai pris conscience que je ne suis à l’abri de rien, que les avocats ne jouissent d’aucune protection. Le cas de Sapiat Magomedova est emblématique, car dans la mentalité caucasienne, la femme reste vénérée. Alors, que des policiers se soient autorisés à la battre violemment est le signe qu’il n’y a plus de limites. Aussi, il m’arrive de penser – et c’est un sentiment difficile à vivre – que si un jour prochain il m’arrivait malheur, mes agresseurs éventuels resteraient impunis. C’est la triste réalité du Caucase du Nord.

Quel est le visage ordinaire de la répression ?

Dans toutes les républiques caucasiennes, et surtout là où opèrent – dixit les autorités – « des groupes armés illégaux », les siloviki (les divers membres des organes de sécurité cagoulés et conduisant des véhicules sans plaque d’immatriculation) font disparaître les opposants gênants. Partout dans le Caucase du Nord, le nombre de disparitions forcées augmente et la torture est systématiquement pratiquée lors des interrogatoires.

Toutes les organisations de la société civile sont touchées et non seulement les radicaux islamistes…

La répression est plus féroce à l’encontre des membres supposés de l’organisation Imarat kavkaz (l’Émirat du Caucase), « des salafistes entretenant des liens avec Al Qaïda », selon les autorités. Quelle est la réalité ? Cette organisation est issue du mouvement nationaliste tchétchène. Les actions répressives du pouvoir, bien plus qu’une influence islamiste extérieure, ont provoqué sa radicalisation. Cela dit, sur le terrain, elle fait figure d’organisation fantôme. Elle sert d’épouvantail aux autorités et leur permet de justifier des exécutions extrajudiciaires. Dernier exemple en date, l’assassinat de Khacha Boulgov, l’un des leaders de l’opposition ingouche, ensuite catalogué d’« islamiste et terroriste ». Je tiens à signaler une chronologie singulière : Imarat Kavkaz est apparue après la vague d’opérations anti-terroristes du Kremlin. On a le sentiment que l’on déploie chez nous une grande activité contre les terroristes avant même que ceux-ci apparaissent en pleine lumière !

La presse ingouche souligne que de « plus en plus de jeunes partent vers la forêt »…

Le phénomène mérite explication. D’abord, le contexte social : le taux de chômage est officiellement de 47,7 % (le plus élevé de la Fédération de Russie). En réalité, il est proche de 70 %. Ceux qui décrochent un emploi reçoivent un salaire de misère, entre 200 à 300 euros mensuels, pendant que la corruption fleurit. Seuls ceux qui bénéficient de l’appui des autorités s’enrichissent. Ensuite, le contexte répressif : l’action des forces de l’ordre pousse les jeunes à la clandestinité et à la résistance armée. Le schéma le plus classique, auquel j’ai été confronté en tant qu’avocat, est le suivant : un jeune arrêté, au départ pour un prétexte futile, est incarcéré quelques semaines. À sa sortie de prison, les pressions des autorités se poursuivent. On lui fait savoir qu’il est toujours soupçonné de menées subversives. Il ne lui reste que trois possibilités : endurer ce harcèlement policier en espérant qu’il s’arrêtera un jour, s’exiler, ou rejoindre les groupes armés d’opposants. Bref, l’horizon apparaît bouché en Ingouchie comme dans les républiques voisines.

Est-ce à dire que les six républiques du Caucase du Nord forment une zone de non-droit ?

Chaque république possède ses singularités. En Tchétchénie, l’opposition a été démantelée et quasiment réduite à néant. La population du Daghestan est aujourd’hui dans l’expectative, tandis qu’en Ossétie du Nord ou dans la république de Kabardino-Balkarie, la situation est relativement calme. Mais le phénomène le mieux partagé dans la région est sans doute la violation des droits humains. Si je voulais relativiser, je dirais que la situation de non-droit qui prévaut dans le Caucase du Nord est simplement plus grave qu’ailleurs, dans le reste de la Fédération de Russie.

 

 

Caucase : défendre les droits de l’homme et les victimes de torture : l’exemple de Batyr Alikovich Akhilgov

(Amnesty International)

Batyr Alikovich Akhilgov est vice-président de l’Association du barreau de la République d’Ingouchie, au sud de la Fédération de Russie. Avocat de la défense, il intervient dans de nombreuses affaires pénales et emblématiques dans le district du Caucase du Nord. Depuis la fin la Seconde Guerre en Tchétchénie, l’ensemble de la région est affecté par un état de violence permanent. Des groupes armés dont les dirigeants et les objectifs sont difficilement identifiables y opèrent et commettent de nombreuses exactions. En réponse, des représentants des forces de l’ordre ainsi que des milices armées mènent des opérations de sécurité entraînant des violations des droits humains. Tortures, disparitions forcées et exécutions extrajudiciaires ont couramment lieu en toute impunité. C’est ce que Batyr Akhilgov dénonce lorsqu’il choisit de se spécialiser dans des affaires pénales impliquant des exactions.

Défenseur des droits humains, Batyr Akhilgov fournit, depuis plus de 10 ans, une assistance juridique aux victimes de conflits et de mauvais traitements. Il travaille en étroite collaboration avec des ONG de défense des droits humains comme Memorial, le Centre russe des droits de l’Homme, ou l’association ingouche MASHR. Malgré le harcèlement administratif dont il fait l’objet, l’avocat de 38 ans défend actuellement Rasoul Koudaev et Kazbek Boudtouyev, deux victimes de tortures et de mauvais traitements, accusés de terrorisme suite à l’attaque de Naltchik en 2005. Il défend également des hauts fonctionnaires accusés de fautes graves ou de crimes économiques comme l’ancien ministre de l’Intérieur d’Ingouchie Rouslan Meïriev, accusé de négligence dans l’attentat suicide à la bombe du poste de police de Nazran en août 2009. Batyr Alikovitch Akhilgov a reçu plusieurs décorations, dont la médaille d’honneur 2ème classe de l’Ordre fédéral des avocats de la Fédération de Russie pour ses « actes de protection des droits et libertés citoyennes ».

Amnesty International invite à rencontrer Batyr Akhilgov à Paris, le 26 juin 19h à son Siège National (76 boulevard de la Villette 75019 Paris).

Les régions musulmanes de Russie sont le théâtre d’un regain de tensions

Article de Marie Jégo dans le Monde du 30.08.12

Un chef religieux et six autres personnes ont été tués, mardi 28 août au Daghestan, république musulmane des bords de la mer Caspienne (sud de la Russie). Alors que le leader religieux recevait des fidèles chez lui dans le village de Chirkeï (région de Bouïnaksk), une femme, porteuse d’une ceinture d’explosifs, a déclenché sa charge après s’être introduite auprès du groupe. Sept personnes sont mortes : cinq fidèles, le chef spirituel et la femme kamikaze.

Saïd Afandi Atsaev, 75 ans, était un des piliers de la confrérie soufie des Naqshbandi. Très respecté, le « cheikh » défendait la pratique d’un islam modéré. Il avait toujours appelé à coopérer avec les autorités russes face à la montée de l’islam radical (salafisme, wahhabisme) dans la région. Au Daghestan, le pouvoir des cheikhs est immense, et leurs conseils sont recherchés, non seulement en matière de religion mais aussi sur des questions familiales, d’éducation et de santé.

Peuplée en majorité de musulmans, la région du nord du Caucase est laminée par une guerre entre les forces russes et une insurrection cherchant à instaurer un Etat islamique dans la région. Malgré l’envoi de soldats en nombre toujours plus grand, malgré la répression impitoyable exercée contre les civils, Moscou ne parvient toujours pas à juguler la rébellion.

Le 19 août, jour de la fin du ramadan, sept policiers ont péri dans un attentat suicide en Ingouchie, une région voisine du Daghestan. L’attentat a été attribué par les autorités locales au chef rebelle Dokou Oumarov, insaisissable barbu disposant d’un réservoir de jeunes kamikazes. L’homme avait revendiqué l’attentat de l’aéroport Moscou-Domodedovo en janvier 2011 (36 morts), se faisant filmer avant le drame en compagnie du jeune kamikaze.

Mardi 28 août, toujours au Daghestan, un jeune appelé russe a ouvert le feu sur sept de ses collègues militaires avant d’être lui-même tué. A première vue, les deux incidents ne sont pas reliés. Le coup de sang du jeune appelé pourrait s’expliquer par les conditions épouvantables faites aux conscrits dans les casernes. Le FSB local n’exclut pas que le jeune homme ait pu être recruté par les islamistes radicaux. […]