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Les habitants de Tchétchénie forcés de prendre part à un rassemblement de soutien à l’annexion de la Crimée

Il est particulièrement surprenant de considérer cette manifestation obligatoire dont l’excellent journal en ligne «le nœud Caucasien » se fait l’écho lorsque l’on songe que beaucoup de Tchétchènes se sentent en sympathie avec les Tatars de Crimée qui auraient bien voulu rester ukrainiens et qui, en 1944, avaient aussi été déportés. 

Le rassemblement qui s’est tenu le 18 mars à Grozny en soutien à l’annexion de la Crimée a rassemblé plus de 10 000 personnes d’après la mairie. D’après un fonctionnaire de mairie outre le rassemblement, l’anniversaire a été marqué par un autre évènement. Plus de 30 personnes membres des clubs cyclistes « Start » et « Highlander » ont parcouru les rues principales de Grozny en brandissant des drapeaux de la Russie, de la Tchétchénie et de la république de Crimée.

Une fois encore les habitants de Grozny se sont plaints de leur participation forcée au rassemblement. Selon un fonctionnaire de la République qui s’est confié au correspondant du Nœud Caucasien : « Deux jours déjà avant le rassemblement on nous a avertis qu’à 17h le 18 mars nous devions prendre part à un rassemblement de soutien à l’annexion de la Crimée par la Russie. Hier, 18 mars, après le travail on nous a donné diverses affiches et des pancartes, des portraits de Poutine et Kadyrov et nous nous sommes rendus au centre ville. »

Adam, un étudiant à l’Université de Grozny : « Nous participions au rassemblement pour commémorer l’anniversaire de l’annexion de la Crimée avec nos enseignants et d’autres dirigeants. Comme d’habitude, nous avons été prévenus que la participation au rassemblement était obligatoire et les enseignants surveillaient que personne ne parte avant l’heure. Cependant cette surveillance n’était pas aussi renforcée qu’avant, plusieurs de mes amis sont rentrés chez eux sous divers prétextes.»

(le Nœud Caucasien 19 mars 2015)

Tchétchénie :Une mère dont la fille a été enlevée se plaint de l’inaction des enquêteurs

(Le Noeud Caucasien 02/02/ 2014)

La mère de Khadizhat Elimkhanova, une habitante de Grozny âgée de 20 ans, enlevée en Tchétchénie, s’est plainte au bureau du procureur de l’absence d’enquête concernant l’enlèvement de sa fille. Le bureau a déclaré qu’il surveillerait l’enquête. Rappelons que le 6 juillet 2013 dans la ville de Mayakovsky, Khadizhat Elimkhanova a été enlevée par deux hommes ; l’un d’eux d’après des témoins oculaires était armé et en tenue de camouflage. Ils ont battu la jeune fille qui résistait, l’ont jetée dans une voiture et sont partis.

Bien que plus de six mois se soient écoulés depuis l’enlèvement les enquêteurs n’ont pas encore interrogé les témoins et n’ont pas pris les mesures nécessaires, d’après ce que déclare la mère dans sa demande auprès du procureur. Selon le dirigeant d’une ONG locale qui a demandé l’anonymat : « l’affaire a eu un grand retentissement, parce qu’en dehors du procureur la mère s’est aussi tournée vers des organisations humanitaires et des organismes publics. » Selon ce que dit un proche de cette fille, un policier est suspecté de l’enlèvement : « mais pour quelque étrange raison il n’a jamais été interrogé par les enquêteurs. »

Cet article donne une idée de quelques particularités de la Tchétchénie contemporaine. Dans ce pays soi-disant pacifié, normalisé, six mois se passent sans qu’une enquête démarre alors que tout indique le sort tragique d’une jeune fille de 20 ans. On note que le dirigeant de l’ONG de Grozny ne donne pas son nom et c’est à relier aux menaces sous prétexte réglementaire qui concernent nombre d’ONG dans toutes la Russie. Rappelons que l’une d’entre elles, le Mobile Group indiquait n’avoir jamais réussi à faire inculper un représentant des autorités en Tchétchénie alors qu’ils obtenaient des résultats dans toutes les autres républiques de Russie.

Grozny, la ville où il n’y a jamais eu de guerre

(Extrait d’un article de Vadim Doubnov dans Gazeta.ru)

Un  point de vue russe sur la capitale de la Tchétchénie aujourd’hui :

Toute trace du passé a été effacée de la capitale tchétchène. Restaurée, moderne, elle est à l’image de la Russie idéale rêvée par Poutine. Grozny est une ville dont l’histoire a été effacée. Ceux qui y viennent pour la première fois sont sidérés en découvrant cette métamorphose. Le prodige est au-delà de leurs attentes. Ceux qui n’ont pas vu la ville depuis la guerre ne comprennent pas immédiatement où se trouvait la place Minoutka ni où se dressait le palais de Doudaev [le général Djokhar Doudaev, premier président de la Tchétchénie autoproclamée indépendante en 1991]. A cet endroit, la cité, symbole de la renaissance russe, a été redessinée de façon qu’il ne reste rien de cette mémoire. On y parle parfois de combats meurtriers – la ville a été rayée de la carte –, mais on ne dit jamais par qui ni pour quelle raison. Et il n’est pas d’usage, dans cette nouvelle vie, de s’en souvenir. La guerre des uns contre les autres a duré dix ans, mais elle n’est déjà plus une guerre. Elle est devenue une sorte de légende, au même titre que le Déluge, dont personne n’est responsable. Un épisode dérisoire face à cette merveille dont la vue coupe le souffle aux personnes de passage. Pour la nouvelle génération, Ramzan Kadyrov [le président tchétchène, fidèle à Moscou] est l’homme de la réussite, celui à qui elle est sincèrement reconnaissante. « Grâce à Ramzan, nous avons déjà une équipe de foot, une de volley, et, Inch’Allah, bientôt une de hockey ! », m’a dit voilà environ deux ans un adolescent de Grozny.

La ville est un autoportrait de Ramzan Kadyrov. Et ce malgré le stade Akhmat-Arena, couvert, comme tout en Tchétéchénie, de portraits de Poutine incroyablement jeune et d’Akhmat Kadyrov [père de Ramzan, précédent président tchétchène, assassiné en mai 2004]. C’est le chef-d’œuvre pompier de tout ce qui se fait en matière d’architecture sportive, et dont la touche de provincialisme semble avoir été prévue dès le projet. Les publicités pour les Bentley et pour les roulements à billes d’un fabricant local s’y côtoient. Toute surface sur laquelle il est possible de coller quelque chose est recouverte de ces mêmes portraits. C’est le prolongement de la pyramide qu’est devenue Grozny, ville qui n’a connu aucune guerre.

Les Tchétchènes comprennent bien la question que posent certaines personnes, éprises de liberté, de passage à Grozny : comment avez-vous pu courber l’échine ? Mais comment répondre à quelqu’un qui n’a pas vécu ici ces dix années-là ? Il ne faut pas prendre pour du conformisme une mémoire qui n’est pas seulement celle d’une tragédie, mais celle d’une tragédie absurde. Elle n’avait aucun rapport avec ce que l’on considère comme son résultat, à savoir l’indépendance, la fête de l’insoumission. Ce n’est que lorsque tout est arrivé que cela a pris un sens politique en soi. Il ne s’agit pas de conformisme.

Peu importe le dirigeant de la Tchétchénie, du moment qu’il y a un cadre constitutionnel qui nous épargne le survol du territoire par les bombardiers. Tant pis si l’on n’y est pas bien, du moment qu’on y vit comme tout le monde.

Terreur présente et passée à Grozny : retour de Memorial

A l’occasion de la commémoration de l’assassinat de Natalya Estemirova (responsable de l’ONG Memorial à Grozny, assassinée en juillet 2009, les coupables n’ont jamais été retrouvés), Galia Ackerman rend compte de l’étrange réalité de ce que le pouvoir tchétchène fait vivre à ses concitoyens.

Galia Ackerman est spécialiste du monde russe et soviétique. Née en Russie, elle vit en France depuis 1984 où elle a été journaliste à Radio France Internationale, collabore à la revue Politique Internationale et tient un blog sur le site du Huffington Post. Docteure en histoire et traductrice d’Anna Politkovskaïa, elle s’intéresse particulièrement à l’idéologie de la nouvelle Russie post – soviétique et s’attache à la défense des droits humains.

En réalité, il y a aujourd’hui deux régimes dictatoriaux en Russie : celui de Vladimir Poutine et celui de Ramzan Kadyrov. Ayant opté pour la « tchétchénisation » du conflit, Poutine a donné carte blanche à Kadyrov pour combattre toute velléité de résistance. Tel un vassal qui jure sa fidélité au suzerain mais fait tout ce qu’il veut chez lui, Kadyrov ne se soucie pas du respect des lois fédérales, imparfaites qu’elles soient. Chez lui, la charia est en vigueur, la polygamie encouragée, les droits de la femme réduits au néant ou presque. Chez lui, et même en dehors des frontières de la Tchétchénie, à Moscou, voire à l’étranger, n’importe quelle critique du chef et de ses acolytes peut valoir à son auteur une mort atroce. Chez lui, aucun certificat administratif, aucune transaction, aucune inscription d’enfant à l’école, aucune admission à l’hôpital ne peut se faire sans un pot-de-vin considérable à ses fonctionnaires qui se nourrissent sur l’habitant. La structure pyramidale des pots-de-vin, avec Kadyrov au sommet, fonctionne parfaitement : en plus d’une aide fédérale très importante, l’omnipuissant chef du pays jouit des résultats de cette collecte forcée. Il se paie des harems et des hippodromes, il invite à sa table des grandes stars internationales, comme Gérard Depardieu ou Ornella Muti, en leur payant des honoraires mirobolants. Il reconstruit Grozny en faisant de l’émulation avec les Emirats.

Dans cette atmosphère médiévale asphyxiante, des militants des droits humains continuent d’agir, contre vents et marées. L’antenne de Memorial fonctionne de nouveau à Grozny, et des juristes russes se rendent en Tchétchénie, en « groupes mobiles », pour faire des enquêtes sur les crimes du régime Kadyrov. Ces gens inspirés de l’exemple de Natalia Estemirova et Anna Politkovskaia font un travail extraordinaire et nécessaire. Et comme la tyrannie n’est une forme de gouvernance ni durable ni stable, j’anticipe le jour où des places centrales de Grozny porteront les noms de ces femmes d’exception.

 

Les disparus : « Les Mères Tchétchènes pour la Paix » apportent leur soutien aux femmes qui ont perdu la trace de leurs proches.

D’après un article du Nœud Caucasien du 30/11/2012

200 femmes qui ont perdu des membres de leur familles et qui n’en ont aucune nouvelle ont participé à une manifestation le 29 novembre à Grozny à l’appel de l’association « Les Mères Tchétchènes pour la Paix ».

L’évènement était prévu initialement le 25 novembre, le Jour des Mères ; la municipalité de Grozny n’a donné son autorisation que pour le 29. C’est ce que nous dit Madina Magomadova, la présidente de l’ONG « Les Mères Tchétchènes pour la Paix ».

Selon elle, le but de telles actions est d’attirer l’attention du public sur des problèmes qui, en dépit de la fin des hostilités en Tchétchénie, n’ont pas encore trouvé de solution. « Des personnes disparues n’ont pas été retrouvées. Nous ne savons pas où leurs restes sont enterrés. Nous ne faisons pas de meetings et lors de tels évènements personne ne prend la parole et il n’y a ni banderoles, ni affiches. Les femmes se rassemblent et tiennent dans leurs mains des portraits qui sont plus éloquents que n’importe quels mots. Les portraits sont les photographies de leurs fils, maris et frères qui ont disparu depuis 1995 ».

Grozny La guerre d’après

La prise de la capitale tchétchène par les Russes, en février 2000, a marqué la fin du conflit avec les séparatistes. Depuis, dans les rues de la ville reconstruite, et jusque dans les maisons, Kadyrov, le despote installé par Poutine, fait régner la terreur.

Par Willy Le Devin Envoyé spécial à Grozny (Russie) – Libération le 09/11/12

Voilà un an et demi que Lipchan ne sourit plus. Entre l’inhumanité de la police du président Ramzan Kadyrov, une vie en fracas et le décès de son seul fils pendant la seconde guerre de Tchétchénie (1999-2000), elle n’en a guère l’occasion. Et même si elle le voulait, Lipchan ne peut plus sourire depuis ce matin où les «kadyrovtsy», miliciens du despote nommé par Vladimir Poutine en 2007, sont venus chez elle. Il est 5 heures, ce jour de février 2011, lorsque quatre hommes abattent la frêle porte d’entrée aux planches mitées. C’est après son mari, Malik, qu’ils en ont. Ils l’accusent d’avoir prêté son 4 × 4, une nuit, à des opposants qui voulaient transporter «du matériel de guerre». En fait d’arsenal, Lipchan assure qu’il s’agissait «d’une pelle, d’une fourche et d’un sécateur pour qu’un ancien voisin s’occupe d’un potager».

Mais ça, Malik n’a pas le temps de l’expliquer. Un des policiers lui écrase le visage sur le sol terreux avec sa chaussure de sécurité. Et lui ordonne d’avouer sinon, ils s’occuperont de sa «pute d’arabe». «Mon mari est fort, murmure Lipchan. Pendant la seconde guerre contre les Russes, des soldats l’avaient battu comme un chien. Il avait juré qu’il ne se laisserait plus faire.» Malik s’en tenant à sa résolution, un policier plaque Lipchan au sol. «Il puait l’alcool et me hurlait dessus pour que je finisse par dire que mon mari soutenait les maquisards. Comme lui, je n’ai pas dit un mot. Quelques secondes, je nous ai sentis très proches. On était complices dans notre façon de résister à ces brutes», chuchote-t-elle. Le policier perd patience. Il sort un couteau et entaille Lipchan de chaque côté de la bouche. Jusqu’aux molaires. «Je n’ai même pas crié, ça lui aurait fait trop plaisir. J’ai juste perdu connaissance quelques minutes. Lorsque je suis revenue à moi, mon mari m’aspergeait dans le lavabo, l’eau me piquait la chair et ma tunique me collait à la peau tellement il y avait de sang.»

Plusieurs mois ont passé et Lipchan pleure presque chaque fois qu’elle croise un miroir. Avant, le couple en possédait un, mais elle a préféré le donner. «Un monstre n’aime pas se regarder», dit-elle. Lipchan a redouté que Malik la quitte. Il est resté et elle a beaucoup pleuré. De joie et de tristesse.

«Pouvoir absolu»

Des histoires comme celle de ce couple sont courantes en Tchétchénie où sévit désormais la guerre de l’après. Celle qui tombe sur la nuque. Insidieuse et muette. Qui s’invite dans les maisons. Qui sabote toute idée de reconstruction apaisée d’une société. Oui, la Tchétchénie est toujours en état de siège. Même si sa capitale, Grozny, n’en laisse plus rien paraître. Hier en lambeaux, rasée bloc par bloc par l’artillerie russe, elle étale aujourd’hui d’impudiques gratte-ciel, derniers joujoux sortis de l’imaginaire détraqué du despote Kadyrov. Le soir, lorsque le soleil se range derrière les montagnes pelées, les tours de verre s’illuminent sous des projecteurs aux couleurs de l’arc-en-ciel. Ce quartier d’affaires, baptisé Grozny City, vaisseau mégalo tout de cyrillique vêtu, a un goût d’outrage pour une population civile à genoux.

Fondateur du Comité contre la torture, une ONG luttant contre les violences policières en Russie, Igor Kaliapine participait, fin octobre à Paris, à un grand colloque sur la question des droits de l’homme en Tchétchénie. Avec son équipe de juristes professionnels, il a fait condamner 90 policiers en Russie depuis 2000. Toutefois, en Tchétchénie, la marge de manœuvre est bien plus étroite : «On espérait pourtant pouvoir y faire le même travail mais, jusqu’ici, on n’a obtenu la condamnation d’aucun policier. Nous menons une quinzaine d’enquêtes [sur des disparitions, ndlr] depuis 2009, aucune ne pourra aboutir. En Tchétchénie, la seule institution de droit qui marche, c’est la police de Kadyrov qui n’obéit qu’à lui. Le reste ne fonctionne pas. Ni les tribunaux ni la procurature [le ministère public], rien. Le pouvoir de Kadyrov est absolu. Il demeurera stable tant qu’il recevra l’argent des mains d’Allah, c’est-à-dire de Poutine», confiait-il à notre confrère de Rue89, Jean-Pierre Thibaudat.

Supermarché du kidnapping

Au royaume de Kadyrov, on raconte que la coutume veut que l’on fasse payer aux familles les corps de leurs proches décédés en prison. On dit aussi que le tyran étouffe des pans entiers de la société en les asséchant financièrement. «Il a mis en place un système de contrôle pyramidal extrêmement sophistiqué, explique Aude Merlin, membre du département de sciences politiques de l’Université libre de Bruxelles (ULB) et auteur d’Ordres et désordres au Caucase (1). Une des clés de son pouvoir se trouve dans la constitution du « fonds Kadyrov ». Cette réserve d’argent quasi illimitée, créée par son père, lui permet à la fois de tout noyauter et de se racheter une virginité aux yeux de la communauté internationale, via de grandes opérations de communication.» Selon une source diplomatique bien informée mais désirant garder l’anonymat, ce fonds «extrêmement opaque» serait en partie alimenté par «un savant mécanisme de racket des Tchétchènes vivant à l’étranger. Une grosse communauté est par exemple présente à Londres et des transferts de sommes importantes en livres sterling et en dollars sont constatés assez régulièrement».

Aujourd’hui, ce chaos fait prospérer une flopée de petits groupes criminels dans la province. Ils se disent que leurs méfaits seront de toute façon imputés à Kadyrov tant celui-ci suscite un rejet épidermique auprès des civils. Résultat : dans l’espoir d’une rançon, des Tchétchènes enlèvent des Tchétchènes. Des Ingouches, une autre minorité caucasienne, enlèvent des Ingouches. Et la Tchétchénie devient un vaste supermarché du kidnapping. «On assiste à une complexification des règles établies à l’échelon local, atteste Amnesty International. La situation dans certains villages pris en tenailles entre les zones rebelles [contrôlées par des maquisards supposés proches d’Al-Qaeda, ndlr] et celles quadrillées par le régime est très inquiétante. Les familles sont en permanence sous pression et l’économie est exsangue.»

«L’inhumanité ordinaire»

Au nord de Grozny, dans un «khrouchtchevi» décrépi (barre de cinq étages construite sous Khrouchtchev) auquel conduit une route au goudron facétieux, Mavka reçoit autour d’un thé au chou-fleur. L’odeur est aussi âcre que son intérieur est vétuste. Les fils électriques dévalent les murs. Sur le rebord de la fenêtre, un chat maigrelet toise le visiteur d’un regard sournois. Mavka n’a jamais eu de problèmes particuliers avec ce qu’il appelle encore la militsia (la police de l’époque soviétique). Mais, il reconnaît que «tout est mis en œuvre par Kadyrov pour que la population ne se sente pas en paix. Par des incivilités quotidiennes, la police fait en sorte que l’on éprouve sans arrêt son souffle chaud derrière nous. La nuit, de façon tout à fait inutile, ils patrouillent parfois dans les cages d’escaliers. Ils foutent des coups de pied dans les portes et crient : « Vous dormez bien les minables ! » Ça dure une demi-heure, puis ils repartent. C’est de l’inhumanité ordinaire.»

Mavka a ouvert, il y a deux ans, une petite enseigne de restauration rapide. Il prépare les très prisées chepelgash, des galettes fourrées au fromage local, ou le khingalush, un chausson au potiron. En quelques minutes, leurs effluves adoucissent l’ambiance. Les hommes attablés dégagent un mélange de transpiration et de patchouli. Du dehors proviennent les inflexions de l’appel à la prière, donnant à la scène la quiétude d’un tableau caucasien. Mais la souffrance n’est jamais loin.

Azat, grande tige au faciès buriné, doute «de pouvoir vivre un jour totalement libéré». Il l’espère surtout pour ses enfants, car lui «n’a plus beaucoup de temps avant la fin». Il dit être malade. On ne saura jamais de quoi. Entre deux crêpes, Mavka abonde : «Pour les autorités, cette vie semble pouvoir durer éternellement. C’est normal, eux ont un intérêt à ce que ça se passe comme ça. Ils s’enrichissent, assoient leur domination. Mais nous, on meurt de malheur et de peur. Un peuple, ce n’est pas fait pour faire la guerre.»

(1) Aux éditions de l’université de Bruxelles, avec Silvia Serrano.