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Banalisation de la torture en Tchétchénie

Nous vous communiquons trois articles du Nœud Caucasien parus sur trois mois, août, septembre et octobre, qui nous ont paru symptomatiques d’une souffrance récurrente pour tant de familles en Tchétchénie : les histoires concernent des personnes très différentes mais dans chaque cas la torture a été appliquée sans que, vraisemblablement, quiconque puisse être puni pour cela. Cette impuissance des familles à faire reconnaître cette horreur nous permet au moins ici de confirmer qu’il est criminel de renvoyer quiconque réfugié dans nos pays lorsqu’il est susceptible de subir la torture.

Des défenseurs des droits préoccupés par une plainte pour torture d’un habitant tchétchène

Bekkhan Zubairaev, expulsé d’Autriche vers la Russie et accusé d’avoir organisé un acte terroriste dans son pays d’origine, a été torturé à Grozny, affirme sa soeur. Le Comité contre la torture a décidé de fournir un avocat pour Bekkhan Zubairaev.

Zarema Zubairaeva, une résidente de Grozny, affirme que Bekkhan Zubairaev, son frère âgé de 31 ans, a été torturé pendant deux jours à Grozny après sa détention sur de fausses preuves.

« Pendant 16 ans, mon frère a vécu en Autriche avec ma sœur. En janvie 2018, il a été expulsé hors d’Autriche et il est venu en Russie. Le 20 mars, des représentants de la loi tchétchènes ont arrêté mon frère à Mineralnye Vody. Zarema Zubairaeva a informé le correspondant du « Caucasian Knot » qu’ils l’avaient emmené à Grozny. Un prisonnier tchétchène a témoigné contre lui.

Le frère a plaidé non coupable et a demandé à sa sœur de demander de l’aide aux défenseurs des droits de l’homme, a déclaré Zarema Zubairaeva.

Zarema Zubairaeva a formé un recours devant le Comité contre la torture. Selon l’organisation de défense des droits humains, le 2 août, ils ont reçu une lettre de cette femme demandant de l’aide pour son frère Bekkhan Zubairaev.

« Nous avons examiné la question et décidé de fournir un de nos avocats, Alexander Karavaev, pour le défendre, a déclaré au correspondant du « Caucasian Knot », Albert Kuznetsov, membre du Comité.

Source: http://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/43972/

© noeud caucasien

Selon certaines sources plus de 40 habitants d’Argun ont été torturés

Dans la ville d’Argun, les forces de l’ordre ont torturé 40 détenus pour tenter de leur arracher des aveux. Le ministère des Affaires intérieures de la Tchétchénie (MIA) qualifie cette information de mensongère.

En août, une quarantaine d’hommes ont été arrêtés à Argun; ils ont été torturés et contraints d’avouer leur implication dans la lutte armée clandestine. Des dizaines de personnes ont été placées dans une cellule de cinq mètres sur huit; le 23 août, ils ont été libérés, a fait savoir « Kavkaz.Realii ».

[…]

Source: http://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/44277/

 noeud caucasien

Une femme tchétchène rapporte que son fils a été torturé

L’arrestation a été prolongée pour Eida Arsanukhaev, un résident de Tchétchénie, accusé de justifier le terrorisme. Selon sa mère, il aurait été torturé pour obtenir des aveux. L’arrestation d’Arsanukhaev a été prolongée, malgré ses problèmes de santé, a déclaré son avocat, Sols Musostov.

Tabarak Gunasheva, la mère d’Eida, a raconté que le 21 janvier 2018, son fils de 25 ans avait été emmené par les forces de l’ordre pour un contrôle. Quelques jours plus tard, huit autres connaissances d’Arsanukhaev ont été arrêtées.

Selon la mère, son fils aurait été arrêté pour une vidéo « justifiant les actes de terroristes » qu’il aurait montrée à ses amis.

« Mon fils a passé trois ans en prison pour avoir vendu des substances illégales, mais après sa libération, il s’est engagé sur la bonne voie et a commencé à réparer la maison dans l’intention de fonder une famille », a déclaré Tabarak Gunasheva.

En mai, il a de nouveau été placé en détention pour s’être soi-disant dérobé à des enquêteurs.

Selon la mère, son fils a été torturé.

Arsanukhaev lui-même refuse de plaider coupable et de témoigner.

Il a été mis sur la liste des terroristes et des extrémistes. Selon Andrei Sabinin, avocat du groupe international de défense des droits de l’homme « Agora », des personnes sont placés sur cette liste sans aucune décision de justice.

Source: http://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/44569/

 noeud caucasien

Ramzan Kadyrov impose une chape de plomb en Tchétchénie

LE MONDE | 20.05.2016 | Par Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante)

 

Un blindé des forces de sécurité barre la route d’accès au village de Kenkhi, comme en témoigne un cliché, unique, pris à la va-vite par un journaliste russe. Depuis le 14 mai, les 1 500 habitants de ce hameau du sud de la Tchétchénie vivent ainsi, sous pression, parce que l’un des leurs a osé se plaindre et dénoncer la corruption des autorités. Une première dans cette petite République musulmane du Caucase russe dirigée par l’implacable Ramzan Kadyrov : « Un tel blocus, non pour contrôler des terroristes mais pour empêcher tout contact avec la presse, est sans précédent », souligne Igor Kaliapine, le fondateur du Comité contre la torture, lui-même contraint, il y a peu, de fermer ses portes à Grozny après avoir été la cible de deux attaques.

A Kenkhi, tout est allé de mal en pis après que Ramazan Jalaldinov, directeur d’école dans cette région montagneuse, a dénoncé l’état d’abandon de son village peuplé d’Avar, l’ethnie majoritaire dans la République voisine du Daghestan. Dans une vidéo de neuf minutes tournée avec son téléphone portable, il montrait des habitations misérables aux toits de tôle et aux murs branlants, séquelles de la guerre russo-tchétchène de 2000 mais aussi de trois inondations subies en 2002, 2010 et 2012. Les habitants n’ont reçu qu’un tiers des indemnités prévues, affirmait-il, en s’indignant : « Comment ces soi-disant leaders et patriotes peuvent-ils se comporter comme si tout allait bien, s’afficher à la télévision et étaler avec fierté leurs bavardages ? »

Ce n’est pas la première fois que Ramazan Jalaldinov tente d’attirer l’attention. L’homme, déjà condamné, est un récidiviste, comme il le reconnaît dans son témoignage filmé : « Des dizaines de fois, je me suis déjà adressé aux autorités fédérales [russes] afin de résoudre les multiples problèmes de notre village. Je n’ai jamais reçu de réponse. » Cette fois, traqué, il a fui au Daghestan. Quelques jours après la diffusion de sa vidéo sur un site daghestanais, la police a investi Kenkhi et Ramzan Kadyrov lui-même s’y est rendu, promettant « d’aménager des routes, d’amener le gaz et de construire des mosquées » en « trois mois ». Peu de temps après cependant, dans la nuit du 12 au 13 mai, la maison de Jalaldinov a été incendiée par des hommes cagoulés, tandis que sa femme et ses trois filles, embarquées, menacées, ont été déposées sur le bord de la route près de la frontière. La technique a fait ses preuves : les familles de « terroristes » présumés ont, dans un passé récent, subi le même sort. Leurs maisons ont été rasées.

Terreur et humiliations

La répression, en Tchétchénie, n’est certes pas nouvelle, mais elle s’accroît. Pour avoir comparé le luxe des dirigeants à la situation des Tchétchènes sur l’application WhatsApp, Aïchat Inaeva a subi, en début d’année, une séance d’humiliation publique filmée par la télévision, en présence de son mari. Tête baissée et rouge de confusion, la femme a bredouillé des excuses. Adam Dikaev, qui s’était moqué sur Instagram du « tsar sur son tapis roulant » – allusion aux images de lui-même que Ramzan Kadyrov affectionne de diffuser sur le même réseau social – a été contraint, sous l’œil d’une caméra, de courir et de chanter sur un tapis roulant. En slip.

Il y a pire. En mars, des intellectuels ont disparu et les familles terrorisées se taisent. Hussein Betelguereev, professeur de français et ancien chef du département des langues étrangères à l’université de Grozny, a regagné son domicile après dix jours « d’absence ». Au même moment, des journalistes russes et étrangers qui se rendaient en Tchétchénie depuis le territoire voisin de l’Ingouchie, avec des membres du Comité contre la torture, ont été attaqués, battus par des inconnus masqués, et leur véhicule, incendié. Venu enquêter sur place à Grozny, le 17 mars, Igor Kaliapine a été agressé à son tour, jeté hors de son hôtel, frappé, couvert d’œufs, de farine, et de peinture verte. Son statut de membre du Conseil des droits de l’homme auprès de Vladimir Poutine n’a pas ébranlé ses agresseurs.

A chaque fois, le Kremlin a réagi de la même façon, en qualifiant ces faits « d’inacceptables », sans que rien ne change. Tout au contraire, Ramzan Kadyrov, placé à la tête de la Tchétchénie en 2007 par le président russe, a été reconduit « par intérim » dans ses fonctions dans l’attente d’élections qui s’annoncent sans surprise en septembre. « La situation se dégrade, constate Igor Kaliapine. Kadyrov ne se contente plus d’empêcher les gens de recourir à la justice, c’est inutile, mais depuis peu, en plus, il organise le blocus de l’information. » Toutes les voix discordantes sont étouffées et les journalistes désignés personae non gratae.

 

Russie: la société civile russe est étouffée par un «régime de guerre»

12 avril 2016 | Par Amélie Poinssot de Mediapart

Nous connaissons les graves ennuis du Comité contre la Torture en Tchétchénie et même en Russie puisque il a été classé agent de l’étranger. Nous vous communiquons aujourd’hui une analyse qui nous parait très intéressante de l’évolution de la politique du pouvoir russe vis-à-vis des ONG par un acteur de terrain puisqu’il anime l’ONG Agora.

La pression s’accroît sur les ONG russes, dont beaucoup ont été classées « agents de l’étranger ». Cet hiver, l’une d’entre elles, Agora, est même passée par une liquidation judiciaire. Elle fournissait de l’aide juridique et avait pris la défense des cas les plus emblématiques de la répression à l’œuvre en Russie. Rencontre avec l’un de ses membres, Damir Gaïnoutdinov.

Depuis quatre ans et la réélection de Vladimir Poutine comme président de la Fédération de Russie, les ONG sont dans le collimateur du Kremlin. Celles qui touchent un financement d’origine non russe ont d’abord été désignées, selon une loi de 2014, comme « agents de l’étranger » (les ONG ainsi dénommées sont listées sur le registre en ligne du ministère de la justice, on en compte 135 à ce jour). De nombreux membres de ces organisations ont ensuite été inquiétés par les autorités, certains finissant par quitter le pays, comme la militante antinucléaire Nadejda Koutepova (que Mediapart avait interviewée en octobre et qui vient d’obtenir l’asile politique en France) ou encore la journaliste Ioulia Berezovskaïa (que Mediapart avait également rencontrée à l’occasion d’un reportage sur les médias russes contraints à l’exil).

Le pouvoir semble passer maintenant à la vitesse supérieure. Sur une décision judiciaire, le 11 février dernier, l’ONG d’aide juridique Agora a été liquidée. À l’occasion de sa visite à Paris, Damir Gaïnoutdinov, membre de cette organisation désormais interdite, nous a raconté comment l’espace de la société civile se réduit chaque jour un peu plus en Russie, alors que des élections législatives doivent se tenir à l’automne prochain. Entretien.

En quoi consistait le travail d’Agora avant son interdiction, en février ?

Damir Gaïnoutdinov : Agora est née en 2005. Elle a défendu de nombreux cas dans des procès en Russie et a conduit plusieurs dossiers devant la Cour européenne des droits de l’homme. Trois priorités guidaient son action : le principe de la liberté d’expression, et notamment l’expression politique, la défense des ONG et l’assistance juridique pour les étrangers à qui l’on refusait un permis de séjour. Cela a pu concerner des citoyens d’Asie centrale, mais aussi de Moldavie, d’Ukraine…

À partir de quand la pression des autorités se fait-elle sentir ?

Elle se fait d’abord sentir dans la période 2006-2009. La législation à l’égard des ONG change et nous sommes soumis à de nouvelles obligations. Nous subissons par ailleurs des pressions anonymes. Nos bureaux sont attaqués en 2009. Et nous sommes l’objet de contrôles incessants de la part des administrations, du fisc, du procureur… Un jour, nous retrouvons même une caméra cachée dans nos bureaux. Nous déposons plainte mais l’enquête n’est jamais ouverte.

Pendant la période qui suit, sous la présidence de Dmitri Medvedev, la pression se relâche. Nous sommes dans une situation plus confortable. Puis ça se durcit à nouveau, à partir de l’hiver 2011-2012. Les manifestations de la place Bolotnaïa et la vague d’arrestations qui s’ensuit, en mai 2012, sont le point de départ d’une politique de répression à l’égard de la société civile. Agora est placée sur la première liste des « agents de l’étranger » établie par le ministère de la justice en juillet 2014, et le 11 février dernier, elle est liquidée sur une décision de la Cour du Tatarstan, État de la Fédération de Russie où nous étions enregistrés.

Nous sommes accusés de vouloir influencer l’opinion publique et nous sommes mis en cause pour la publication d’un rapport sur la liberté sur Internet intitulé « la victoire de la censure ». Nous contestons bien évidemment cette décision et avons déposé une plainte auprès de la Cour suprême de Russie. Nous attendons le verdict.

Sur le registre du ministère russe de la justice, 135 ONG sont classées « agents de l’étranger ».

Cela dit, tout cela ne met pas fin à nos activités. Les avocats et les juristes d’Agora, près d’une quarantaine en tout, continuent de suivre des procès, le réseau est toujours là.

En fait, notre interdiction est assez symptomatique de ce qui est en train de se passer en Russie : les ONG vivent désormais sous une surveillance constante. Il est à prévoir que d’autres organisations que la nôtre soient bientôt interdites…, mais l’on ne sait jamais quand le coup va tomber. Nous sommes dans un régime totalement imprévisible.

Quels cas les avocats d’Agora ont-ils défendus récemment ?

Les avocats d’Agora défendent régulièrement des personnes accusées d’« extrémisme » en raison de l’expression d’une opinion sur un sujet sensible. Les sujets sensibles, ce sont : l’Ukraine, la Crimée, la cause LGBT, les questions religieuses, la critique du gouvernement. Jusqu’aux événements ukrainiens, à l’hiver 2014, nous parvenions à défendre les accusés, la Cour nous écoutait. À partir de l’annexion de la Crimée, c’est devenu plus difficile. Un régime de guerre s’est installé. Il est d’ailleurs impossible, aujourd’hui en Russie, de parler d’annexion de la Crimée. Le faire, c’est s’exposer à des poursuites judiciaires pour « séparatisme » ou « extrémisme » car c’est remettre en cause l’« intégralité territoriale de la Fédération de Russie ».

L’une des premières victimes de ce durcissement, c’est Rafis Kachapov, un activiste tatar condamné en septembre dernier à 3 ans de prison pour « séparatisme ». Sa faute, c’est d’avoir publié six posts sur le réseau social Vkontakte [le Facebook russe – ndlr], où il parlait de violation des droits des Tatars en Crimée et comparait la politique russe dans l’est ukrainien à ce qu’avait fait Hitler avec Dantzig.

Criminalisation de toute activité civique

Aujourd’hui, il est quasiment impossible pour un accusé d’être innocenté et de sortir indemne d’un procès. Dans ce contexte, notre combat vise davantage à alléger une peine et à faire sortir la personne de prison le plus vite possible qu’à obtenir son acquittement. Aux yeux des autorités, la personne est coupable, de toute façon.

Parallèlement, nous conduisons des cas devant la Cour européenne des droits de l’homme, comme celui d’Artem Savelov, inculpé lors des incidents de la place Bolotnaïa, qui a fait presque deux années de détention provisoire. Il a finalement été libéré l’année dernière. Même si cela arrive après coup, la Cour européenne a reconnu dans son cas la violation de plusieurs articles de loi.

Les autorités russes se servent par ailleurs des incidents de Bolotnaïa pour inculper de nouvelles personnes, encore aujourd’hui. Et s’en prennent à des gens qui n’étaient même pas sur place au moment des faits. C’est le cas de Dmitri Boutchenkov, arrêté en décembre dernier. Des officiers de police ont prétendu reconnaître cet activiste sur une photo. Mais il s’agit d’une autre personne, qui plus est sans aucune ressemblance !

Les décisions de la Cour européenne n’ont-elles aucun impact sur la justice russe ?

Les autorités russes préfèrent payer les amendes et ne rien changer à leur système. Cela représente environ deux millions d’euros par an. C’est une goutte d’eau pour le budget fédéral russe. Même si le nombre de plaintes est important : il y a actuellement 200 dossiers en attente à Strasbourg.

La société civile dans son ensemble est-elle, à l’image des ONG, inquiétée par le pouvoir ?

Oui, la situation de la société civile s’est largement aggravée. En fait, les autorités tentent de criminaliser toute activité civique, notamment sur Internet : des milliers de sites et de blogs ont été interdits ou bloqués, comme le site d’informations grani.ru. Elles ont également réduit l’espace des médias traditionnels, en excluant les médias liés à l’étranger. Au total, près de 800 médias ont été soit interdits, soit recadrés avec des changements de direction. Enfin, les ONG sont non seulement étroitement surveillées – plusieurs dirigeants d’organisations ont été convoqués cette année par le FSB [les services secrets russes – ndlr] –, mais les activités de leurs membres sont de plus en plus limitées : celles sur la liste des « agents de l’étranger » ne peuvent plus fournir d’observateurs pour les élections, par exemple. Et leurs campagnes de financement sur Internet sont fortement réduites.

Pourquoi ce tour de vis ?

L’opposant Alexeï Navalny avait eu énormément de succès lorsqu’il avait lancé son projet anticorruption… Sa collecte de financement avait été très rapide. Or il y a des élections législatives à l’automne prochain ! On est clairement entré dans la période pré-électorale. À cela s’ajoute, depuis 2014, la crainte que les mobilisations du Maïdan, en Ukraine, ne deviennent un exemple pour la Russie.

Autre signe du durcissement : le dernier projet de loi présenté à la Douma devrait forcer tous les opérateurs de téléphonie mobile à stocker l’ensemble des données issues des communications – SMS, contenus des conversations téléphoniques, identité des interlocuteurs… – pendant trois ans. Les lois pour renforcer la surveillance et restreindre les libertés se multiplient et les textes sont votés très vite, en l’absence de débat.

Réfugiés

Aujourd’hui, nous assistons au premier renvoi d’étrangers venus chercher de l’aide en Europe par la Grèce en Turquie suivant le plan concocté par l’Union Européenne. Il apparaît que cet évènement fait partie d’un important mouvement de remise en question du sort des migrants et réfugiés dans toute l’Europe.
« La Norvège change sa politique migratoire. Début janvier, la Norvège a entamé l’extradition massive de demandeurs d’asile vers la Russie. Il s’agit essentiellement de Nord-Caucasiens. Mais il y a aussi des naufragés du Moyen-Orient, comme partout en Europe. Dans les six derniers mois de 2015, ils furent 5500 à passer la frontière russo-norvégienne au niveau de la ville de Kirkenek. La Norvège considère désormais que leur vie n’est pas menacée en cas de retour en Russie. » (D’après Les Nouvelles de Tchétchénie)

Par ailleurs, dans son communiqué du 25 février 2016, Amnesty International signale : « La Russie projette de renvoyer des réfugiés syriens en zone de guerre, en violation du droit international » ; en effet, la Russie projette de renvoyer 3 demandeurs d’asile, dans des zones de Syrie qu’elle estime « sûres ».

Ce climat où l’on accepte de plus en plus d’exceptions à l’impératif absolu de l’accueil des demandeurs d’asile nous inquiète ; en effet, depuis plusieurs années, la Tchétchénie est considérée comme normalisée par des secteurs de l’opinion dans les pays occidentaux puisque la guerre est finie. La tentation est donc grande pour des pays qui considèrent comme ayant à charge trop de réfugiés, de faire semblant de croire à cette normalisation et de les renvoyer en Russie alors que nous savons qu’ils seront très certainement accueillis à leur descente d’avion par le FSB, comme nous l’avons déjà constaté.

 

Pas de normalisation en Tchétchénie.

Razman Kayrov, président de la Tchétchénie a annoncé il y a un mois qu’il allait se retirer après la fin de son mandat le 5 avril. Les commentateurs en Russie se posaient des questions : est-ce que Poutine avait décidé que Kadyrov était devenu indésirable ou bien s’agissait-il d’une tactique. Nous avons la réponse de la bouche de Poutine : Kadyrov sort renforcé de ce qui apparaît comme un chantage, le chef l’a réinvesti et preuve est faite qu’il est indispensable. Du coup, tout ce qui a suscité les critiques du monde politique russe (Kadyrov est suspecté d’être responsable des morts d’Anna Politkovskaïa, de Natalia Estemirova et de Boris Nemtsov) comme des services de sécurité (Kadyrov a ordonné de tirer sur tout agent des services de sécurité russe exécutant une mission en territoire Tchétchène sans son autorisation préalable) se trouve dévalué et Kadyrov peut se dire qu’il peut tout se permettre. Le fameux adage de la fin qui justifie les moyens permet à un autocrate d’appliquer des lois particulières sur son territoire, voire d’agir carrément en dehors de la loi, sans sanction du pouvoir fédéral.

Après la guerre Tchétchéno-russe, c’est cette politique de Kadyrov qui a entraîné la continuation de l’exil des Tchétchènes, les a empêchés de rentrer dans leur pays jusqu’à présent ; c’est dans ce contexte que nous pouvons lire ce que nous dit Sacha Kulaeva, responsable de la division d’Europe de l’Est et Asie Centrale à la Fédération Internationale des Droits de l’Homme.

En effet, le jour des attentats de Bruxelles, les médias ont affirmé, sur source des services de police que trois personnes Biélorusses étaient impliqués dans les attentats, parmi lesquels un Dagestanais, Marat Yunusov. Ce dernier, supposé impliqué dans ces évènements, a annoncé son intention de poursuivre les médias qui avaient diffusé l’information. Selon Mme Kulaeva, de telles informations contribuent à la détérioration de l’attitude des européens vis-à-vis de la diaspora du Nord Caucase, y compris des réfugiés de Tchétchénie, qui sont maintenant associés dans l’opinion du public avec la radicalisation et le terrorisme.

« Quand en Janvier et Novembre 2015, des attentats terroristes ont été commis à Paris, dans la nuit qui a suivi, des dizaines de foyers Tchétchènes ont été perquisitionnés ; ces familles n’avaient rien à voir avec ces actes, c’étaient des réfugiés de longue date dont les enfants avaient grandi en France. Les circonstances de ces perquisitions, autant que je puisse savoir étaient terribles : des agents qui entraient par effraction la nuit, sans mandat de perquisition, effrayant les enfants, confisquant les ordinateurs, qui, après 7 ou 8 mois, ont été en partie rendus. Il y a eu beaucoup de telles perquisitions, et pas seulement pour les familles Tchétchènes ».

« Pourquoi les ont-ils ciblés ? Plus tard, il devint évident que ces familles de la diaspora tchétchène n’avaient rien à voir avec ces évènements. Cependant cette logique est typique de la police, de l’opinion et des médias. » (interview donnée le 26 mars au Nœud Caucasien).

 

On cède plus facilement aux préjugés lorsqu’on se sent menacé gravement ; nous estimons que les pouvoirs publics ont justement le devoir de garder une distance – celle de l’Etat de droit, et que les atteintes injustifiées aux droits des personnes peuvent avoir des conséquences importantes chez des familles qui ont déjà vécu des évènements terribles puisqu’elles sont venus demander asile en France.

 

Kadyrov : une affaire russe ?

Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie, a déclaré récemment qu’il s’en irait au terme de son mandat le premier avril. Alors que cette date se rapproche différentes interprétations sont émises en Russie sur cette déclaration : peu pensent que Kadyrov s’en ira vraiment car on ne voit pas par qui Poutine pourrait le remplacer. Cependant le contexte actuel est particulier : nous voyons une attaque symbolique de Kadyrov contre des hommes politiques connus dont un ancien ministre visé virtuellement sur Internet, un rapport vient de paraître conçu par le parti de Nemtsov un an après son assassinat qui accuse Kadyrov d’être responsable de cet assassinat et de devenir dangereux pour la Russie. Enfin des journalistes de différentes nations dont plusieurs moscovites ont été attaqués, dépouillés et molestés par des sbires de Kadyrov aux yeux de tout le monde alors qu’ils se rendaient en Tchétchénie pour enquêter sur des actions illégales. Ensuite le guide de ces journalistes, Igor Kalyapin, fondateur du Comité contre la Torture et membre du Comité Présidentiel des Droits de l’Homme (un organe officiel) a été tourné en dérision et ses vêtements arrachés à Grozny ce qui a entrainé une réaction claire de ce Comité. Alors qu’une conférence de presse sur ces évènements devait se tenir à Grozny elle a été annulée car les journalistes russes ont craint de s’y rendre. On voit par cet exemple que la Tchétchénie n’est pas tout à fait la Russie : si des lois religieuses s’y appliquent, qui sont inconstitutionnelles (polygamie, obligations vestimentaires…), si la justice n’y a pas cours (un procureur russe a dû rentrer en Russie se reconnaissant impuissant) est-ce que la Russie n‘a pas à craindre un dictateur qui se sent tout puissant ?

Si Kadyrov parvient à être réinvesti président par cette sorte de chantage ne sera-t-il pas encore plus puissant ?

Les défenseurs des droits de l’homme du Joint Mobile Group (JMG) et des journalistes attaqués en Ingouchie

(communiqué de Front Line Defender du 10 mars 2016)

Front Line Defenders s’est donné pour mission de défendre les organisations de défense des droits de l’homme contre les obstacles qui peuvent leur être opposés. Nous sommes particulièrement sensibles à l’aide qu’elle peut apporter à l’association dont il va être question : nous avons reçu à Lyon en avril 2015 Oleg Khabibrakhmanov du Joint Mobile Group que nous avons apprécié pour son action et son courage. Son association semble être de plus en plus en danger dans le Caucase.

Le 9 mars 2016 des hommes masqués ont attaqué et ont mis le feu à un bus transportant un groupe de défenseurs des droits de l’homme et de journalistes partis d’Ingouchie en direction de Grozny, capitale de la Tchétchénie. Les défenseurs des droits de l’homme et les journalistes circulaient ensemble car ils participaient à un voyage de presse organisé pour médiatiser le travail du JMG. Plus tard le même jour des hommes armés et masqués ont attaqué le bureau du JMG à Karabulak en Ingouchie.

Le Joint Mobile Group est né en novembre 2009, fondé par un groupe d’organisations des droits de l’homme russes avec un rôle de leader joué par le Comité pour la Prévention de la Torture (CPT). Il a été créé à la suite du meurtre de la défenseuse des droits, Natalya Estemirova afin de protéger les victimes de violation des droits de l’homme en Tchétchénie par une aide juridique. JMG a reçu le prix Front Line Defenders en 2011 pour leur travail d’investigation sur la torture et les disparitions en Tchétchénie et ont également reçu en 2013 le prix Martin Ennals (reconnu comme le prix Nobel des droits de l’homme).

Le voyage de presse était organisé par le CPT. Le groupe des défenseurs des droits de l’homme et des journalistes comprenaient deux membres du CPT, Mme Ekaterina Vanslova and M. Ivan Zhiltsov, six journalistes, M. Egor Skovoroda de “Mediazona”, Mme Alexandrina Elagina de “New Times”, M. Mikhail Solunin, blogueur, le correspondent du journal “Kommersant”, M. Anton Prusakov, Mme Lena Maria Persson Loefgren d’une station de radio suédoise et Mr Oeystein Windstad du journal norvégien “Ny tid”; et le chauffeur M. Bashir Pliev.

La première attaque s’est produite non loin du village d’Ordzhonikidzevskaya en république d’Ingouchie quand le bus qui transportait le groupe des défenseurs des droits et des journalistes a été arrêté et bloqué par plusieurs voitures. Un groupe d’environ vingt hommes masqués ont jailli des voitures et ont commencé à casser les vitres du bus avec des bâtons de bois traitant les passagers de terroristes et leur ordonnant de quitter leur véhicule. Ensuite ils ont commencé à battre les passagers, à les tirer hors du bus avant d’y mettre le feu et de battre sévèrement les défenseurs des droits et les journalistes avec leurs bâtons.

Tous les documents et les affaires personnelles des défenseurs des droits humains et des journalistes restés à l’intérieur du bus ont été brûlés. Les victimes ont par la suite appelé la police et des ambulances. Ekaterina Vanslova, Lena Maria Persson Loefgren, Oeystein Windstad et Bashir Pliev ont été transportés à l’hôpital Sunzhensky où l’on a diagnostiqué des contusions et des fractures.

La police ingouche a ouvert une enquête.

A à peu près 22h le même jour des hommes armés et masqués ont attaqué le bureau du JMG à Karabulak. Deux d’entre eux sont entrés dans le bureau en passant par la fenêtre et ont tenté d’ouvrir la porte d’entrée de l’intérieur. Les membres du JMG ont suivi l’assaut grâce aux caméras de sécurité installés dans le bureau.

Les 8 et 9 mars 2016, le bus dans lequel voyageait le groupe entre l’Ingouchie et la Tchétchénie était manifestement sous surveillance, suivi par des voitures aussi bien en Ingouchie qu’en Tchétchénie.

Il s’agit de la troisième attaque contre des membres du JMG. En juin 2015 et décembre 2014, le bureau de l’organisation a été attaqué deux fois par des inconnus. La police n’a pas encore identifié les responsables de cette dernière attaque. Front Line Defenders exprime sa profonde inquiétude concernant la violente attaque à l’encontre des membres du JMG et des journalistes aussi bien que de l’effraction dans les locaux de JMG qui semble directement motivées par leurs activités de défense des droits humains légitimes et pacifiques.

Front Line Defenders presse les autorités de la Fédération de Russie de :

  1. Prendre toutes mesures nécessaires pour garantir l’intégrité physique et psychologique de tous les membres du JMG aussi bien que de tous les membres du CPT et des journalistes et du conducteur participant au voyage de presse mentionné ci-dessus.
  2. S’assurer que des enquêtes immédiates, minutieuses et impartiales soient menées à propos de cette attaque contre le bus transportant les défenseurs et les journalistes et l’attaque contre les locaux du JMG avec l’engagement de publier les résultats et d’amener les responsables devant la justice en appliquant les normes internationales.
  3. Mettre en œuvre des mesures immédiates pour prévenir la récidive de tels actes.
  4. Garantir en toutes circonstances que les défenseurs des droits de l’homme dans la Fédération de Russie puissent exercer leurs activités légitimes de défenseurs des droits humains sans crainte de représailles et sans restrictions.

Synthèse du rapport d’Ilya Yashin sur le régime de Ramzan Kadyrov en Tchétchénie

« Menace pour la sécurité nationale ».

Enquête d’Ilya Yashin sur le régime de Ramzan Kadyrov en Tchétchénie.

Synthèse en français (traduction et rédaction par Elena Colombo et Michèle Poussard).

Russie-Libertés publie une synthèse de l’enquête « Menace pour la sécurité nationale » sur le régime de Ramzan Kadyrov en Tchétchénie, présentée par Ilya Yashin le 23 février 2016 à Moscou.[1]

L’enquête met l’accent sur le fait que sous Ramzan Kadyrov un « groupe criminel a remplacé l’État tchétchène » et vit aujourd’hui « selon ses propres lois». Il s’agit, d’après Ilya Yashin, d’un « régime dangereux » dont la loyauté repose uniquement sur « la satisfaction des appétits financiers et politiques de Ramzan Kadyrov ». L’objectif de ce document, présenté sous forme de rapport, est donc « d’ouvrir les yeux de la société russe sur la réalité de ce régime » ainsi que sur la « menace qu’il représente pour la sécurité nationale » du pays.

Points-clés du rapport :

Ramzan Kadyrov n’éprouve aucun regret d’avoir combattu contre les forces fédérales russes pendant la première guerre en Tchétchénie.

Le rapport rappelle que la journaliste Anna Politkovskaïa décrivait le rôle de Ramzan Kadyrov pendant la première guerre en Tchétchénie ainsi : « tirer, tuer, enlever ». En 2013, dans une interview sur la chaîne télévisée « Russie 1 », Ramzan Kadyrov a affirmé n’éprouver aucun regret d’avoir participé à la guerre qui pour lui a été une « grande école » et l’a aidé à « connaitre la vérité ».

Ramzan Kadyrov a crée un régime autoritaire en Tchétchénie.

Le Parlement, les tribunaux et les médias de la République tchétchène se trouvent sous son contrôle absolu, et l’opposition y est, dans les faits, quasi-interdite. Aux dernières élections législatives et présidentielles le parti du pouvoir « Russie unie » et Vladimir Poutine ont obtenu plus de 99% de suffrages en Tchétchénie. De nombreuses fraudes électorales y ont été dénoncées. Kadyrov traite les défenseurs des droits de l’homme d’« ennemis du peuple » et appelle à l’emprisonnement des organisateurs des manifestations contestant le régime.

Ramzan Kadyrov mène une politique anti-laïcité en Tchétchénie.

Le rapport présente la République tchétchène comme «un État religieux, basé sur des traditions asiatiques moyenâgeuses». Le pouvoir de Ramzan Kadyrov y lutte contre la laïcité de l’Etat, pourtant inscrite dans la Constitution de la Fédération de Russie. Par exemple, en Tchétchénie, la polygamie et les mariages forcés sont pratiqués alors qu’ils sont interdits par les lois russes.

Ramzan Kadyrov touche des milliards de roubles en provenance de Moscou et oblige les citoyens tchétchènes à payer « un impôt féodal ».

Entre 2001 et 2014, le budget fédéral russe a subventionné le budget de la Tchétchénie à hauteur de 464 milliards de roubles. Le contrôle de l’utilisation de cet argent ne se fait que de façon partielle et une grande partie de cette somme aurait été détournée. Le « Fonds d’Akmat Kadyrov », créé par son fils Ramzan, touche des recettes de taxes payées par les habitants de la République tchétchène. Officiellement cet argent contribue aux bonnes œuvres, mais en réalité il servirait à financer « la vie luxueuse du leader de la République ».

Ramzan Kadyrov a créé sa propre armée. 

Des unités paramilitaires armées, formées uniquement de citoyens tchétchènes, comptent plus de trente mille hommes. Ces unités n’obéissent qu’au président de la République tchétchène. Le rapport les désigne comme étant « le groupe militaire le plus puissant dans la Russie d’aujourd’hui ». Au cœur des forces de l’ordre tchétchènes se trouvent les anciens combattants radicaux amnistiés par Kadyrov. Des membres de ces unités spéciales tchétchènes auraient notamment combattu dans le Donbass contre l’armée ukrainienne.

Ramzan Kadyrov a des mécènes influents à Moscou.

Le leader tchétchène bénéficie du soutien de Victor Zolotov qui a été à la tête de la garde rapprochée de Vladimir Poutine pendant 13 ans. Un autre protecteur de Kadyrov est Vladislav Sourkov, ancien haut fonctionnaire de l’administration du Kremlin et conseiller politique de Vladimir Poutine.  Le rapport affirme que « Kadyrov est en grande partie une création de Sourkov qui a convaincu Poutine de donner au leader actuel de Tchétchénie le maximum de pouvoir ».

Ramzan Kadyrov bénéficie de l’impunité absolue.

Le rapport mentionne un nombre important d’assassinats politiques qui pourraient avoir un lien avec le président tchétchène : ce sont notamment les meurtres de la journaliste Anna Politkovskaïa et de la défenseure des droits humains Natalia Estemirova, et, également, celui de l’opposant Boris Nemtsov. Kadyrov a également menacé ouvertement les agents des forces de l’ordre des autres régions russes en toute impunité. Après le raid de la police de Stavropol à Grozny, Kadyrov a donné l’ordre de tirer sur quiconque essaierait d’intervenir en Tchétchénie sans son accord, ce qui est, bien évidemment, contraire aux lois russes.

20 questions à Ramzan Kadyrov.

En conclusion de l’enquête, son auteur Illya Yashin pose vingt questions à Ramzan Kadyrov. Il pointe en particulier la violation des lois fédérales russes sur le territoire de la République tchétchène, les soupçons de détournements de fonds, l ‘implication éventuelle de Ramzan Kadyrov et des autorités tchétchènes dans des assassinats politiques et notamment dans le meurtre de l’opposant Boris Nemtsov.

 

[1]              Il s’agit d’une traduction. Russie-Libertés ne partage pas obligatoirement l’ensemble des points de vue et des conclusions de l’auteur du rapport.

 

Ramzan Kadyrov a déclaré vouloir se retirer à l’issue de son mandat de président au 1er avril. Les analystes russes pensent qu’il ne s’agit que d’une posture. Il met cependant Poutine dans une curieuse situation : soit il conforte Kadyrov en expliquant qu’il est indispensable soit il laisse la Tchétchénie dans une grande difficulté de gouvernance.

Boris Nemtsov, la justice interdite devant Kadyrov

Par Veronika Dorman, Correspondante à Moscou — 26 février 2016 – Libération

Si les tueurs de l’opposant politique assassiné il y a un an ont été arrêtés, le leader tchétchène, désigné par certains comme un possible commanditaire, n’a pas été inquiété.

  • Boris Nemtsov, la justice interdite devant Kadyrov

Dans la grisaille du matin, une fine neige tombe sur les bouquets de fleurs et les portraits, quelques bougies, alignés le long de la balustrade. En dessous coule la Moskova, noire et glacée. Au-dessus, les murailles écarlates du Kremlin. Un an que Boris Nemtsov est mort, assassiné sur ce pont sous les fenêtres du palais présidentiel. Un an qu’une sentinelle fidèle, une poignée de militants, monte la garde devant cet unique mémorial, en le protégeant contre les intempéries, les assauts destructeurs de «patriotes» ou des services communaux, l’indifférence générale. Mais ce samedi, des milliers de Moscovites marcheront dans le centre de la capitale en mémoire de l’opposant assassiné et viendront déposer des gerbes et des bougies sur le «pont Nemtsov», comme on le surnomme désormais, à l’endroit où l’homme politique, fervent détracteur du régime poutinien, a reçu quatre balles dans le dos, un peu avant minuit, le 27 février 2015.

Motivations vagues

Un an après les faits, l’enquête est officiellement close. Sept suspects ont été identifiés, tous tchétchènes, appartenant, pour trois d’entre eux, aux services d’ordre de la république du nord du Caucase. Cinq sont en détention et en passe d’être jugés, un autre s’est suicidé au moment de son arrestation, et l’organisateur présumé, sous mandat d’arrêt international, est en fuite. «Ce sont très certainement les exécuteurs et il faut les juger, acquiesce l’ancien avocat de Boris Nemtsov, Vadim Prokhorov. Mais peut-on parler d’une affaire élucidée quand ni l’organisateur ni le commanditaire n’ont été identifiés, et sans que le mobile du crime n’ait été établi ? Cette instruction est un fiasco total.» La défense des accusés, musulmans, a choisi comme motif le sentiment religieux. Les tueurs auraient agi pour venger le prophète, car Nemtsov avait défendu les caricaturistes de Charlie Hebdo. Mais, comme le souligne le quotidien Novaïa Gazeta, cette version est contredite par les dépositions des suspects, qui énumèrent des motivations vagues («opposant», «à la solde d’Obama», «pro-ukrainien») sentant l’endoctrinement, et surtout par les conclusions de l’enquête : l’assassinat a été préparé à partir d’octobre 2014, plusieurs mois avant les attentats de Paris.

Les principaux accusés, Zaour Dadaïev et Anzor Goubachev, auraient travaillé pour un cachet de 5 millions de roubles (60 500 euros). Durant plusieurs mois, les hommes ont surveillé les allées et venues de Nemtsov. Le soir du meurtre, ils l’ont suivi jusqu’au restaurant, situé sur la place Rouge, où l’opposant dînait avec une amie. Sur le trajet du retour, au milieu du pont, les tueurs sont passés à l’acte. C’est Dadaïev qui a tiré, avant de monter en voiture avec ses complices.

«Ennemis du peuple»

Vladimir Poutine avait immédiatement réagi en promettant que toutes les forces allaient être mobilisées pour que «les organisateurs et exécutants de ce meurtre lâche et cynique soient punis». Dès le 7 mars, le directeur du FSB (ex-KGB), Alexandre Bortnikov, énonçait la liste des suspects. «Clairement, Poutine n’a pas apprécié qu’un leader de l’opposition soit tué sous ses fenêtres, raisonne Prokhorov. Il a fallu donc rapidement trouver des coupables. Mais nommer les suspects, qui sont tous des maillons intermédiaires, c’était aussi une façon de court-circuiter l’investigation, pour qu’on ne remonte pas plus haut, aux origines.» Selon l’avocat, les pistes mènent à Grozny. «Je n’ai pas de preuves directes que Ramzan Kadyrov est le commanditaire. Mais il a une possible motivation. Il y a ce vieux conflit avec Nemtsov, quand il avait promis de le tuer en 2002 déjà ; il y a l’intérêt de Nemtsov pour la participation des kadyrovtsy[hommes de Kadyrov, ndlr] dans la guerre du Donbass [du côté des séparatistes] ; sa critique de Poutine aussi. Mais surtout, ces derniers mois, Kadyrov et son entourage nous ont livré le motif eux-mêmes : ils ont déclaré ouvertement qu’ils étaient prêts à régler le sort des opposants qui méritent d’être éliminés.»

Au début de l’année, Kadyrov s’est fendu de plusieurs déclarations menaçantes, reprises en écho par ses sbires, à l’encontre des détracteurs du pouvoir, ces «ennemis du peuple» qu’il ira chercher à l’étranger s’il le faut. «Kadyrov et son entourage veulent devenir les gendarmes de la Russie», explique Prokhorov. L’assassinat de Nemtsov s’inscrit dans une triste lignée de meurtres attribués par les défenseurs russes des droits de l’homme au leader tchétchène, comme celui de la journaliste Anna Politkovskaïa en 2006 ou de la militante de l’ONG Memorial Natalia Estemirova en 2009.

L’implication du leader tchétchène et de son cercle rapproché semble corroborée par le fait que l’un des acteurs, le policier Rouslan Geremeyev, désigné comme organisateur au début de l’enquête, n’a toujours pas été mis en examen, même par contumace. Il se trouve que Rouslan Geremeyev est à la fois le neveu de Souleyman Geremeyev – un proche de Ramzan Kadyrov et représentant de la Tchétchénie au Sénat -, et un membre de la famille d’Adam Delikhmanov, bras droit du leader tchétchène, député au Parlement russe. «Accuser Geremeyev, c’est ouvertement pointer du doigt Kadyrov», résume Prokhorov. C’est pourquoi les autorités ont plutôt désigné comme organisateur son chauffeur et homme de main, Rouslan Moukhoudinov, qui, incidemment, reste à ce jour introuvable. Pour Ilya Iachine, coprésident du parti d’opposition Parnas et très proche ami de Boris Nemtsov, «il n’y a aucun doute sur le fait que Ramzan Kadyrov soit derrière [cet] assassinat. La question étant de savoir s’il est le dernier maillon, commanditaire ou organisateur, ou s’il y avait derrière lui des figures plus haut placées».

Iachine, comme tous les partisans de Boris Nemtsov, est décidé à ne pas laisser les autorités enterrer l’affaire en se contentant de condamner ceux qui ont appuyé sur la gâchette. «Tout ne fait que commencer, conclut Prokhorov. Nous allons faire tout notre possible pour que les véritables commanditaires finissent sous les verrous.»

Veronika Dorman Correspondante à Moscou

 

Rappelons que le 9 mars 2015, Vladimir Poutine a décoré en même temps le présumé assassin de Litvinenko et Ramzan Kadyrov. Le pouvoir russe n’a parlé que d’une simple coïncidence

Opération Tchétchévitsa – il y a 72 ans, le peuple tchétchène était déporté

(D’après Wikipédia, Opération Tchétchévitsa) 23/02/2016

L’opération Tchétchévitsa (en russe : Чечевица, littéralement Lentilles) est le nom de code pour la déportation par les Soviétiques des Tchétchènes et des Ingouches, accusés faussement de collaboration avec l’Allemagne, vers l’Asie centrale du 23 au 28 février 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2004, le parlement européen reconnaît cette déportation comme un génocide. Ce nettoyage ethnique est sans précédent dans l’URSS par l’ampleur des moyens déployés et des contingents à déporter en un temps record : au moins 120 000 soldats et officiers fut mobilisés, 150 millions de roubles affectés, 194 trains de 65 wagons de marchandises chacun réquisitionnés pour rafler et déporter en une semaine près d’un demi-million de personnes.

Le 23 février 1944, aux premières heures du jour, 150 000 militaires soviétiques (120 000 ou 200 000, selon d’autres sources) encerclèrent toutes les localités de la République de Tchétchénie-Ingouchie. Sous le prétexte fallacieux d’une collaboration avec les troupes allemandes qui, en réalité, n’atteignirent même pas le territoire de la Tchétchénie, et malgré ou grâce au fait qu’une grande partie des adultes mobilisables de la république fut envoyée au front, près d’un demi-million de Tchétchènes-Ingouches furent entassés dans des camions et emmenés vers les gares les plus proches, où ils furent répartis dans les milliers de wagons à bestiaux et transportés, sans eau ni nourriture, vers le Kazakhstan et la Kirghizie. Des centaines, peut-être des milliers de déportés qui ne pouvaient être acheminés dans les délais impartis aux points d’embarquement dans les convois ferroviaires, furent sommairement liquidés : noyés, brûlés vifs – comme dans le village de Khaïbakh, le 27 février 1944 – ou exterminée à la grenade. Jusqu’à 50 % des déportés, voire plus, périssent durant trois à quatre semaines du transfert ou pendant la première année de leur survie en déportation, à cause de privations, de froid ou de maladie.

La République autonome de Tchétchénie-Ingouchie fut dissoute, son territoire partagé entre d’autres républiques, les biens des exilés accaparés par des occupants russes, la toponymie changée, les monuments nationaux rasés, les tombes dans les cimetières détruits, les archives historiques, scientifiques et littéraires brûlées, toute mention de l’existence même d’une nationalité tchétchène supprimée des documents et de la mémoire collective. Par ailleurs, pour saluer l’extinction des Tchétchènes, une statue du général Ermolov, figure emblématique de la conquête russe du Caucase, fut érigée à Grozny en 1949 et une citation d’Ermolov gravée sur son socle : « Il n’y a pas sous le soleil de peuple plus vil et plus fourbe que celui-là ».

Ce n’est qu’en 1957, avec la déstalinisation, que la République de Tchétchénie-Ingouchie fut rétablie, et les « déplacés spéciaux » « réhabilités » et autorisés à rentrer dans leur patrie. De nombreuses tensions, incidents, émeutes anti-tchétchènes émaillèrent cependant le retour des rescapés. Dans les années 1990, fut construit à Grozny le Mémorial qui rend hommage aux victimes de la Tchétchévitsa. Sur son mur frontal, il était écrit : « Nous ne pleurerons pas, nous ne plierons pas, nous n’oublierons pas. »

Celui-ci a été dissimulé et est maintenant impraticable depuis 2014, où cet élément de la mémoire Tchétchène qui pouvait faire figure de division entre la Tchétchénie et la Russie ne convenait pas aux pouvoirs en place. Il a été mis derrière une clôture puis déplacé hors du centre-ville de Grozny. Dans le même souci de dissimulation, une fausse accusation a été lancée contre un historien Tchétchène, Rouslan Koutaev, qui avait réuni des intellectuels pour évoquer la déportation. Il est depuis lors en prison – son cas est défendu par Amnesty International.

La déportation des Tchétchènes n’est pas un fait isolé, elle fait partie de tout un processus de déplacement des peuples par Staline, mais elle fut la plus brutale. A titre de rappel, une dizaine de peuples ont été déportés, dont les Tatars de Crimée, pour l’essentiel pendant la seconde guerre mondiale, sous prétexte de collaboration.