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Tchétchénie : c’est quoi le problème?

Un rédacteur du mensuel « les Nouvelles de Tchétchénie » a pu poser à un défenseur des droits de l’homme tchétchène les questions que nous nous posons sur la situation en Tchétchénie.

Beaucoup de gens en Europe ne comprennent pas pourquoi les Tchétchènes continuent de fuir leur pays alors que la seconde guerre de Tchétchénie est terminée depuis plusieurs années.

Il est primordial que l’opinion publique européenne comprenne que la situation en Tchétchénie sur le plan des droits de l’homme ne s’est pourtant pas améliorée. Elle s’est même dégradée puisque les médias occidentaux ne parlent plus du tout de la région. L’oubli dans lequel est retombée la Tchétchénie permet aux autorités locales d’agir en toute impunité. Les enlèvements et les meurtres d’éventuels opposants politiques ont toujours cours mais cela touche également de simples civils qui ne se mêlent pas de politique.

Les demandeurs d’asile tchétchènes vivent dans des conditions très précaires en Europe, soit à la rue, soit dans des squats et pour les plus chanceux d’entre eux ils passent d’hôtels en hôtels sans savoir s’ils auront un toit le lendemain. Ils attendent pendant plusieurs années que leur dossier soit traité par la Cour Nationale du Droit d’Asile et pendant ce temps-là ils n’ont pas le droit de travailler. Croyez-moi, s’ils pouvaient vivre en sécurité dans leur pays, ils y retourneraient. Là-bas, ils ont un foyer et la possibilité de gagner dignement leur vie.

Si la vie en Tchétchénie est difficile voire dangereuse, ne peuvent-ils cependant pas trouver refuge ailleurs en Fédération de Russie ?

Le gouvernement tchétchène travaille main dans la main avec le gouvernement russe et si une personne est persécutée en Tchétchénie, elle ne trouvera pas la paix dans le reste de la Fédération de Russie. Par ailleurs, il existe des préjugés très forts dans la société russe envers les Tchétchènes et les peuples du Nord-Caucase. C’est lié aux relations historiques et militaires russo-tchétchènes qui ont toujours été très houleuses, mais ce trait s’est aggravé depuis la dernière guerre en Tchétchénie. Par exemple, les prisonniers tchétchènes sont bien plus brimés dans les prisons russes que les autres détenus. Dans d’autres secteurs de la vie, les Tchétchènes sont confrontés à ce racisme institutionnalisé. […]

Pendant les deux guerres de Tchétchénie, les Occidentaux ont fermé les yeux sur les actions de l’armée russe au caractère particulièrement répressif et aux allures parfois génocidaires. Aujourd’hui, l’Europe et les Etats-Unis se réveillent et voient avec le cas de l’Ukraine qu’il n’y a pas de limites à la politique d’expansion agressive de la Russie. Car pour Poutine, ce serait une mort politique si l’Ukraine quittait le giron russe pour rejoindre l’Europe. […]

Vous dites qu’avec le conflit armé en Ukraine, l’Europe et les États-unis ont enfin ouvert les yeux sur les véritables motivations de Poutine. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Les Occidentaux ont toujours su ce qui se passait réellement en Tchétchénie. Leur silence était dû au fait qu’il existait – et existent encore – de fortes relations commerciales entre l’Union européenne et la Russie. La Russie a toujours agité la menace d’interrompre ses livraisons de gaz ou de suspendre certains contrats commerciaux si l’Union européenne faisait preuve d’ingérence dans le conflit en Tchétchénie.

Il y avait trop à perdre sur le plan économique et c’est pourquoi les questions des droits de l’homme ont été reléguées à l’arrière-plan. D’ailleurs, jamais il n’y a eu autant de refus aux demandes d’asile des Tchétchènes que lorsque Gerhard Schröder était chancelier en Allemagne. Or, c’est sous Schröder que d’importants partenariats commerciaux avec la Russie se sont noués, notamment avec la société russe Gazprom. Ce qui illustre très bien le lien entre politiques d’émigration et intérêts économiques. Si aujourd’hui l’Union européenne et les États-unis ont décidé de prendre des sanctions économiques et politiques face aux agissements de la Russie en Ukraine, c’est parce qu’il y a bien trop d’enjeux. En effet, l’Ukraine n’est plus un pan du territoire de la Fédération de Russie mais un pays souverain. S’ils laissent faire la Russie en Ukraine, quel sera le prochain pays sur la liste : les pays baltes, la Pologne ?

Les multiples visages de la torture en Russie

Rapport de l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT, nov. 2013)

En Fédération de Russie le phénomène tortionnaire est aujourd’hui banalisé et profondément ancré dans les pratiques institutionnelles. Le recours à la torture et aux mauvais traitements est présent à tous les stades de la chaîne pénale, depuis l’interpellation par la police jusqu’à l’exécution de la peine en colonie pénitentiaire.

La torture revêt un caractère systémique au sein de l’institution policière. Elle est largement utilisée en garde à vue à l’encontre de personnes arrêtées et suspectées, à juste titre ou non, d’infraction. Elle vise à obtenir rapidement des aveux et à alimenter l’ensemble d’une chaîne pénale qui cherche à faire du chiffre et à aboutir au plus grand nombre possible de condamnations. La réforme de la police russe, que beaucoup attendaient, apparaît comme un échec à ce jour.

En milieu carcéral, le phénomène de la torture est imputable à la fois aux conditions de détention – surpopulation, accès aux soins, conditions de travail – et à des traitements délibérément infligés aux détenus par les autorités pénitentiaires en particulier dans certaines régions et établissements. La responsabilité des tortures en détention incombe soit à l’administration – sanctions disciplinaires arbitraires, opérations punitives menées par des unités spéciales, privation délibérée de soins – soit à des codétenus, à l’instigation ou avec le consentement de l’administration pénitentiaire. Les détenus tchétchènes dans les prisons russes font l’objet de tortures et de discriminations spécifiques.

En république de Tchétchénie, tortures et mauvais traitements continuent d’être pratiqués de manière massive, essentiellement aux fins d’obtention d’aveux, mais aussi comme sévices avant de tuer une personne qui sera ensuite présentée comme un combattant éliminé lors d’une opération spéciale. Les hommes jeunes, soupçonnés de soutien ou de sympathie envers les combattants sont particulièrement ciblés. Les forces de police tchétchènes sont les principales responsables de ces actes. L’impunité y est accentuée et la République apparaît largement comme une zone de non-droit.

Malgré plusieurs réformes récentes les victimes de torture rencontrent de graves difficultés pour obtenir justice auprès des tribunaux russes. Elles se heurtent à un système judiciaire défaillant, au refus d’ouvrir une enquête pour des violences policières ou à la quasi-absence de recours en milieu carcéral.

En Tchétchénie, les enquêtes pour tortures font l’objet d’un blocage complet. Les victimes portant plainte sont souvent menacées. Une minorité d’affaires parviennent à être jugées, mais les peines prononcées ne sont pas nécessairement en adéquation avec la gravité des actes. Ce système est par ailleurs rendu possible par un cadre juridique défaillant ou régulièrement foulé au pied. L’absence de définition claire de la torture constitue un obstacle à la reconnaissance du phénomène tortionnaire, et lorsqu’elles existent, les garanties contre la torture, censées protéger les personnes privées de liberté, ne sont pas appliquées. Des personnes sont également renvoyées illégalement vers des pays où elles risquent d’être torturées, parfois kidnappées en pleine rue, sans qu’aucune autorité ne soit inquiétée pour ces violations graves.

Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme font preuve d’une ténacité remarquable pour prévenir la torture et lutter contre l’impunité de ce phénomène. Malgré des succès certains et des avancées indéniables, notamment la contribution à la levée du silence sur le phénomène tortionnaire en Russie, les obstacles juridiques et politiques sont très nombreux, aggravés dans la période récente par les attaques répétées contre les ONG.

http://www.acatfrance.fr/actualites.php#Rapport—Russie-:-les-multiples-visages-de-la-torture