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Convoqués à Grozny par la justice tchétchène, les défenseurs des droits expriment, sur place, à nouveau leurs convictions.

Ce que semble redouter par dessus tout le pouvoir tchétchène c’est la publicité de ses exactions. Ce que relate les Nouvelles de Tchétchénie dans son dernier numéro c’est une rare occasion  de confrontation directe entre une institution tchétchène (un tribunal) et des défenseurs des droits et une journaliste. Ce choc est, à notre avis, extrêmement éclairant et nous signalons les propos de Svetlana Gannouchkina qui, en peu de mots, situe sa position devant l’histoire récente de la Tchétchénie.

La correspondante de Novaïa Gazeta Elena Milachina et ses collègues Svetlana Gannouchkina, Igor Kaliapine, Oleg Orlov et l’avocat Piotr Zaïkine se sont rendus à Grozny, répondant à la convocation de la justice tchétchène. Il y a quelques mois, le ministère de l’Intérieur tchétchène avait intenté une action en justice contre le journal « Novaïa Gazeta » et l’ONG de défense des droits de l’homme « Solidarité citoyenne » pour avoir publié des articles critiques sur l’affaire Djamalaldinov au nom de « la défense de l’honneur, de la dignité ». Ils étaient convoqués le 9 novembre à Grozny, en dépit du fait que les prévenus se trouvaient à Moscou et que cela contrevenait à la loi russe sur le principe de la territorialité juridictionnelle. Pour les « invités », la question de la sécurité s’est posée : Novaïa Gazeta et Svetlana Gannouchkina (pour l’ONG) critiquent régulièrement le régime de Kadyrov pour les violations des droits de l’homme.

Arrivés tant bien que mal devant le tribunal (l’adresse du tribunal n’était pas très claire), ils se sont retrouvés devant une foule de deux cents manifestantes scandant « Dehors ! » et arborant des panneaux « Gannouchkina, mère de l’anarchie », « Milachina, honte de la Russie », « Trahison de la patrie, peine maximale », « Kaliapine, Milachina, Gannouchkina – défenseurs des terroristes », etc.. Tout autour, des jeunes hommes armés, un peu désorientés. Du coup, Elena Milachina interpelle les manifestantes : « Bonjour, enchantée de vous rencontrer »… Et de serrer les mains, saluer l’assistance de la main. Quelqu’un lui soufflera, une fois entrée dans le bâtiment : « Mais, ce rassemblement, c’est contre vous ! » A l’intérieur, bien au chaud, que des hommes. Dehors, les femmes, elles, sont restées sous la pluie !

Les péripéties de l’audience (résumé)

La juge, s’adressant à S. Gannouchkina : – Pourquoi publiez-vous des critiques sur Ramzan Kadyrov sur votre réseau ? Pourquoi avez-vous écrit que Djalaldinov avait été menacé ?

– Tout le monde pensait alors qu’il avait été tué par la police tchétchène.Milachina : – Kadyrov lui-même écrit sur son blog à propos du déplacement du corps de Lénine, ou bien publie une photo avec l’opposant russe Kassianov dans le viseur. Pourquoi, lui, peut le faire et les autres pas ?

La juge : – Je retire la question.

L’avocat P. Zaïkine : – R. Djalaldinov a été artificiellement joint à l’action judiciaire pour justifier une convocation en Tchétchénie. Pourquoi donc le ministère de l’Intérieur tchétchène ne s’est pas risqué à aller devant les juges de Moscou ?

Milachina : – Vous contestez les menaces d’Alaoudinov, mais nous pouvons convoquer à l’audience M. Karataev, T. Mourdalov, V. Aboubakarov , S.Ianouglbaev ; tous ces juges suprêmes tchétchènes peuvent témoigner de quoi est capable Apti Alaoudinov : passages à tabac, démissions sous la menace…

La juge, quelque peu paniquée : – Je ne vous autorise pas à vous écarter du sujet, cela n’a aucun rapport ! L’audience est close, le tribunal se retire pour rendre sa décision !

Gannouchkina : – Puis-je réagir ?

– Bon, allez-y, réagissez.

« Tous ici, nous ressentons notre culpabilité pour les deux guerres, pour ce qu’on a fait subir au peuple tchétchène. Le peu que nous avons pu faire pour l’aider et pour nous tenir à ses côtés durant ces années de guerre, cela a sauvé nos âmes, nous a donné le droit de vivre. J’ai le sentiment qu’à cette époque, pendant la guerre, les gens qui vivaient ici disposaient de plus de sens de la dignité et de capacité à combattre le mal. Je dois dire que ce que j’ai vu aujourd’hui à Grozny m’a profondément attristée. Des gens sont venus vers moi pendant la suspension de séance, (je ne peux donner leurs noms, ce serait un danger mortel pour eux), ils m’ont dit: « Ne pensez pas que nous avons oublié : nous nous souvenons de tout, nous comprenons tout. Et ces femmes qui sont devant le tribunal, elles aussi elles comprennent ».

Un silence complet avait accompagné la déclaration de Gannouchkina. La juge n’en rejeta pas moins l’appel des prévenus. La veille de leur départ pour Grozny, un informateur de Novaïa Gazeta avait averti S. Gannouchkina d’un projet d’« accueil » des visiteurs : une action de provocation était prévue contre les défenseurs des droits de l’homme moscovites : un groupe d’individus, des « militants patriotes » tchétchènes devaient leurs jeter des œufs, de la farine, etc.. Il a raconté que les femmes manifestantes avaient été transportées et raccompagnées chez elles par des autocars du ministère de l’Intérieur. L’action prévue par les lanceurs d’œufs avait été abandonnée au dernier moment, avec la version, pour la télé tchétchène, que les invités de Moscou avaient pris peur et ne s’étaient pas déplacés en Tchétchénie.

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Ramazan Djalaldinov, habitant du village de Kenkhi, dans l’extrême sud montagneux de la république, s’était plaint en avril 2016 dans une lettre ouverte à Poutine, de la corruption gangrenant son village, lequel se trouvait dans un état lamentable suite à la guerre. La réaction de Kadyrov fut immédiate : maison incendiée, famille persécutée et chassée de Tchétchénie, villageois priés de condamner en public le lanceur d’alerte… Venu visiter le village, Kadyrov dut admettre que Djalaldinov avait raison : il limogea le chef de l’administration locale commanda des travaux pour restaurer le village, décrétant que 2016 serait l’« année du district de Charoï », dont dépend Kenkhi. On fit revenir Ramazan, on lui fit toutes sortes de promesses pour le dédommager… sans suite : au contraire, les villageois les plus rétifs furent poursuivis, Djalaldinov condamné pour calomnie, les compensations n’arrivèrent pas. Convoqué par Apti Alaoudinov, le ministre tchétchène de l’Intérieur, Ramazan, accompagné de son épouse, fut menacé de mort. Délesté de son passeport et de son portable, il décida de s’enfuir, passant par la frontière montagneuse du Daghestan et de se rendre à Moscou pour demander de l’aide aux militants des droits de l’homme. L’affaire de sa « disparition » remonta alors jusqu’à Peskov, le porte-parole de Poutine.

Noukhadjiev, Chargé des droits de l’homme (sic) de Kadyrov, propose à R. Djalaldinov de retourner chez lui : « Nous examinerons objectivement ses doléances. Personne ne le touchera. » « Les défenseurs des droits de l’homme l’utilisent. Quand ils n’en auront plus besoin, ils le laisseront tomber. » Il s’est plaint de ce que les défenseurs venus d’Europe le 28 novembre l’aient évité, allant directement voir les gens sans passer par lui ! « Cela prouve qu’ils n’ont pas l’intention de coopérer. »

Les Nouvelles de Tchétchénie n°112, décembre 2017

 

Persécutions des homosexuels en Tchétchénie : Malgré les accusations claires d’une victime la justice russe reste inerte

Nous tenons à signaler, pour la première fois, une déclaration publique d’une personne poursuivie pour son homosexualité en Tchétchénie. L’article du Noeud Caucasien apporte des précisions sur un point important malgré cette plainte claire l’enquête semble sabotée et toujours aucune mise en accusation judiciaire. Pour porter assistance à ce jeune homme dans l’immense Russie nous retrouvons comme toujours la représentante de HWR, le président du CPT, le journal Novaïa Gazeta et cette fois à cause de l’évocation de l’homosexualité le mouvement LGBT.

Russie: une victime témoigne des violences policières contre les homosexuels en Tchétchénie.

Maxime Lapounov, le 16 octobre 2017 à Moscou, lors d’une conférence de presse. – Alexander Nemenov – AFP

Maxime Lapounov, 30 ans, raconte avoir été retenu 12 jours dans une cellule en Tchétchénie, où il a été battu sans relâche pour qu’il révèle le nom d’autres homosexuels. Il révèle avoir porté plainte en août.

Pour la première fois ce lundi, une des victimes des persécutions subies par les homosexuels en Tchtéchénie s’est exprimée publiquement, à visage découvert, sur les violences perpétrées par la police.

« L’accusation principale contre moi était d’être homosexuel », a assuré Maxime Lapounov, 30 ans, lors d’une conférence de presse tenue à Moscou dans les locaux du journal Novaïa Gazeta, qui a révélé l’affaire.

Originaire d’Omsk, en Sibérie, Maxime Lapounov dit avoir travaillé en Tchétchénie depuis 2015, vendant notamment des ballons près d’un centre commercial à Grozny, la capitale tchétchène.

Il affirme avoir été arrêté le 16 mars dernier par des personnes en civil et emmené vers un poste de police où il a passé 12 jours dans une cellule.

« Toutes les 10 ou 15 minutes, ils (policiers, ndlr) venaient dans ma cellule en me disant que j’étais gay et qu’il fallait tuer des gens comme moi », a affirmé Maxime Lapounov, qui a ensuite dit avoir été « battu très longtemps avec des bâtons (…) sur les jambes, les cuisses, les fesses et le dos », par des hommes lui demandant de révéler l’identité d’autres homosexuels.

« Ils se comportaient de manière très agressive, cruelle, en m’humiliant et m’insultant », a-t-il assuré, en affirmant avoir entendu quotidiennement « les cris et les demandes de grâce » des autres homosexuels arrêtés et torturés selon lui par la police.

« La seule chose que je souhaite, c’est que justice soit faite »

Si Maxime Lapounov a indiqué ne pas avoir été soumis à des chocs électriques, il rapporte avoir vu un générateur électrique à manivelle correspondant à un appareil décrit par d’autres victimes, qui aurait servi à les torturer, rapporte le New York Times.

Le jeune homme a affirmé avoir été contraint de laisser ses empreintes sur une arme et admettre dans une vidéo qu’il était homosexuel, avant d’être libéré le 28 mars et de quitter la Tchétchénie.

Son avocat Vladimir Smirnov a précisé qu’il avait pris en photo les bleus de son client après sa libération, que celui-ci était en mesure de reconnaître le commissariat où il avait été retenu et qu’il connaissait les noms ou surnoms d’environ une douzaine de policiers impliqués.

« La seule chose que je souhaite maintenant, c’est que justice soit faite », a déclaré Maxime Lapounov, révélant qu’il avait porté plainte en août.

Vendredi, la déléguée russe pour les droits de l’Homme, Tatiana Moskalkova, a annoncé avoir reçu la première plainte – celle de Maxime Lapounov – et l’avoir remise au Comité d’enquête russe, chargé des principales investigations dans le pays.

D’après les défenseurs des droits de l’homme : les enquêteurs restent inactifs dans l’affaire Lapounov

(Le Noeud Caucasien du 16/10/17)

Pendant quatre semaines, il n’y a eu aucune activité d’enquête après la déposition de Maxime Lapounov, un homosexuel emprisonné en Tchétchénie, d’après Igor Kalyapine, dirigeant du Comité pour la Prévention de la Torture (CPT). Les informations concernant l’affaire Lapounov ont été publiées pour provoquer une enquête, d’après la représentante de Human Rights Watch (HRW), Tatiana Lokshina.

Le Noeud Caucasien a relaté aujourd’hui que Maxime Lapounov a fait sa première apparition publique. Sa conférence de presse était organisée par Novaïa Gazeta, le siège moscovite de HRW, le CPT et le réseau LGBT.

Lapounov a déclaré : « pendant 12 jours j’ai été en cellule sans commodités près d’une flaque de sang, menacé et insulté… Ils m’ont frappé sur les mains et les pieds… Chaque nuit ils amenaient un nouvel accusé et j’entendais les cris et les demandes de grâce. Ils m’ont forcé par des menaces à laisser mes empreintes sur des armes à feu et ont enregistré une vidéo expliquant que j’étais détenu parce que j’étais gay ».

Avant sa détention pendant deux ans, Lapounov s’occupait d’organiser des évènements et des spectacles en Tchétchénie.

D’après Lapounov « beaucoup de gens me connaissaient, et comme j’étais détenu dans un endroit plein de monde, les gens ont averti mes proches, qui ont porté plainte pour kidnapping. J’ai été relâché sans doute parce qu’ils me cherchaient bien que j’ai eu l’impression qu’ils allaient me tuer ».

Igor Kalyapine, à la tête du CPT, a noté qu’en août dernier, Lapounov en avait appelé personnellement à la déléguée russe pour les droits de l’Homme, Tatiana Moskalkova.

 

Aucune contestation possible pour le régime de Kadyrov

Le 15 juillet 2009, Natalia Estemirova, représentante de Memorial à Grozny, était assassinée. On n’a jamais retrouvé ses meurtriers. Son rôle était capital car elle n’hésitait pas avec ses collaborateurs, à défendre ouvertement les Tchétchènes victimes de l’arbitraire des autorités. Ce crime a eu de graves conséquences puisque Memorial ne pouvait plus travailler en Tchétchénie en préservant la sécurité de ses membres. Cependant devant le besoin criant d’un recours fiable face  aux persécutions policières et judiciaires, une association, le Comité contre la Torture, s’est constitué en « Joint Mobile Group » pour intervenir dans la défense des citoyens en butte à des autorités qui ne respectent pas l’état de droit : pour limiter les risques des juristes ceux-ci changeaient régulièrement tous les deux mois. Un bureau de Memorial, d’autre part fonctionnait dans la seconde ville tchétchène (Goudermès).

C’est dans ce contexte que les récents évènements ci-dessous prennent tout leur relief :

–          le 15 janvier, le ministère de la justice russe a enregistré le Comité contre la torture comme “agent de l’étranger”. Comme un vieux souvenir de l’époque stalinienne le gouvernement russe a décidé depuis quelque temps de disqualifier beaucoup d’associations de droits de l’homme en les accusant d’être des agents de l’étranger, ce que ces dernières refusent en général car se serait se désigner comme des sortes d’espions aux yeux de l’opinion publique. Pour le président du Comité contre la torture, Igor Kaliapine, si son appel à réformer cette désignation n’est pas entendu il est clair que l’association sera fermée.

–          D’autre part, Memorial a défendu le Comité contre la Torture, accusé de vouloir faire reconnaître les droits des familles qui ont vu leurs maisons brulées par les autorités au prétexte que certains de leurs membres s’étaient livrés à une attaque à Grozny. S’en est suivie une attaque contre les bureaux de Memorial à Goudermès : cinq individus masqués ont bombardé d’œufs les deux collaboratrices présentes en criant “Vous défendez Kaliapine !”.

“L’agression contre notre bureau est la poursuite de la tactique de pression contre les opposants”, “Il n’y aura pas d’enquête.”, a déclaré Oleg Orlov, président de Memorial. Selon Amnesty international, “le harcèlement contre les défenseurs des droits de l’homme augmente dans toute la Russie”. “En dépit des déclarations de Vladimir Poutine, la Tchétchénie sort de plus en plus du champ légal en Russie.”