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Caucase du Nord : il faut faire cesser l’impunité

Amnesty International communique :

Les disparitions forcées sont un phénomène marquant du conflit dans le Caucase du Nord depuis la première guerre de Tchétchénie (1994- 1996).

Cette situation s’étend maintenant à toutes les républiques du Caucase du Nord. Au début de la deuxième guerre (automne 1999), elles ont d’abord été le fait d’agents de l’État russe mais depuis la mise en place de pouvoirs soutenus par Moscou, les forces de sécurité locales sont de plus en plus impliquées.

Le climat général de peur qui pèse sur toute la région fait que les gens hésitent de plus en plus à se manifester. De nombreuses familles préfèrent passer par des canaux non officiels pour tenter d’obtenir la libération de leurs proches. Seule une partie des disparitions forcées et des enlèvements est par conséquent signalée.

Ibrahim Gazdiev, diplômé d’économie, travaillait comme gérant d’un magasin de matériaux de construction. Arrêté le 8 août 2007 à 00 h 54 dans la ville de Karaboulak par des Russes en tenue de camouflage, il a été emmené de force par ces hommes qui pourraient être des agents du Service fédéral de sécurité (FSB) Depuis lors, personne n’a plus eu aucune nouvelle de lui, et aucune enquête effective n’a été menée.

Amnesty International pense que le Service fédéral de sécurité (FSB) pourrait être impliqué dans cet enlèvement : des hommes du FSB sont en effet venus fouiller sa maison en avril 2007, quelques mois avant sa disparition. Ils cherchaient des preuves sur ses éventuels liens avec des rebelles tchétchènes mais n’ont rien trouvé.

Le jour de sa disparition, son père s’est présenté au bureau du procureur d’Ingouchie pour faire part de la disparition de son fils. Le Parquet a alors ouvert une information judiciaire et l’ancien président d’Ingouchie, Mourat Ziazikov, aurait ordonné aux autorités administratives d’élucider cette affaire le plus rapidement possible. Mais, selon son père, aucune recherche effective n’a été entreprise. Depuis lors, personne n’a plus eu aucune nouvelle d’Ibrahim Gazdiev. Selon une source non officielle, il aurait été détenu au secret en Ingouchie ou dans une république voisine du Caucase du Nord. Les autorités affirment cependant qu’Ibrahim Gazdiev n’a pas été maintenu en détention.

Le 7 novembre 2009, l’enquête a été suspendue au motif qu’aucun suspect n’avait pu être identifié. Son père a fait appel devant la Cour suprême d’Ingouchie car il estimait que des éléments évidents avaient été volontairement ignorés par les enquêteurs et que de nombreux témoins clés n’avaient pas été entendus, notamment les militaires en poste aux check-points ce jour là, ainsi que Mourat Ziazikov qui pourrait détenir des informations cruciales.

Après des enquêtes suspendues puis reprises à l’instigation du père en novembre 2010, une cour de district a décidé que l’arrêt de l’enquête faute de pouvoir identifier des suspects potentiels était légal. Cette décision a été rendue définitive par un arrêt de la Cour Suprême de janvier 2011.

En juillet 2011, Mukmed Gazdiev a déposé un recours devant la Cour européenne des Droits de l’Homme. La plainte a été déclarée recevable. Cela prendra quelques années avant que le cas ne soit examiné.

Le Conseil de l’Europe dénonce la torture au Caucase du nord

(Reuters le 24.01.13)

La Russie a autorisé pour la première fois ce jeudi la publication d’un rapport très critique pour elle du Comité de prévention de la torture (CPT), un organe du Conseil de l’Europe, sur la situation des détenus dans les républiques du Caucase du nord. Ce compte rendu d’une visite effectuée au printemps 2011 en Tchétchénie, au Daguestan et en Ossétie du nord, dénonce le recours quasi-systématique à la torture par les forces de l’ordre et le climat d’impunité dont elles bénéficient.

Coups, chocs électriques, asphyxies

«Le Comité est obligé de conclure que la réponse des autorités compétentes vis-à-vis du phénomène de la torture et d’autres formes de mauvais traitements dans les trois républiques demeure totalement inadéquat», affirme le rapport.

Il s’agit de la douzième visite effectuée par les experts du Conseil de l’Europe dans le Caucase du nord depuis la guerre entre les forces armées russes et les indépendantistes tchétchènes de 1999-2001.

La Russie n’avait jusqu’ici jamais autorisé la publication des rapports qui ont suivi. Celui-ci rapporte de nombreux témoignages de détenus faisant état de tortures lors de leur interpellation par la police: coups, chocs électriques, asphyxies avec un sac ou un masque à gaz, des sévices souvent corroborés par un examen médical. Ces violences ne concernent pas que les personnes soupçonnées de terrorisme mais également les détenus de droit commun, affirme le CPT.

Un homme attaché à un radiateur

Il rapporte également «de nombreux cas de détention secrètes», citant le cas d’un homme détenu pendant cinq mois, attaché à un radiateur dans une habitation privée, par la police tchétchène.

«Dans la majorité des cas, lorsque des cas de torture ou de mauvais traitements présumés apparaissent, l’affaire est abandonnée après une enquête préliminaire» et les rares violences poursuivies le sont pour «abus de pouvoir», affirme le CPT.

Le secrétaire général du Conseil de l’Europe, Thorbjørn Jagland, s’est félicité de la publication de ce rapport, le second concernant la Russie depuis son adhésion au Conseil de l’Europe en 1996.

«La décision du Gouvernement russe de demander la publication de ce rapport est un signe d’ouverture dont je me félicite et qui, j’en suis sûr, se poursuivra dans l’avenir», a-t-il dit dans un communiqué. Dans sa réponse au rapport, la fédération de Russie conteste la réalité de la plupart des faits constatés.

L’Europe et la barrière du Caucase du Nord

Peu après le prix Nobel de la Paix accordé à l’Union Européenne, N. Nougayrède rend hommage à une historienne britannique, Marie Bennigsen Broxup, spécialiste du monde musulman au Caucase. Comment ne pas réagir devant le paradoxe de ce Prix Nobel et du silence de l’UE en face de la situation de guerre interminable décrite ci-dessous ?  L’intérêt de l’article nous amène à le diffuser in-extenso.

 D’après un article de Natalie Nougayrède paru dans Le Monde du 13.12.2012

Le legs de deux siècles de conflit est lourd. Le Caucase du Nord demeure un symbole à la fois de l’échec politique de la Russie et de sa faillite morale. » Ces lignes ont été écrites à la fin des années 1980 par la grande historienne britannique, spécialiste du monde musulman soviétique, Marie Bennigsen Broxup, morte le 7 décembre, à Londres.

Dans un ouvrage collectif qu’elle dirigea à cette époque, La Barrière du Caucase du Nord. L’avancée russe vers le monde musulman (publié en anglais par St Martin’s Press, New York, accessible sur Internet), Marie Bennigsen Broxup était visionnaire. Elle annonçait que ces « régions stratégiquement importantes, et leurs peuples turbulents », étaient « destinés à jouer un rôle important dans l’évolution politique de la Russie ». Elle prédisait, en 1988, que le « calme trompeur », dans le Caucase russe, en particulier en Tchétchénie, annonçait « des tempêtes à venir ».

On ne pouvait mieux dire. Quelques années plus tard, Moscou déclenchait coup sur coup deux guerres, menées sous les présidences Eltsine puis Poutine, qui allaient affecter en profondeur l’état de la société russe. Les analyses de Marie Bennigsen étaient nourries de toute la passion qu’elle éprouvait pour le sort des petits peuples montagnards qui menèrent, du XVIIIe au XXe siècle, « la plus longue et la plus féroce résistance d’un pays musulman face à un envahisseur chrétien », la Russie tsariste.

Pourquoi évoquer tout cela maintenant ? Parce que, sans doute, plus l’information est instantanée et numérisée, plus il fait bon prendre du recul, et regarder le temps long. L’Histoire qui éclaire le présent. La résistance des Caucasiens, à partir du soulèvement de cheikh Mansour en 1783, dura bien plus longtemps que celle d’Abdel Kadir en Algérie face aux soldats français. Au XXe siècle, la décolonisation, dans le Caucase russe, n’a pas eu lieu. Mais un jour ?

Que saisissons-nous des tendances lourdes dans ce Caucase romancé jadis par Lermontov et Pouchkine, et que la décennie de l’après 11-septembre 2001, celle de la « guerre contre le terrorisme » et des années Poutine, a fini par réduire, dans les esprits, à un sombre problème sécuritaire et à l’idée d’une lutte contre des émules d’Al Qaida ?

Les Tchétchènes, qui aspiraient à l’indépendance à la disparition de l’URSS, ont été écrasés par l’armée russe au prix de dizaines de milliers de morts, mais on peut dire sans cynisme que rien n’a été résolu, car une guerre se poursuit maintenant à travers tout le Caucase du Nord. Ces régions sont aujourd’hui le théâtre du conflit le plus meurtrier de l’espace paneuropéen. L’incendie s’est propagé du Daghestan à la Karatchaïevo-Tcherkessie. Des noms qui peuvent paraître exotiques et lointains, mais l’Europe ferait mieux de s’y intéresser de près.

Dans un rapport très fouillé, le centre indépendant de réflexion Crisis Group, basé à Bruxelles, a récemment tiré une sonnette d’alarme à propos du Caucase du Nord. La guerre a fait 750 morts en 2011, et plus de 500 morts lors des huit premiers mois de 2012. Le conflit se caractérise par deux facteurs : la radicalisation d’une partie de la jeunesse musulmane attirée par l’idéologie salafiste en réaction aux violences des forces de l’ordre – tortures, disparitions forcées – ; et la montée, à travers toute la région, de revendications ethniques et territoriales, qui posent un défi de taille à l’Etat russe.

Le pouvoir russe a appliqué depuis des années la méthode forte, ce qui, conjugué au marasme économique dans ces zones, a créé un terreau favorable à l’islam radical et à la quête de dérivatifs identitaires. Les jeunes, alors, « partent dans la forêt », l’expression pour dire que l’on rejoint la guérilla.

Au Daghestan, les pouvoirs locaux ont bien tenté, à partir de 2010, une politique de dialogue plus intelligente, visant à combler le fossé entre les communautés salafistes et les chefs de l’islam traditionnel soufi. Mais cet effort, constate Crisis Group, a été saboté à la fois par les milieux insurgés et par les structures militaires russes – tels des alliés objectifs dans la spirale du pire. La violence d’Etat et la violence de la rébellion armée se nourrissent l’une l’autre. Moscou n’a pas de stratégie probante pour arrêter cet engrenage.

L’Europe qui se targue de « soft power » et vient de recevoir, lundi 10 décembre, son prix Nobel de la paix, pourrait peut-être suggérer un plan ? La sécurité et la stabilité du continent se jouent, aussi, dans le Caucase. Mais qui en parle pendant les sommets Union européenne-Russie ?

En 2014, nous regarderons tous les images télévisées des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, à quelques kilomètres de la zone de conflit. La France a ses priorités. A travers la Caisse des dépôts, elle élabore un projet de construction de stations de ski au Caucase : du tourisme en zone de guerre. Hélas, l’initiative n’a été assortie d’aucune condition explicite portant sur l’arrêt des violences contre les civils. Qu’à cela ne tienne, certains se frottent déjà les mains pour les contrats. Sans oublier Gérard Depardieu, qui s’est rendu à Grozny, en octobre, pour proclamer « Gloire à Kadyrov ! », le dictateur tortionnaire de la Tchétchénie (la vidéo est sur Internet, mais pas le montant du cachet).

Loin de ces tristes farces, Marie Bennigsen Broxup arpentait la barrière du Caucase du Nord en aventurière attentive et empathique. A l’écoute des aspirations profondes. Elle savait tout le poids de la mémoire de la déportation des Tchétchènes par Staline en 1944, et du massacre génocidaire des Tcherkesses dans les années 1860.

L’un de ses amis proches, l’historien tchétchène Maïrbek Vatchagaev, qui participa à l’épopée indépendantiste tchétchène du milieu des années 1990, avant que ce combat soit débordé par des groupes islamistes, salue « une héroïne qui avait prédit beaucoup de choses, et savait que les événements doivent se lire à l’aune du passé, et non au travers du prisme du terrorisme ». L’Europe gagnerait à en faire autant. Ces contrées musulmanes font partie de son voisinage. L’Histoire ne s’y est pas arrêtée. La relation avec la Russie pourrait en être, un jour, profondément affectée.

Caucase du Nord 2012 : Où en est-on ?

La guerre entre Tchétchènes et Russes est devenue un conflit intérieur tchétchène qui a essaimé dans une grande partie du Caucase du Nord et en particulier au Daghestan. Kadyrov, dirigeant mégalomane, joue à la fois de l’identité tchétchène et de sa proximité avec Poutine : il instrumentalise la religion musulmane en créant une situation hors du droit russe pour la population tchétchène et en particulier les femmes. En même temps il prétend à une normalité dans son pays (une Grozny de rêve rebâtie, une équipe de foot très subventionnée…)  et attache un grand prix au retour des réfugiés. Dès lors un Tchétchène qui ne se reconnaît ni dans la rébellion islamiste ni dans la politique de Kadyrov ne peut envisager de solution tant que Poutine est au pouvoir et pour des raisons historiques ne peut se rapprocher des mouvements d’opposition libérale avec des tendances nationalistes. Sur les effets de la guerre et des violences actuelles voici un témoignage à travers une action du Secours Catholique.

L’éducation et la culture au secours des enfants  victimes des conflits.

Le programme de développement pour les enfants des Républiques de Tchétchénie, du Daghestan, d’Ossétie du Nord et d’Ingouchie, souffrant des conséquences des conflits dans la région, est cofinancé par l’Union européenne. Il a débuté le 1er octobre 2010 et s’achèvera le 30 septembre 2012.

Le Caucase du Nord, au sud de la Russie, est particulièrement troublé depuis des décennies et souffre encore beaucoup des conséquences des guerres de Tchétchénie, même si la situation est « normalisée » selon les autorités. Si la Tchétchénie a retenu l’attention de la communauté internationale et des médias, il ne faut pas oublier ses voisines, les Républiques du Daghestan, d’Ossétie du Nord et d’Ingouchie, qui ont aussi subi les conséquences de ces conflits. Les droits de l’homme y sont peu respectés, dont les droits de l’enfant, et une attention particulière doit être portée au droit à l’éducation.

Beaucoup de jeunes, qui n’ont pas bénéficié d’une scolarité normale pendant le conflit à cause de la disparition des infrastructures et de la désorganisation de la région, sont partiellement voire complètement analphabètes : ils ne savent ni lire, ni écrire, ni compter. Ce problème a une acuité particulière dans les zones montagneuses et isolées, un des principaux théâtres des opérations militaires. Comme l’éducation, y compris l’éducation au dialogue et à la tolérance, est un élément clé de la construction de la paix et de la prévention des conflits, il apparaît indispensable de promouvoir les droits des enfants vivant en situation post-conflit et souffrant encore de leurs conséquences, et en particulier leur droit à l’éducation.

La nouvelle génération est née dans un contexte violent, pendant la guerre ou pendant la situation instable qui y a fait suite. Les meurtres et autres actes violents constituaient alors la norme et sont encore courants de nos jours. L’insuffisante prise en charge psychologique des jeunes, mais aussi des adultes qui les entourent, a conduit au développement de traumatismes liés aux conflits et à des troubles comportementaux qui entravent leur intégration sociale.

Pourtant, la Russie a ratifié en 1990 la Convention des Nations unies sur les droits de l’enfant de 1989 et l’ex Président russe Dmitri Medvedev a signé un décret portant obligation pour toutes les régions de Russie de nommer un Défenseur des droits de l’enfant.

L’éducation est donc le premier pas indispensable de l’insertion économique et sociale. Il s’agit également d’un facteur important de stabilité. Le Secours Catholique et ses partenaires souhaitent accroître les chances de la nouvelle génération du Caucase du Nord de s’intégrer socialement et économiquement grâce à l’amélioration de leur éducation, à la prise en compte des traumatismes liés à la guerre et à la promotion des droits de l’enfant. Ce projet ambitieux a été rendu possible grâce à un financement de deux ans de l’Union européenne, octroyé dans le cadre du Programme de partenariatet derenforcement desinstitutions (IBPP) : Soutien à la société civile et aux initiatives locales.

Ce projet est porté par le Secours Catholique et 5 associations partenaires, situées en France et en Russie. Comité d’assistance civique (Moscou), La Fondation FOCUS-MEDIA, L’association Sintem (Grozny), L’association Sozidanie (Gudermes, Tchétchénie), l’Association Primo Lévi.