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Entretien : Batyr Akhilgov, avocat engagé décrit la situation au Caucase du Nord

Extrait de l’article « République d’Ingouchie : entretien avec Batyr Akhilgov » de Yves Hardy et Alexis Vadrot publié par Amnesty International le 24/10/2013.

Batyr Akhilgov, 38 ans, est avocat, membre du barreau de la république d’Ingouchie, l’une des six républiques du Caucase du Nord. Invité en France par Amnesty international en juin dernier, il témoigne de la généralisation de la torture, des enlèvements et disparitions en toute impunité dans cette partie de la Fédération de Russie.

Votre consœur daghestanaise, Sapiat Magomedova, a été passée à tabac, tandis que l’avocat Omar Saïdmagomedov a été, lui, tué en 2012 par des agents de sécurité… Comment tenez-vous le coup ?

Là, j’ai pris conscience que je ne suis à l’abri de rien, que les avocats ne jouissent d’aucune protection. Le cas de Sapiat Magomedova est emblématique, car dans la mentalité caucasienne, la femme reste vénérée. Alors, que des policiers se soient autorisés à la battre violemment est le signe qu’il n’y a plus de limites. Aussi, il m’arrive de penser – et c’est un sentiment difficile à vivre – que si un jour prochain il m’arrivait malheur, mes agresseurs éventuels resteraient impunis. C’est la triste réalité du Caucase du Nord.

Quel est le visage ordinaire de la répression ?

Dans toutes les républiques caucasiennes, et surtout là où opèrent – dixit les autorités – « des groupes armés illégaux », les siloviki (les divers membres des organes de sécurité cagoulés et conduisant des véhicules sans plaque d’immatriculation) font disparaître les opposants gênants. Partout dans le Caucase du Nord, le nombre de disparitions forcées augmente et la torture est systématiquement pratiquée lors des interrogatoires.

Toutes les organisations de la société civile sont touchées et non seulement les radicaux islamistes…

La répression est plus féroce à l’encontre des membres supposés de l’organisation Imarat kavkaz (l’Émirat du Caucase), « des salafistes entretenant des liens avec Al Qaïda », selon les autorités. Quelle est la réalité ? Cette organisation est issue du mouvement nationaliste tchétchène. Les actions répressives du pouvoir, bien plus qu’une influence islamiste extérieure, ont provoqué sa radicalisation. Cela dit, sur le terrain, elle fait figure d’organisation fantôme. Elle sert d’épouvantail aux autorités et leur permet de justifier des exécutions extrajudiciaires. Dernier exemple en date, l’assassinat de Khacha Boulgov, l’un des leaders de l’opposition ingouche, ensuite catalogué d’« islamiste et terroriste ». Je tiens à signaler une chronologie singulière : Imarat Kavkaz est apparue après la vague d’opérations anti-terroristes du Kremlin. On a le sentiment que l’on déploie chez nous une grande activité contre les terroristes avant même que ceux-ci apparaissent en pleine lumière !

La presse ingouche souligne que de « plus en plus de jeunes partent vers la forêt »…

Le phénomène mérite explication. D’abord, le contexte social : le taux de chômage est officiellement de 47,7 % (le plus élevé de la Fédération de Russie). En réalité, il est proche de 70 %. Ceux qui décrochent un emploi reçoivent un salaire de misère, entre 200 à 300 euros mensuels, pendant que la corruption fleurit. Seuls ceux qui bénéficient de l’appui des autorités s’enrichissent. Ensuite, le contexte répressif : l’action des forces de l’ordre pousse les jeunes à la clandestinité et à la résistance armée. Le schéma le plus classique, auquel j’ai été confronté en tant qu’avocat, est le suivant : un jeune arrêté, au départ pour un prétexte futile, est incarcéré quelques semaines. À sa sortie de prison, les pressions des autorités se poursuivent. On lui fait savoir qu’il est toujours soupçonné de menées subversives. Il ne lui reste que trois possibilités : endurer ce harcèlement policier en espérant qu’il s’arrêtera un jour, s’exiler, ou rejoindre les groupes armés d’opposants. Bref, l’horizon apparaît bouché en Ingouchie comme dans les républiques voisines.

Est-ce à dire que les six républiques du Caucase du Nord forment une zone de non-droit ?

Chaque république possède ses singularités. En Tchétchénie, l’opposition a été démantelée et quasiment réduite à néant. La population du Daghestan est aujourd’hui dans l’expectative, tandis qu’en Ossétie du Nord ou dans la république de Kabardino-Balkarie, la situation est relativement calme. Mais le phénomène le mieux partagé dans la région est sans doute la violation des droits humains. Si je voulais relativiser, je dirais que la situation de non-droit qui prévaut dans le Caucase du Nord est simplement plus grave qu’ailleurs, dans le reste de la Fédération de Russie.

 

 

Les régions musulmanes de Russie sont le théâtre d’un regain de tensions

Article de Marie Jégo dans le Monde du 30.08.12

Un chef religieux et six autres personnes ont été tués, mardi 28 août au Daghestan, république musulmane des bords de la mer Caspienne (sud de la Russie). Alors que le leader religieux recevait des fidèles chez lui dans le village de Chirkeï (région de Bouïnaksk), une femme, porteuse d’une ceinture d’explosifs, a déclenché sa charge après s’être introduite auprès du groupe. Sept personnes sont mortes : cinq fidèles, le chef spirituel et la femme kamikaze.

Saïd Afandi Atsaev, 75 ans, était un des piliers de la confrérie soufie des Naqshbandi. Très respecté, le « cheikh » défendait la pratique d’un islam modéré. Il avait toujours appelé à coopérer avec les autorités russes face à la montée de l’islam radical (salafisme, wahhabisme) dans la région. Au Daghestan, le pouvoir des cheikhs est immense, et leurs conseils sont recherchés, non seulement en matière de religion mais aussi sur des questions familiales, d’éducation et de santé.

Peuplée en majorité de musulmans, la région du nord du Caucase est laminée par une guerre entre les forces russes et une insurrection cherchant à instaurer un Etat islamique dans la région. Malgré l’envoi de soldats en nombre toujours plus grand, malgré la répression impitoyable exercée contre les civils, Moscou ne parvient toujours pas à juguler la rébellion.

Le 19 août, jour de la fin du ramadan, sept policiers ont péri dans un attentat suicide en Ingouchie, une région voisine du Daghestan. L’attentat a été attribué par les autorités locales au chef rebelle Dokou Oumarov, insaisissable barbu disposant d’un réservoir de jeunes kamikazes. L’homme avait revendiqué l’attentat de l’aéroport Moscou-Domodedovo en janvier 2011 (36 morts), se faisant filmer avant le drame en compagnie du jeune kamikaze.

Mardi 28 août, toujours au Daghestan, un jeune appelé russe a ouvert le feu sur sept de ses collègues militaires avant d’être lui-même tué. A première vue, les deux incidents ne sont pas reliés. Le coup de sang du jeune appelé pourrait s’expliquer par les conditions épouvantables faites aux conscrits dans les casernes. Le FSB local n’exclut pas que le jeune homme ait pu être recruté par les islamistes radicaux. […]