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Dix ans après, la Russie n’a pas oublié la journaliste assassinée Anna Politkovskaïa, son journal, Novaïa Gazeta, détaille les étapes d’un procès impossible.

Il y a aujourd’hui dix ans, Anna Politkovskaïa, une des plus grandes journalistes d’investigation de Russie, était retrouvée tuée par balles dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou. Son assassinat et l’incapacité—ou la réticence—de l’Etat à poursuivre les responsables incarnent depuis lors les dangers du travail de journaliste en Russie. La condamnation pour meurtre de cinq individus en 2014 n’a pas permis à ce jour de savoir qui a ordonné la mise à mort de Politkovskaïa.

Anna Politkovskaïa a laissé le souvenir de ses enquêtes intrépides sur les violations des droits humains, les plus célèbres étant celles sur la deuxième guerre de Tchétchénie, dans le Nord-Caucase. Vendredi, Novaïa Gazeta, le journal de Politkovskaïa, a invité à un rassemblement à l’entrée de ses bureaux, où une plaque commémore sa vie et son oeuvre. Radio Liberty/Radio Free Europe a rendu compte de la scène ce matin.[…]

Anna Politkovskaïa, tuée le 7 octobre 2006, dans l’entrée de son immeuble, dans l’ascenseur. Cinq balles, un meurtre sur contrat, pour 150.000 dollars. Par qui ? Le commanditaire reste inconnu. Août 2007 : les organisateurs et tueurs à gages suspectés du meurtre de Politkovskaïa sont appréhendés, 11 hommes en tout. Le commanditaire manque toujours. Le 29 août 2007, le Procureur Général Iouri Tchaïka annonce la clôture de l’enquête sur le meurtre de Politkovskaïa. Le commanditaire court toujours.

21 septembre 2009 : un ancien chef de district en Tchétchénie, Chamil Bouraev est accusé. Il ne se présente pas devant la justice. Le commanditaire court toujours. 25 novembre 2009 : ouverture du premier procès pour meurtre. Le commanditaire court toujours. 19 février 2009 : le jury acquitte tous les suspects. Le commanditaire court toujours. 26 juin 2009 : la Cour Suprême casse le verdict. L’affaire est renvoyée à un nouveau procès.

31 mai 2011 : Roustam Maxmoudov est arrêté. Le commanditaire court toujours. 22 août 2011 : un témoin dans l’affaire, le Lieutenant-Colonel de la police Pavlioutchenkov est arrêté en tant qu’organisateur de l’assassinat. Il avoue, mais sans dire qui a donné l’ordre. Selon les termes de sa négociation de peine, Pavlioutchenkov devait le dire, mais il ne le fait pas. Les enfants d’Anna demandent que sa négociation de peine soit annulée et qu’il soit jugé sans clémence, demande refusée par le tribunal. Le commanditaire court toujours.

14 décembre 2012 : Dmitri Pavlioutchenkov est condamné à 11 années en colonie pénitentiaire pour le meurtre d’Anna Politkovskaïa. Le commanditaire court toujours.

3 juin 2013 : début d’un deuxième procès. Le commanditaire court toujours.

20 mai 2014 : le jury déclare tous les accusés coupables de l’assassinat d’Anna Politkovskaïa. Le commanditaire court toujours. L’organisateur, les complices et le tueur sont condamnés à des peines de prison. Le commanditaire court toujours. L’affaire du commanditaire est disjointe dans une procédure séparée, mais aucune instruction n’est ouverte. Garabian, le juge d’instruction, se retire. Le nouveau juge d’instruction, Stepanov, ne fait rien. Le commanditaire court toujours. L’enquête est pratiquement suspendue. Le commanditaire court toujours. Les enfants de Politkovskaïa s’adressent à la Cour Européenne des Droits de l’Homme, au motif de l’inaction des juges d’instruction. Le comité de recevabilité déclare que l’affaire Politkovskaïa est résolue. Le commanditaire court toujours.

Près de dix ans ont passé depuis le jour de l’assassinat de Politkovskaïa. L’affaire n’est pas résolue. Le commanditaire court toujours. [Le fils de Politkovskaïa] : je demande que le commanditaire du meurtre de ma mère soit retrouvé.

08 Oct 2016 (Global Voices)

Dix ans sans Anna : continuer son combat pour les libertés

Nous relayons l’appel à un hommage à Anna Politkovskaïa qui sera suivi d’une table ronde organisé par Amnesty International France (AIF), FIDH (Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme), LDH (Ligue des Droits de l’Homme), RSF (Reporters sans frontières) et l’association Russie-Libertés. Cet hommage aura lieu le Vendredi 7 octobre 2016, de 16h00 – 21h30 à la Mairie du 4ème arrondissement de Paris, 2 Place Baudoyer, 75004 Paris.

Dix ans sans Anna : continuer son combat pour les libertés

Le 7 octobre 2006, Anna Politkovskaïa était abattue devant l’entrée de l’ascenseur de son immeuble. L’émotion suscitée par son assassinat a fait d’elle un emblème de la liberté d’expression bafouée en Russie, et plus largement dans le monde. Cette journaliste russe de Novaïa Gazeta incarnait le courage et l’indépendance, un îlot de résistance et de liberté dans les médias russes de l’époque. Mais c’était aussi une éminente défenseure des droits humains, mettant consciemment en jeu son confort et sa sécurité pour dénoncer les violations et porter la voix des victimes, dans le Caucase comme dans le reste de la Russie.

Depuis dix ans, force est de constater que le climat de travail des défenseurs des droits humains et de la presse indépendante s’est profondément détérioré dans ce pays. D’autres noms sont venus allonger la liste des personnalités assassinées. Mais depuis le retour à la présidence de Vladimir Poutine en 2012, les mécaniques et les cibles des pressions des autorités se sont largement diversifiées et élargies : les voix libres ou contestataires sont désormais prises en tenaille entre une législation criminalisant ou censurant toute forme de critique, et une propagande visant à les faire passer pour des ennemis internes.

La Russie, loin d’être un phénomène isolé, est un modèle qui s’exporte et trouve de nombreux échos : dans plusieurs pays d’Europe et dans son voisinage immédiat, les mécaniques de cette spirale répressive sont reproduits, amplifiés, adaptés, à différentes échelles. En cela, la Russie d’aujourd’hui constitue un laboratoire assumé et revendiqué dont s’inspirent de nombreux gouvernements.

L’histoire se répète, cette semaine a commencé le procès des présumés assassins de Boris Nemtsov. Cet opposant déclaré a été tué à deux pas du Kremlin. On a arrêté très vite des ressortissants tchétchènes qui apparaissent comme des exécutants possibles mais comme dans le cas de l’assassinat d’Anna Politkovskaïai il est impossible de remonter jusqu’au donneur d’ordres. Là encore il se dit que Kadyrov aurait commandité ce meurtre, la fille de Nemtsov a réclamé qu’il soit entendu par la justice mais même si le procureur reconnaît les manques de l’instruction il apparaît impossible d’interroger ce dernier récemment élu avec 98% des voix.

Ramzan Kadyrov, homme lige de Poutine ou franc-tireur incontrôlé ?

(Extrait d’un article d’Hélène Despic-Popovic — 20/01/2016)

Le président tchétchène prorusse menace les dissidents de procès pour «sabotage» ou d’internement psychiatrique. Joue-t-il sa propre partition ou prépare-t-il l’opinion à un nouveau tour de vis en cette année électorale ?

Ramzan Kadyrov, homme lige de Poutine ou franc-tireur incontrôlé ?

Jusqu’où ira Ramzan Kadyrov, le fidèle allié tchétchène de Vladimir Poutine ? Toute la Russie s’interroge depuis que l’ex-chef de milice a publiquement proposé la semaine dernière que les «ennemis du peuple», à savoir les opposants, qui chercheraient à tirer profit des difficultés économiques actuelles du pays, soient traînés devant des tribunaux pour «sabotage». Mardi, l’homme fort de Tchétchénie a récidivé dans les réminiscences soviétiques en promettant «des piqûres», donc pratiquement l’internement psychiatrique, aux directeurs des médias indépendants qui «diffusent avec plaisir des informations fausses et hypocrites alimentées par leur haine viscérale de la Russie».[…]

Mise au pilori

Kadyrov, cheveux blond-roux en bataille, barbe rousse et survêtement de sport, est un habitué des déclarations incendiaires. On aurait tort de les croire bénignes. Placé à la tête de la Tchétchénie en 2007, où il a succédé à son père, l’imam Akhmad Kadyrov, tué dans un attentat à l’explosif, le jeune Ramzan a créé un para-Etat fondé sur un islamisme patriarcal et traditionnel – «Chez nous, la femme est à la maison […], a-t-il expliqué à Komsomolskaïa Pravda en 2008. La femme doit être un bien. Et l’homme le propriétaire. Chez nous, si une femme se comporte mal, le mari, le père et le frère en répondent. Selon nos coutumes, si elle a un comportement dissolu, les proches la tuent.») – et la soumission à l’autorité du chef : Kadyrov à Grozny et Poutine à Moscou. Le régime tchétchène prorusse pratique la mise au pilori comme nul au monde, avec séances d’humiliation sur les réseaux sociaux ou à la télé tandis que les familles (au sens large) de Tchétchènes exilés participant à des manifestations à l’étranger sont menacées de représailles.

Ceux qui ont eu le malheur de défier directement le jeune Kadyrov ont disparu. Comme la journaliste Anna Politkovskaïa, dont le meurtre, en 2006, imputé à une piste d’exécutants tchétchènes, n’a jamais été complètement élucidé. Comme la militante des droits de l’homme Natalia Estemirova, une des rares femmes à l’avoir provoqué en tête à tête sur le voile, notamment, enlevée et tuée à Grozny en 2009. Comme l’opposant Boris Nemtsov, assassiné à proximité des murs du Kremlin à Moscou en février 2015. Tandis que Poutine, embarrassé face aux Occidentaux, se voyait obligé de promettre une enquête approfondie, Kadyrov faisait l’éloge du principal suspect, le Tchétchène Zaour Dadaïev, ancien membre de ses milices qu’il qualifiait de «véritable patriote russe». Alors qu’une partie de l’opinion russe, y compris dans les cercles du pouvoir, condamnait ses propos, Poutine l’avait au contraire défendu.

Mécontentement social

Ce serait donc une erreur de ne pas prendre les menaces de Kadyrov au sérieux. Qu’il agisse pour son compte ou pour celui d’un tiers. Et les critiques ne s’y trompent pas, comme Alexeï Venediktov, le directeur d’Echo de Moscou, qui a demandé à son actionnaire principal, le holding Gazprom-Media, de renforcer la protection de la radio.

L’essentiel n’est pas de savoir si Kadyrov est un franc-tireur (l’an dernier, il a même menacé de faire feu sur des soldats russes) ou s’il est «le pitbull de Poutine». Il est plutôt de se demander si ces rodomontades ne sont pas un ballon d’essai alors que la situation économique dramatique risque d’éroder le soutien de l’opinion publique au régime de Poutine, un fait à ne pas négliger alors que des élections législatives sont prévues en septembre. La chute du rouble, la baisse constante des prix du pétrole, la perspective d’une nouvelle année de récession pourraient créer un mécontentement social. Des premiers mouvements apparaissent. On a vu à la fin de l’année 2015 des camionneurs marcher sur Moscou, et, début janvier, les babouchkas de Krasnodar et de Sotchi – pas exactement le public de l’opposition, plutôt formée de jeunes cadres urbains – remporter une victoire en forçant les autorités locales à rétablir les tarifs réduits pour retraités dans les transports. Si la situation venait à se tendre, un Kadyrov menaçant ne serait peut-être pas superflu. C’est sans doute dans ce sens qu’il faut comprendre le silence de Poutine face aux dérapages néostaliniens de son protégé.

Après Anna Politkovskaia, un désir de vérité toujours présent

Le 7 octobre 2006 la journaliste Anna Politkovskaia était assassinée dans son immeuble alors même qu’elle était surveillée en permanence par le FSB (ex KGB). Même si des tueurs ont été condamnés l’année dernière, les commanditaires sont restés inconnus. Ce qui parait en tout cas certain c’est que la liberté d’informer était visée de la manière la plus sauvage. Anna Politkovskaia a permis au monde de connaître ce que le pouvoir russe voulait cacher : les crimes de guerre en Tchétchénie, les traumatismes des soldats russes qui en revenaient, les différents problèmes de la société russe : la corruption ordinaire, la captation de la richesse par un petit groupe, la collusion entre la justice et l’exécutif, les exactions de la police…

Par d’autres moyens, le pouvoir russe a continué par la suite à mettre au pas la presse. Peu de média subsistent qui ne soient pas inféodés idéologiquement au pouvoir. Ils sont, pour beaucoup, devenus des relais d’une propagande particulièrement efficace par son omniprésence dans un contexte de guerre (Ukraine d’abord, Syrie ensuite). Les méthodes sont l’asphyxie économique, les pressions de l’administration fiscale, l’instrumentalisation de la justice.

Malgré le rouleau compresseur du conditionnement de la population il est exemplaire de remarquer que des journalistes persistent à essayer de faire leur métier utilement malgré les menaces et les tentatives d’étouffement de leur média et que certains citoyens trouvent le courage malgré les risques de manifester des opinions non conformes et se retrouveront certainement pour célébrer la mémoire d’Anna qui est restée très vivante dans leur souvenir.

Après Anna Politkovskaïa une autre journaliste menacée de mort pour son travail critique sur la Tchétchénie

(La Croix, 17/6/15)

En Tchétchénie, le journaliste qui enquête de trop près sur les autorités sait qu’il peut le « payer de sa vie ». Tel est l’avertissement que vient de recevoir Elena Milashina, reporter de 37 ans à Novaïa Gazeta, le magazine indépendant où elle a pris la succession d’Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006. Son tort? Avoir révélé la troublante affaire des noces d’une adolescente tchétchène avec un chef de police déjà marié, proche de Ramzan Kadyrov, l’omnipotent président de la république semi-autonome du Caucase russe.

« Souvenez-vous d’Anna Politkovskaïa, qui courait aux côtés des défenseurs des droits de l’homme, calomniant la mère patrie (…). Elle a fini par être tuée. Le même scénario est en train de se répéter pour Milashina, prochaine victime sacrificielle », a ainsi prévenu dans un éditorial l’agence de presse publique tchétchène Grozny-Inform. De la part d’un média aux ordres de Ramzan Kadyrov, la tribune équivaut à une menace de mort à peine déguisée lancée par le despote tchétchène. Depuis, Elena Milashina, qui travaille pour ce magazine depuis dix-sept ans, prend toutes les précautions. Elle communique le moins possible par téléphone. En reportage dans le Caucase russe, elle a dû écourter sa visite. Repartie, elle ne précise pas aujourd’hui où elle se trouve. « Elena ne se cache pas. Elle n’a pas peur. Mais, moins on rend public d’informations sur elle, plus elle sera en sécurité », confie Olga Bobrova, sa collègue à Novaïa Gazeta.

En 2013, Elena Milashina avait confié à La Croix avoir pris la décision ne pas avoir d’enfants. « J’ai fait ce choix depuis qu’en 2004, j’ai couvert la prise d’otages de l’école de Beslan. J’ai vu comment les forces de l’ordre ont tué des enfants », avait-elle alors expliqué, reconnaissant: « Mon travail a aussi des effets sur ma vie privée. »

La journaliste a appris à vivre avec les menaces et la violence. En 2012, alors qu’elle devait s’envoler pour la Tchétchénie, elle avait été attaquée et blessée, notamment à la tête, par des inconnus, à son domicile. Un scénario rappelant l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, tuée dans l’ascenseur de son immeuble. « Malgré tout cela, Elena n’a jamais songé à quitter la Russie comme d’autres journalistes ou figures d’opposition. Sa vie est en Russie et sa profession, c’est le journalisme », insiste Olga Bobrova. Elena Milashina reconnaît elle-même que « le journalisme apporte du sens à ma vie. Je ne sais rien et ne veux rien faire d’autre! J’en connais les risques. C’est mon destin: en tant que journaliste, j’essaie d’aider et d’apporter un changement pour le mieux dans mon pays. »

Anna Politkovskaïa, sept ans déjà

(texte paru dans le Monde du 13-14/10/13)

Anna Politkovskaïa a été assassinée le 7octobre 2006 dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou. Elle avait 48 ans. Sept ans déjà, et justice n’est pas rendue. Grand reporter pour la Novaïa Gazeta, Anna Politkovskaïa couvrait depuis l’automne 1999 la seconde guerre en Tchétchénie, lancée par Vladimir Poutine, alors premier ministre de Boris Eltsine. Elle parcourait non seulement le Caucase du Nord déchiré par la violence mais aussi les provinces de Russie, où elle enquêtait également sur les abus de pouvoir et les cas de corruption. Elle dénonçait la violence et l’injustice, et l’omerta. Elle était une journaliste engagée, car comment témoigner de situations inhumaines sans empathie pour les victimes?

Détermination

Le risque était évident, et assumé. Anna nous avait dit sa peur, et combien l’engagement auprès des victimes l’aidait à combattre l’angoisse. Laisser une trace, un témoignage, un jugement. Constituer les archives de la guerre pour que d’autres ne puissent réécrire l’histoire, gommer les crimes. La journaliste insistait sur la dépendance des juges en Russie, symptôme et moyen de l’arbitraire. L’impasse policière et judiciaire, sept ans après, démontre qu’elle n’avait que trop raison. Anna Politkovskaïa était visionnaire. Elle avait prévu la spirale de violence dans toutes les Républiques caucasiennes, la xénophobie, l’obstination de Vladimir Poutine à garder le pouvoir, la répression accrue contre les opposants… et la très faible riposte des gouvernements occidentaux. Elle n’était cependant pas fataliste et insistait toujours sur le facteur-clé qui ferait peut-être bouger la Russie : la société, les simples citoyens qui un jour en auraient assez de vivre «à la russe» et repartiraient à la conquête de leurs droits et libertés politiques. Anna Politkovskaïa aurait accompagné batailles électorales et protestations sociales des deux dernières années. Cette année, la Novaïa Gazeta a enfin obtenu l’autorisation et inauguré, ce 7octobre, une plaque à la mémoire d’Anna sur la façade du 3 de la rue Potapovski, où elle a travaillé de 1999à 2006.

Texte signé par : Galia Ackerman (écrivaine et historienne), Jean-François Bouthors (écrivain), Daniel Cohn-Bendit (homme politique), André Glucksmann (philosophe), Romain Goupil (réalisateur), Marie Mendras (politologue), Aude Merlin (politologue) et Anne Nerdrum (Amnesty International France).

La Commission des Nations Unies contre la Torture rappelle à la Russie ses devoirs.

Dans son rapport sur la situation des droits de l’homme en Russie Commission des Nations Unies contre la Torture critique les lois récemment adoptées concernant les associations et la trahison et pointe les échecs dans les enquêtes dans les cas bien connus de violence envers les citoyens, et appelle les autorités russes à enquêter et punir les personnes responsables des meurtres d’Anna Politkovskaïa, la journaliste de « Novaya Gazeta » et de la défenseure des droits de l’homme Natalia Estemirova.

Les experts de l’ONU demandent l’annulation des lois sur les ONG et sur la trahison.

Le rapport de la Commission de l’ONU était consacré à l’exécution des obligations internationales en ce qui concerne la torture et des formes dégradantes de peine. Il a été préparé par dix experts de la Commission à la fin de la session de novembre des Nations Unies à Genève qui a consacré deux réunions à la situation en Russie.

La Commission de l’ONU a demandé à la Russie de prendre des « mesures immédiates et effectives pour empêcher tout cas de torture et mauvais traitement dans tout le pays » et pour « en terminer avec l’impunité des coupables ». Le rapport pointe aussi l’augmentation des cas d’intimidation, de persécutions et d’agressions contre des défenseurs des droits de l’homme et contre les organisations qui surveillent l’application des obligations internationales de la Russie.

Entre autres, les auteurs du rapport critiquent la série de lois adoptées après les importantes manifestations et le retour au pouvoir de V. Poutine : mise en vigueur en novembre de l’obligation légale pour une association de s’enregistrer comme « agent étranger » si son financement dépend de fondations occidentales et amendements au code pénal qui élargit les définitions de la trahison, de l’espionnage et de la divulgation de secrets d’état.

Le journal  « Le Nœud Caucasien » a signalé qu’un certain nombre de défenseurs des droits de l’homme travaillant dans le Nord Caucase ont qualifié l’initiative des législateurs vis à vis des ONG de « mesure répressive », et les représentants des deux plus importantes organisations des droits de l’homme Memorial et « Pour les Droits de l’Homme » ont déclaré qu’ils n’avaient pas l’intention d’abandonner les subventions de l’étranger et qu’ils contesteront la loi auprès de la Cour Européenne. Les amendements, concernant les sanctions pour trahison ont été aussi critiqués par les défenseurs des droits de l’homme, inquiets que la loi puisse être utilisée de manière détournée pour interdire leurs activités.

Entre autres points, la Commission contre la Torture de l’ONU appelle la Russie à enquêter sur le meurtre en 2006 d’Anna Politkovskaïa la journaliste de Novaya Gazeta, et le meurtre en 2009 de Natalya Estemirova, membre actif du Centre des Droits de l’Homme Memorial , qui travaillait dans le Nord Caucase. Les auteurs du rapport appellent aussi les autorités russes à ne pas oublier le passage à tabac de l’avocat Sapiyat Magomedova par des policiers en 2010.

Ils expriment également de sérieuses inquiétudes concernant l’indépendance des commissions publiques de contrôle qui surveillent les prisons, en rapportant les pressions exercées sur les membres de ces commissions. En outre, les auteurs du rapport mettent l’accent sur le manque de réaction des services de police vis-à-vis des nombreuses plaintes de torture mêmes les plus manifestes et notent que seules un petit nombre d’affaires, instruites à la suite de ces plaintes ont été jugées.

Anna Politkovskaïa, une journaliste libre à en mourir

Extraits d’un article d’Amélie Garcia publié le 06/10/2012 sur JOL Press (article disponible ici)

Ce dimanche 7 octobre marquait le sixième anniversaire de l’assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa. Le 15 juillet 2009, c’était au tour de Natalia Estemirova de l’organisation Mémorial d’être retrouvée assassinée. Les enquêtes piétinent. Rien n’a changé en Tchétchénie selon les défenseurs des droits de l’homme qui travaillent sur le terrain et qui dénoncent des intimidations exercées par le président Ramzan Kadirov.

Difficile, voire impossible, d’être une journaliste « honnête » en Russie sous Vladimir Poutine. Pari relevé par Anna Politkovskaïa, engagée pour le respect des droits de l’homme, qui n’a jamais hésité à dénoncer les atrocités de son gouvernement, quitte à recevoir des menaces, et finalement à en perdre la vie.

Novaïa Gazeta, ou la lutte pour la vérité

En 1999, Anna Politkovskaïa décide d’écrire pour le journal en ligne Novaïa Gazeta. Créé en 1993, le tabloïd trihebdomadaire a pour vocation de dénoncer les problèmes de la société russe. Un objectif qui colle à la perfection à ceux de la journaliste, engagée dans une lutte acharnée pour le respect des droits de l’homme.

La Tchétchénie, son combat

Son principal combat : la Tchétchénie, où elle enchaîne les reportages pour montrer l’horreur de la situation. Consciente que c’est un sujet tabou sous Vladimir Poutine, elle n’hésite pourtant pas aller au fond du problème. Elle explique ainsi : « Plus d’un million de troupes russes ont été envoyées en Tchétchénie. Ils ont pris de très mauvaises habitudes : « Je vole si je veux. Je tue si je veux, je viole si je veux ». » Honteuse que de telles exactions soient commises avec le soutien des contribuables russes (dont elle fait partie), elle s’attache à filmer les horreurs sur le terrain pour rendre une forme de justice et de visibilité à ce peuple maltraité.

Anna Politkovskaïa a pleinement conscience de la gravité de la situation tchétchène. Elle tente, par sa voix journalistique, de montrer à ceux qui la lisent, que ces personnes, « qui vivent dans des conditions drastiquement différentes », qui « survivent à peine », sont en fait des Russes au même titre que les autres. Pourtant, elle dénonce un génocide et insiste sur le caractère xénophobe de la décision de Vladimir Poutine d’y faire la guerre et d’y décimer la population.

Elle sait que ses opinions la placent dans une situation très risquée. Mais si elle dit essayer de ne pas y penser, les menaces de mort qui lui sont adressées sont nombreuses, et elle sait que chacune de ses prises de parole attise un peu plus la colère du gouvernement à son égard. Elle s’estime même « miraculée » de ne pas avoir été tuée dès ses premiers reportages.

Cet état de grâce ne dure malheureusement pas, et Anna Politkovskaïa est assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble le 7 octobre 2006. Partout, les témoignages de tristesse se font entendre, et tous regrettent la flamme de liberté qui s’éteint dans la nuit noire russe. La presse s’indigne, le meurtre de la journaliste a clairement été commandité par le Kremlin . Mais celui-ci dément toute implication dans l’affaire. Vladimir Poutine appellera même à trouver les coupables.

En matière de justice ou de journalisme, personne n’est libre de faire son travail en toute objectivité en Russie, comme l’explique Anna Politkovskaïa elle-même.

La mort d’Anna Politkovskaïa est le symbole d’une presse qu’on fait taire lorsqu’elle dérange. Reporters Sans Frontières dénonce encore aujourd’hui, en 2012, des assassinats de journalistes à travers le monde. A croire que les hommes n’accepteront jamais d’être placés face aux atrocités dont ils sont responsables.

A voir et à écouter également, l’émission Chronique des droits de l’homme sur RFI et l’article de TV5 Monde (cliquer sur les liens pour accéder aux articles en question).