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« C’est les Grésilles ici, pas le Bronx » : le choc et les questions à Dijon, dix jours après la vendetta des Tchétchènes

Du 12 au 15 juin, une opération punitive menée par des Tchétchènes a fait vingt blessés dans ce quartier. Retour sur un enchaînement de violences, et sa gestion par la préfecture et la police.

« Pourquoi on était là pendant trois jours ? Parce qu’ils ont tapé un gamin, ils lui ont mis un pistolet dans la bouche, et ils ont dit : “Faites passer le message à tous les Tchétchènes.” » Rasoul Timirguiriev, 31 ans, Tchétchène arrivé en France il y a dix-sept ans et établi à Dole (Jura), a participé à l’opération punitive de Dijon, du 12 au 15 juin. Son père, dont il dit qu’il a joué un rôle de « médiateur » dans l’affaire, a été mis en examen et placé en détention provisoire. Alors face aux médias, il s’improvise porte-parole et donne sa version des faits.

Avec 150 de ses compatriotes, venus de plusieurs régions de France, mais aussi d’Allemagne ou de Pologne, il a fondu sur le quartier des Grésilles, dans le nord-est de Dijon, où plusieurs habitants d’origine maghrébine ont été molestés. Il raconte la genèse de l’expédition, comme si elle allait de soi. « On s’est réunis, et on a fait passer le message : on touche pas à un Tchétchène. » Courtois, sans la moindre colère, il tient à le répéter plusieurs fois : « On touche pas à un Tchétchène. J’espère que c’est clair pour tout le monde. »

La suite est connue. Vingt personnes ont été blessées en trois jours, dont deux grièvement, deux habitants des Grésilles : un homme qui a pris une balle dans le dos samedi 12 juin, un autre qui a perdu le contrôle de son véhicule le lendemain alors qu’il roulait à vive allure à proximité de la foule tchétchène – impossible de dire s’il avait l’intention de foncer dedans ou s’il cherchait à s’enfuir. « On n’était pas là pour tuer ni pour tabasser, assure Rasoul Timirguiriev. On n’a rien cassé, on n’a rien brûlé. On voulait juste voir celui qui avait frappé le jeune Tchétchène et qu’il s’excuse, mais ils ont pas voulu nous le livrer. »

Coups de pied et de barres de fer

Dix jours ont passé depuis le début des représailles, les Grésilles digèrent le choc, l’enquête suit son cours. Vendredi 19 juin et lundi 21 juin ont été saisis, dans les appartements et les caves du quartier, 25 cocktails Molotov, trois carabines et des sacs de cartouches, des tubes servant de lanceurs à tirs de mortier, un couteau, et quelques kilos de stupéfiants. Demeurent des interrogations. Comment une telle vendetta a-t-elle été possible ? Pourquoi n’a-t-elle pas été anticipée ou, au moins, interrompue ?

Un coquard violacé à chaque œil, et trois points de suture sur le nez, Samir sourit en montrant ses plaies : « Ça ? Je suis tombé. » Attablé avec ses amis à la terrasse d’un café des Grésilles enfin redevenues paisibles, ce grutier de 43 ans boit une gorgée de thé à la menthe. « Ça me fatigue plus qu’autre chose de parler, mais si on se tait, la vérité ne sort pas. » Alors il raconte la soirée du 12 juin qui lui a redessiné le visage. Et il ne sourit plus du tout.

« Dès qu’ils voyaient un profil arabe, ils tapaient », témoigne Samir

Ce soir-là, vers 23 h 30, des habitants paniqués débarquent au local d’une association du quartier où il joue aux cartes : « Les gars, il nous faut de l’aide, on ne sait pas qui c’est, ils sont en train de nous taper ! » Samir sort et constate qu’une « petite armée » d’hommes cagoulés s’en prend aux passants selon un critère précis : « Dès qu’ils voyaient un profil arabe, ils tapaient. » Il prend la fuite, une voiture le rattrape, la soirée se termine aux urgences : traumatisme crânien, fracture du nez, côtes fêlées.

Rachid, 37 ans et le dos toujours en vrac une semaine après les faits, a aussi fini aux urgences ce soir-là. « Huit ou dix personnes » lui sont tombées dessus à coups de pied ou de barres de fer dans le ventre, le visage, les flancs. Celui qu’il imagine être le chef de la bande l’a extirpé de là pour l’emmener à l’écart. « Il m’a dit “T’es de quelle origine ?” J’ai répondu “marocain”, et là, il m’a mis un coup de poing dans les dents, je suis tombé par terre. Il m’a dit : “Passe le message à tous tes amis les Maghrébins. Il faut pas taper nos mecs.” »

La « ratonnade », terme employé par plusieurs habitants des Grésilles, avait débuté quelques minutes plus tôt au centre-ville, sous les yeux d’une poignée de policiers impuissants et du maire (PS) en personne, médusé : « C’était hallucinant, raconte François Rebsamen. Je rentrais d’un dîner de famille et en arrivant vers la place de la République, je vois passer une centaine de types cagoulés, habillés tout en noir, avec des battes de base-ball et des manches de pioche. » Cette foule se rendait au Black Pearl, bar à chicha identifié par les Tchétchènes comme le repaire des agresseurs, eux-mêmes désignés comme étant d’origine maghrébine.

En direct sur les réseaux sociaux

Deux gyrophares seulement tournent alors au milieu de la centaine d’hommes furieux. « Les chefs des Tchétchènes sont venus voir les policiers, raconte Stéphane Ragonneau, secrétaire régional du syndicat de police Alliance. Ils leur ont dit : “On respecte la police, on ne va pas vous attaquer, ne vous inquiétez pas, mais surtout n’intervenez pas parce que ça va mal se passer.” » Le Black Pearl est mis à sac avant que l’expédition punitive ne se dirige vers les Grésilles, où les Tchétchènes reviendront à 50 le samedi soir, puis à 170 dimanche en fin d’après-midi.

« Je vais jamais voir la police, je règle mes histoires moi-même. Avec la police française, mes affaires ne sont jamais réglées », explique Rasoul Timirguiriev.

Pourquoi les Tchétchènes n’ont-ils pas encouragé leur jeune compatriote agressé à porter plainte auprès de la police, plutôt que se faire vengeance eux-mêmes ? « Je vais jamais voir la police, je règle mes histoires moi-même. Avec la police française, mes affaires ne sont jamais réglées », explique Rasoul Timirguiriev.

Parmi les habitants des Grésilles, le sentiment s’est largement répandu, à coups de rumeurs invérifiables, que la police avait laissé faire. « Le premier soir, je veux bien que les policiers aient été pris par surprise, mais les deux soirs suivants, pourquoi n’ont-ils pas empêché les Tchétchènes d’entrer dans le quartier ?, demande Rayane (le prénom a été modifié), 27 ans, né aux Grésilles. C’est de la non-assistance à personne en danger, on s’est sentis abandonnés par l’Etat. Alors les jeunes sont sortis se défendre eux-mêmes. »

Après trois soirs de représailles tchétchènes, plusieurs centaines d’habitants descendent le lundi dans les rues, rejoints par des renforts d’autres quartiers sensibles de Dijon. Alors les Grésilles s’embrasent : des voitures brûlent, de nombreuses armes à feu sont exhibées, des tirs retentissent, les caméras de vidéosurveillance sont détruites, une voiture de France 3 est prise pour cible, le tout sous l’objectif des téléphones portables qui retransmettent le rassemblement en direct sur les réseaux sociaux.

« On vous attend les Tchétchènes ! », crie la foule. Des inscriptions « Vive Poutine » et « Vive la Russie » recouvrent les murs des Grésilles, sur lesquels le préfet de Côte-d’Or, Bernard Schmeltz – rebaptisé « Bernard Kadyrov », en référence au dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov – est directement mis en cause : « Préfet assassin, police complice ! » Bernard Schmeltz, dont une centaine de personnes réclamait la démission lors d’une manifestation, samedi 20 juin à Dijon, réfute les accusations de laxisme : « Encadrer et encercler pour éviter les exactions, c’était la seule stratégie praticable. Les populations n’ont en aucun cas été abandonnées. »

Choc brutal

Les événements étaient-ils « tout à fait imprévisibles », comme l’a dit le procureur de la République de Dijon, Eric Mathais ? Une note intitulée « Tchétchènes : appel à expédition punitive à Dijon », rédigée le 12 juin par le renseignement territorial de l’Aube et révélée par Franceinfo, montre que les services spécialisés avaient senti le danger – le 11 juin, ils ont intercepté un message, sur le réseau Snapchat, rédigé par un membre de la communauté tchétchène résidant en banlieue de Troyes. Mais ils n’anticipaient une action qu’à partir du 15 juin, et non dès le 12, comme ce fut le cas. Le préfet de Côte-d’Or n’a pas souhaité commenter.

Une source policière ayant supervisé les opérations raconte : « Les deux premiers soirs, ce sont des actions “coup de poing”, on n’a pas vraiment d’info qui nous permette d’anticiper. Le troisième soir, les Tchétchènes se rassemblent en périphérie, et on ne sait pas où ils vont aller, car il y a plusieurs quartiers sensibles dans la métropole dijonnaise. C’est facile après coup de dire qu’il fallait préserver tel quartier, mais au départ, on ne le sait pas. » Cette source l’affirme : « Vu leur détermination, s’ils avaient été bloqués aux Grésilles, ils seraient allés ailleurs. Et si on avait lancé une intervention de force aux Grésilles, on courait à la catastrophe, ils se seraient dispersés, et on prenait le risque qu’ils entrent dans les immeubles pour se faire justice. Les cerner était la moins mauvaise des solutions. Visuellement, c’est désastreux, mais on a protégé les habitants du quartier. »

Ceux-ci se remettent doucement d’un choc aussi brutal qu’inédit. « Je suis là depuis 1997, c’est la première fois que je vois ça, affirme Hassan Sari, le pharmacien de la place Galilée. Quand j’ai vu les images, les voitures en feu, je n’ai rien compris. C’est les Grésilles ici, pas le Bronx ! » « C’est un quartier ouvert sur la ville, les gens viennent du centre de Dijon pour faire leur marché parce qu’il n’est pas cher, témoigne Hervé Vuillemin, enseignant à la retraite de 71 ans qui vit là depuis sept ans. Quand je rentre du centre-ville, je n’ai pas l’impression de débarquer dans un autre monde. C’est vrai qu’il n’y a pas une grande mixité sociale, je suis un des seuls résidents blancs, mais c’est un quartier paisible. Evidemment, il y a du trafic, mais on ne se sent pas du tout en insécurité. »

Le quartier apparaît toujours plus souvent que d’autres dans les pages faits divers du quotidien régional Le Bien Public – en 2017, un homme âgé de 23 ans y avait été retrouvé mort dans un parking, une histoire de trafic de drogue –, mais les choses s’améliorent. Les habitants ne veulent pas que cette histoire vienne anéantir des années d’efforts.

Quatre mises en examen

« Quand j’ai été élu maire en 2001, c’était la loi de la jungle ici, les élus de l’époque ne pouvaient pas venir parce qu’ils se faisaient caillasser leur voiture, se souvient François Rebsamen. Il n’a pas oublié non plus le jour où il a fait déménager l’Agence régionale de santé (la Drass, à l’époque) dans le quartier, dans les années 2000 : « Tous les employés portaient un t-shirt sur lequel il y avait marqué : “Nous n’irons jamais aux Grésilles”. »

A coups de millions – environ 150, estime le maire – la rénovation urbaine a détruit les longues et hautes barres d’immeubles, remplacées par de petits logements de trois ou quatre étages. Le quartier s’est aéré, la plus grande médiathèque de Dijon, divers équipements sportifs et le tramway sont arrivés, le centre-ville est à quatre stations. « J’ai vécu à Montpellier, dans le quartier de la Paillade, ça c’est une zone de non-droit, raconte Hicham (le prénom a été modifié), la quarantaine, en attendant son bus. Ici, y a l’église, la paroisse Sainte-Bernadette, les scouts qui se réunissent deux fois par an, tout se passe bien. Avant qu’il y ait une mosquée, l’église nous laissait même faire la prière dans une salle voisine ou sur le parvis. Les gens vivent globalement bien ensemble. »

Quatre membres de la diaspora tchétchène ont été mis en examen samedi – trois sont en détention provisoire – pour association de malfaiteurs, participation à un groupement en vue de la préparation de violences, et pour deux d’entre eux, violences avec la circonstance aggravante qu’elles ont été commises « en raison de l’appartenance à une ethnie, une nation ou une prétendue race ». Rasoul Timirguiriev nie tout caractère raciste aux représailles auxquelles il a participé : « On n’a rien contre les Arabes, c’est tous des frères. J’ai habité pendant neuf ans dans un quartier, je les aime, je les aimerai toujours. C’est juste qu’il y en a un qui a fait quelque chose de mal. »

L’idée, avancée dans un premier temps, d’une guerre entre communautés pour s’approprier le territoire sur fond de trafic de drogue a fait long feu. « Pour l’instant, l’origine des faits ne semble pas liée à un trafic de drogue », selon le procureur de Dijon. D’ailleurs, il n’y a d’ailleurs pas de communauté tchétchène à Dijon : une quinzaine de familles dans l’agglomération, deux dans le quartier des Grésilles, dont celle du garçon de 19 ans agressé, qui n’a pas prévu de déménager.

Zemlikhan (le prénom a été modifié), le père du jeune homme, soupire au téléphone : « Je suis vraiment fatigué de cette histoire. Je ne sais pas qui a lancé un appel aux Tchétchènes, mais vu comme la communauté est soudée, il suffit de quelques messages sur les réseaux sociaux, et ça va très vite. Pour moi, ça aurait été plus simple de laisser faire la police. » Arrivé en France en 2007 avec sa femme et ses quatre enfants, Zemlikhan a obtenu le statut de réfugié politique en 2011 : « On a quitté un endroit où il y a eu la guerre, où il y a des violences faites par les Russes. On veut juste vivre une vie normale. »

Henri Seckel(Dijon, envoyé spécial)le Monde le 23/06/2020

Avec le temps on en sait plus sur les évènements de Dijon, c’est pourquoi nous avons souhaité vous communiquer cet article du Monde.

France: tensions inédites à Dijon, le gouvernement promet la « fermeté »

Le gouvernement français a promis mardi « une réponse extrêmement ferme » après plusieurs nuits d’incidents inédits entre des membres de la communauté tchétchène et des habitants d’un quartier de Dijon, ville habituellement paisible dans l’est de la France.

Le gouvernement français a promis mardi « une réponse extrêmement ferme » après plusieurs nuits d’incidents inédits entre des membres de la communauté tchétchène et des habitants d’un quartier de Dijon, ville habituellement paisible dans l’est de la France.

« Je veux passer un message très clair aux voyous que nous avons vu exhiber des armes, aux individus qui sont venus commettre ici des violences à Dijon: notre réponse sera extrêmement ferme », a déclaré le secrétaire d’Etat à l’Intérieur Laurent Nuñez, venu sur place pour annoncer un renforcement du dispositif de sécurité après plusieurs nuits de tensions.

Mardi soir, « il y aura à Dijon deux unités de forces mobiles », soit près de 150 fonctionnaires ou militaires de la gendarmerie en plus des effectifs locaux, a-t-il ajouté, précisant qu’« ils seront présents autant de fois qu’il le faudra ».

Depuis quatre nuits, Dijon est en proie à des tensions dans une ville peu habituée à ce genre de trouble. Tout a commencé par l’agression le 10 juin d’un adolescent issu de la communauté tchétchène. Des expéditions punitives « totalement inédites » ont ensuite été menées ce week-end dans le centre-ville et dans le quartier sensible des Grésilles par des membres de cette communauté, et un gérant d’une pizzeria a été grièvement blessé par balles.

Après trois nuits de violences, les forces de l’ordre ont dispersé lundi soir un attroupement d’hommes cagoulés et visiblement armés voulant défendre leur quartier contre ces intrusions.

Les Grésilles est un quartier populaire où vit une importante population d’origine maghrébine.

Des véhicules et poubelles ont été brûlés, une équipe de journalistes locaux agressée ainsi que le conducteur d’un véhicule, selon la préfecture.

Quatre personnes ont été interpellées, selon la préfecture, précisant que les violences n’impliquaient cette fois pas de Tchétchènes.

Ces heurts inédits se sont vite placés sur le terrain politique, la dirigeante d’extrême-droite Marine Le Pen et celui de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon pointant « le chaos », tandis qu’Eric Ciotti (droite) évoquait « presque un théâtre de guerre ».

« Voir des jeunes qui brandissent des armes, voir 100 personnes qui se tapent dessus, qui s’agressent, c’est inacceptable », a dénoncé pour sa part le ministre français de l’Agriculture Didier Guillaume sur la chaîne Cnews.

Les autorités françaises nient quant à elle tout laxisme face aux évènements, le préfet de la région Bernard Schmeltz défendant sa stratégie de non-intervention pendant le week-end.

« Les populations n’ont en aucun cas été abandonnées », a-t-il assuré.

Le nombre précis de Tchétchènes résidant en France est impossible à déterminer car ils se fondent dans l’ensemble des ressortissants de nationalité russe. Très mobiles, ils sont pour beaucoup regroupés à Paris, autour de Nice (Sud-Est), et dans l’Est de la France.

16 JUIN 2020 | PAR AGENCE FRANCE-PRESSE

Les confrontations de Dijon sont impressionnantes mais le compte rendu des différents médias ne nous aide pas à comprendre ce qui les a motivées. Ce qui nous parait très triste c’est l’impression que les hostilités naissent entre des groupes qui ont peine à se départir des rôles réciproques qu’ils se sont donnés. Pour ce qui concerne les Tchétchènes qui sont le sujet de nos lettres tout compte bien sûr, leur histoire, leur exil, leur situation de minoritaire. Il serait tragique que l’on identifie comme le veut la propagande russe Tchétchènes et bandits. De même ce serait faire un contresens que d’imaginer que l’islamisme qui a influencé certains Tchétchènes joue un rôle quelconque dans ces évènements.

Une enquête journalistique désigne le FSB comme responsable du meurtre d’un exilé tchétchène à Berlin

Les services de sécurité russes seraient impliqués dans l’assassinat, en août 2019, de Zelimkhan Khangochvili.

Par Benoît Vitkine Publié le 18/02/2020

Qui a organisé le meurtre en pleine rue, à Berlin, du ressortissant géorgien Zelimkhan Khangochvili, ancien combattant de la deuxième guerre de Tchétchénie réfugié en Allemagne ? L’identité du tireur paraît faire peu de doute : arrêté sur les lieux du crime, le 23 août 2019, Vadim Krasikov (se présentant sous le faux nom de « Vadim Sokolov »), un Russe de 54 ans, a été inculpé pour meurtre, mardi 11 février.

Une enquête conjointe de Bellingcat, The Insider et Der Spiegel apporte aujourd’hui des éléments déterminants sur les possibles commanditaires et organisateurs de cette opération. Peu après le meurtre, les autorités allemandes avaient certes désigné la Russie, mais en laissant ouvertes plusieurs hypothèses, notamment un assassinat commis « pour le compte d’entités étatiques de la Fédération de Russie ou pour celui de la République autonome tchétchène ». Berlin avait aussi dénoncé le manque de coopération de Moscou et expulsé deux diplomates russes, entraînant une réaction similaire côté russe.

L’enquête journalistique, publiée lundi 17 février, exclut l’hypothèse d’une opération menée par des tueurs à la solde du président tchétchène, Ramzan Kadyrov, ou par des éléments incontrôlés, et évoque très clairement une implication directe du FSB, les services de sécurité – plus précisément son groupe opérationnel « Vympel », fondé en 1981 pour mener des opérations à l’étranger et rebaptisé « département V » après la chute de l’URSS.

Portables utilisés par le tueur

Bellingcat, The Insider et Der Spiegel se fondent en premier lieu sur les données de deux téléphones portables utilisés par le tueur. Celles-ci montrent des conversations fréquentes, en particulier lors de la préparation de l’opération, avec un certain Edouard Bendersky. Officiellement, l’homme n’est que le responsable de l’Association des vétérans de Vympel et de son fonds caritatif, mais il entretient des liens soutenus avec les responsables opérationnels du « département V », notamment par le biais de l’entreprise de protection qu’il détient, également appelée « Vympel ». Ces contacts téléphoniques ont débuté dès le début de l’année 2019. Ils sont par exemple nombreux le jour où Krassikov récupère dans la ville de Briansk les documents faisant de lui « Vadim Sokolov ».

Les données des téléphones portables, récupérées grâce à un « lanceur d’alerte », montrent aussi des contacts directs entre Vadim Krasikov et des structures officielles du FSB, ainsi que la présence de Vadim Krasikov dans des bâtiments appartenant aux services de sécurité. Entre février et août 2019, l’homme se rend ainsi à huit reprises au Centre des opérations spéciales du FSB, dans la ville de Balachikha, à l’extérieur de Moscou. L’une de ces visites, peu avant son départ, dure quatre jours.

Bellingcat retrace aussi une partie des déplacements du tueur en Europe et, notamment, quelques jours avant son départ pour Berlin, un passage à Paris ressemblant fort à celui d’un touriste modèle arpentant les curiosités de la capitale française. Pour mémoire, Paris avait délivré un visa à « Vadim Sokolov », bien que celui-ci ait fourni une adresse inexistante.

Un homme « cruel »

L’Association des vétérans du groupe Vympel a immédiatement nié toute implication. Officiellement, les autorités russes continuent de présenter « Vadim Sokolov » comme une personne réelle voyageant avec de vrais documents, et elles réfutent les informations selon lesquelles cet homme a été impliqué dans deux meurtres en Russie, en 2007 et 2013, avant d’être miraculeusement enlevé des listes de personnes recherchées.

Vladimir Poutine, en revanche, s’est exprimé à plusieurs reprises sur le profil de la victime, Zelimkhan Khangochvili, le présentant comme un homme « cruel » responsable de la mort de « 98 personnes ». Moscou n’a pas apporté d’éléments pour étayer cette affirmation ; et Berlin a démenti avoir reçu des demandes d’extradition concernant M. Khangochvili, comme l’assurait le président russe.

Les autorités allemandes ont toutefois évité, pour l’heure, de faire monter les tensions avec le Kremlin à ce sujet, loin de la réaction britannique après la tentative d’assassinat de l’ancien agent russe Sergueï Skripal, en mars 2018. Cette dernière opération – comme la plupart des actions d’espionnage constatées ou empêchées ces dernières années sur le sol européen – avait été attribuée au renseignement militaire, le GRU, et non au FSB.

Ancien commandant insurgé lors de la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000), M. Khangochvili avait, après la guerre, rejoint les forces spéciales du ministère de l’intérieur géorgien. Il était membre de la minorité tchétchène de Géorgie, qui réside dans la vallée du Pankissi. Là, il était surtout connu pour ses interventions visant à dissuader les jeunes locaux de rejoindre le djihad au Moyen-Orient. Se sentant menacé à Tbilissi, il avait quitté la Géorgie pour Berlin, où il vivait sous une fausse identité. Son nom s’ajoute à une longue liste d’opposants ou d’anciens combattants tchétchènes tués hors de Russie.

Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)

Comment faire taire un blogueur?

En Tchétchénie, comme ailleurs, les réseaux sociaux ont une grande audience. Après Tumso Abdurakhmanov qui a été obligé de fuir son pays, qui a vu sa famille menacée et qui réside en Pologne, le cas de Islam Nukhanov qui a osé filmé les riches résidences des puissants du régime a entrainé un procès : Elena Milashina de Novaya Gazeta et l’avocate Marina Dubrovina sont venues assister au procès dû à un montage habituel (on aurait trouvé des munitions chez lui). Comme ce qui doit être tu nécessite des moyens on les a battues.

Une attaque contre Elena Milashina et Marina Dubrovina était liée à leurs activités professionnelles, note le défenseur des droits humains Oleg Kozlovsky, dont l’enlèvement à Magas fait l’objet d’une enquête depuis plus d’un an. L’agression contre les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme fait partie d’une campagne visant à les expulser de Tchétchénie, estime Dmitry Piskunov, chef de la branche nord-caucasienne du « Comité contre la torture » (CaT).

Le « Nœud Caucasien » a rapporté que le 6 février, Elena Milashina, correspondante du journal « Novaya Gazeta », et l’avocat de Krasnodar, Marina Dubrovina, avaient été agressées par un groupe d’hommes et de femmes dans un hôtel de Grozny.

Elena Milashina pense qu’elle et Marina Dubrovina ont été battues en raison du fait qu’elles avaient assisté au procès dans une affaire contre Islam Nukhanov, qui a tourné une vidéo sur le style de vie luxueux des responsables tchétchènes. Une épouse d’Islam Nukhanov a réussi à faire ouvrir une enquête suite à sa plainte concernant la détention illégale de son mari.

Oleg Kozlovsky, militant de « Amnesty International » (AI), a noté que le nombre de délits résolus liés aux attaques contre les défenseurs des droits humains et les journalistes dans le Caucase est « proche de zéro ».

Pendant leur travail en Tchétchénie, Marina Dubrovina et Elena Milashina ont reçu à plusieurs reprises des menaces. L’attaque contre elles à Grozny a été organisée au su des autorités locales, croient les amis et les collègues des victimes.

Selon Oleg Kozlovsky, la pratique de l’intimidation des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme existe non seulement dans le nord du Caucase, « mais dans de nombreux endroits de la Russie ».

Dmitry Piskunov suggère que les attaques contre Elena Milashina et Marina Dubrovina sont au même niveau que les détentions et les attaques contre les militants de « Memorial », du Centre des droits de l’homme (CDH) et du « Comité contre la torture ».

Auteur: Alyona Sadovskaya

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/49962/

© Caucasian Knot

Des relations du blogueur Imran Aliev rendent compte des circonstances de son meurtre.

L’article du Nœud Caucasien explicite les conditions du meurtre d’Imran Aliev. Nous verrons si l’enquête avancera dans ce sens mais nous ne pouvons qu’être inquiets de cette possibilité de meurtre loin de la base du commanditaire. Nous rappelons que dans l’affaire du meurtre à Berlin la France avait accordé un visa au présumé tueur. Cette fois-ci il semble que le territoire français ait pu servir à ce meurtre. Nous nous souvenons aussi des fortes réactions de l’Angleterre lorsque des citoyens russes se sont permis de venir commettre des meurtres. Nous souhaitons que la France réagisse avec force.

Le blogueur tchétchène Imran Aliev a été assassiné en France après qu’un Tchétchène venu en Europe a réussi à gagner sa confiance, d’après des relations d’Imran Aliev.

Le « Nœud Caucasien » a rapporté que le 1er février on avait retrouvé assassiné à coups de couteau Imran Aliev, originaire de Tchétchénie et blogueur connu sous le nom de Mansur Stary, dans une chambre d’un hôtel de Lille. Imran Aliev a été poignardé à mort par un habitant du district de Gudermes en Tchétchénie, qui est déjà retourné chez lui, d’après le blogueur Tumso Abdurakhmanov le 2 février.

L’avocat Aslan Artsuev, chef de la branche allemande de l’Association internationale « Paix et droits de l’homme », a déclaré au correspondant du « Nœud Caucasien » qu’il connaissait la victime. Selon lui, Imran Aliev a obtenu le statut de réfugié en Belgique il y a quatre ans.

Selon Aslan Artsuev, il y a quelque temps, un follower de la chaîne YouTube du blogueur, nommé Usman a contacté Imran Aliev. L’homme s’est plaint au blogueur qu’il souffrait d’un cancer de l’estomac et l’a convaincu qu’il avait besoin d’un traitement en Europe. Imran Aliev lui a fait totalement confiance. Le tueur est arrivé chez Imran, en Belgique, qui l’a reçu, et accueilli pendant une semaine », d’après Aslan Artsuev.

« Le 28 janvier, Imran, son fils aîné Islam, et le tueur se sont rendus dans la ville belge de Menin, à la frontière avec la France. Ensuite, ils ont quitté la ville et franchi la frontière à pied, se sont rendus dans une pharmacie, puis se sont assis dans un café. Usman a insisté pour que le fils d’Imran les laisse seuls et a promis de s’occuper de son père. Lorsque le fils est revenu une heure plus tard, il n’a pas retrouvé son père ni son compagnon qui n’ont pu être joints par téléphone.

Vendredi (le 31 janvier), la police a appelé dans la matinée des membres de la famille pour identifier le corps « , a déclaré l’avocat.

Il a laissé entendre que le meurtre d’Imran Aliev était politiquement motivé. « Le blogueur a critiqué Ramzan Kadyrov et le gouvernement tchétchène sans ménager ses mots », a déclaré Aslan Artsuev.

Cet article a été initialement publié sur la page russe de l’agence Internet 24/7 «Caucasian Knot» le 4 février 2020 à 11h23 MSK.

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/49902/

© Caucasian Knot

Dénonciation d’un montage par Novaya Gazeta

Des Tchétchènes responsables d’un attentat contre des policiers auraient été exécutés sans procès en janvier 2017. Une journaliste de Novaya Gazeta a découvert qu’une supercherie a permis de dédouaner les autorités tchétchènes :

Selon des documents trouvés par le journal Novaya Gazeta, deux résidents de Tchétchénie, qui ressemblaient à leurs frères figurant sur la « liste des exécutions », ont induit en erreur le médiateur russe.

Le Nœud Caucasien a rappelé que le 9 juillet 2017, le journal Novaya Gazeta a rendu compte qu’en Tchétchénie, des personnes arrêtées après une attaque contre des policiers à Grozny le 17 décembre 2016, ont été exécutées dans la nuit du 26 janvier 2017.

Le 17 mai 2017, le Département des enquêtes en chef du District fédéral du Nord-Caucase (NCFD) du Comité d’enquête de la Fédération de Russie (ICRF) a publié une résolution refusant d’engager des poursuites pénales concernant l’exécution massive de résidents tchétchènes. En particulier, les enquêteurs ont noté que deux personnes de la « liste des exécutions » étaient vivantes. Ces personnes, qui se sont présentées comme Shamkhan Yusupov et Makhma Muskiev, ont déclaré que personne ne les avait détenues ou torturées en hiver et au printemps 2017. Des copies de passeports étaient jointes à leurs notes explicatives, d’après l’article d’Elena Milashina « La contrefaçon »publié aujourd’hui par Novaya Gazeta.

En septembre 2017, en Tchétchénie, la médiatrice russe Tatiana Moskalkova a rencontré les auteurs des notes explicatives susmentionnées. Les journalistes de Novaya Gazeta ont comparé les séquences vidéo de la réunion avec la série de photos du ministère tchétchène de l’Intérieur (MIA), qui contenait les données de 67 personnes détenues en janvier 2017. Il s’est avéré que l’homme qui avait rencontré Tatiana Moskalkova en se présentant comme étant Makhma Muskiev ressemblait à un détenu, mais avait des yeux d’une couleur différente, une forme de nez différente, et une autre chevelure. Les documents d’enquête contenaient des informations sur Umar Turkoev, un frère de Makhma Muskiev, qui ressemblait à la personne qui avait rencontré Tatiana Moskalkova.

« Il ne fait aucun doute que c’est Umar Turkoev qui a été filmé par des fonctionnaires du médiateur russe, tandis que son frère Makhma Muskiev est clairement apparu comme un détenu sur la série de photos du MIA tchétchène », a conclu Elena Milashina.

Shamkhan Yusupov avait également un frère qui, selon Elena Milashina, qui se faisait passer pour lui. « Le frère de Shamkhan Yusupov lui ressemblait parfaitement. Les frères Yusupov étaient des vrais jumeaux, d’après l’article publié par Novaya Gazeta.

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/49824/

© Caucasian Knot

27/01/2020

A propos de cette histoire rocambolesque on se demande si la médiatrice était ou non complaisante, prête à suivre sans s’interroger un montage des autorités tchétchènes afin de ne pas avoir à les condamner.

Défenseurs des droits humains: pourquoi les natifs du Caucase partent pour l’Europe

La répétition des expulsions de natifs du Caucase du Nord vers la Russie contredit les principes du droit international. Les personnes qui demandent l’asile en Europe sont victimes de violences domestiques et de poursuites pénales illégales, aussi bien que celles qui sont harcelées dans leur pays d’origine pour leurs convictions religieuses. Cela est explicite dans le rapport préparé par la défenseuse des droits humains Svetlana Gannushkina, dont des extraits sont publiés par le « Nœud Caucasien ».

Le rapport « Pourquoi les citoyens russes demandent l’asile en Europe? » préparé par Svetlana Gannushkina, à la tête du « Comité d’assistance civique », est une démarche pour « attirer l’attention des autorités des pays de l’UE sur le fait que les politiques d’expulsion des citoyens russes demandeurs d’asile en Europe vers leur pays ne respecte pas les principes du droit international », précise le document, présenté aujourd’hui par les défenseurs des droits humains lors d’une conférence de presse à Moscou. Le rapport met un accent particulier sur le changement d’attitude des autorités européennes à l’égard des réfugiés en raison de la « politique migratoire restrictive et de la propagande des forces politiques d’extrême droite ». Ainsi, en Allemagne, qui est restée longtemps favorable aux réfugiés, il y a eu « une tendance à remplacer l’extradition par l’expulsion », notent les défenseurs des droits humains.

Le rapport de 40 pages se compose de cinq parties consacrées aux violations des droits humains commises par le régime de Ramzan Kadyrov en Tchétchénie, à la situation des femmes dans la république, aux victimes d’infractions criminelles fabriquées, à la persécution des Témoins de Jéhovah et à la nécessité pour les réfugiés de Russie de s’installer en Europe. En outre, le rapport présente des exemples de personnes victimes des politiques citées dans le rapport, en mentionnant les personnes responsables de ces tragédies.

Le problème l’expulsion vers la Russie concerne les Tchétchènes. Il est illustré par l’histoire de Tumso Abdurakhmanov, qui a demandé l’asile en Pologne, mais a dû faire face à une menace d’extradition vers la Russie.

« Avec beaucoup de difficultés, grâce à une campagne internationale très active, il a été possible d’empêcher l’extradition de la Pologne vers la Russie de Tumso Abdurakhmanov, un blogueur qui a vivement critiqué le régime de Ramzan Kadyrov. Magomed Daudov, président du parlement tchétchène a déclaré une «vendetta» contre Tumso Abdurakhmanov, ce qui constitue une preuve éclatante de ce qui se passe dans l’un des territoires de la Russie … Des relais de manifestation devant l’ambassade de Pologne à Moscou étaient tenus par des membres de deux ONG russes, «Mémorial» et l ‘«Aide civique». Ces deux ONG ont, par le passé, reçu du ministère polonais des Affaires étrangères (MAE) le prix Pro Dignitate Humana (pour la dignité humaine). Cependant, les responsables de l’ambassade de Pologne ont refusé non seulement de se présenter aux manifestants, mais même d’accepter de prendre une lettre destinée au MAE polonais de la part de deux lauréats du prix Pro Dignitate Humana. Devons-nous considérer qu’il s’agit désormais des relations habituelles entre les autorités de l’Union européenne et la société civile en Russie?  » s’est demandé Svetlana Gannushkina.

Le 27 décembre 2018, une série de manifestations en soutien à Tumso Abdurakhmanov, menacé d’expulsion vers la Russie, a eu lieu devant l’ambassade de Pologne à Moscou. Oleg Orlov, responsable du programme « Points chauds » du Centre des droits de l’homme « Memorial », Vladimir Malykhin, membre de « Memorial », et Svetlana Gannushkina ont assisté à l’action de protestation.

Des femmes tchétchènes tentent de fuir en Europe suite à la persécution de leurs proches

Un asile en Europe est également souvent recherché par les femmes de Tchétchénie, qui «fuient les mauvais traitements, les mariages forcés et, peut-être, tout d’abord, la tradition de retirer les enfants de leur mère en cas de divorce ou de décès. du mari « , indique le rapport. Les défenseurs des droits humains doivent mentionner la situation des femmes en Tchétchénie « dans presque tous les rapports » qui concernent des violations des droits humains en Russie « , déclare Svetlana Gannushkina.

«Les organisations de défense des droits de l’homme sont souvent interpelées par des femmes qui craignent en permanence d’être expulsées des pays de l’Union européenne où elles demandent l’asile. Notre pratique montre également que les enfants emmenés par leur père dans de nouvelles familles ne bénéficient pas toujours d’un bon traitement. La nouvelle épouse du père des enfants peut s’en prendre aux enfants de son mari pour les mauvais traitements qu’elle a subis de la part de son mari et de sa mère. Il y a eu un cas où nous avons aidé une femme, dont le fils de quatre ans était battu par le père du mari. Le garçon a été intimidé; il est resté à l’écart de tous les hommes et est resté accroché à sa mère quand elle est venue nous voir avec sa fille à Moscou. La famille a obtenu l’asile dans l’un des pays de l’UE. Par conséquent, en cas de renvoi vers la Russie, non seulement la femme, mais aussi son enfant seraient en danger de violence physique, dit le rapport.

Pendant ce temps, un déplacement vers une autre région de la Russie « ne change rien à une telle situation ». « Une femme avec des enfants ne sera pas acceptée par ses proches. Elle ne pourra pas trouver de logement ou d’emploi, et elle ne pourra pas obtenir les documents pour inscrire ses enfants à l’école ou au jardin d’enfants. Si une femme tente une de ces démarches, elle devra être enregistrée auprès du ministère de l’Intérieur (MIA), les informations sur son enregistrement seront transférées en Tchétchénie et les personnes, de qui la femme a tenté de s’échapper et de protéger ses enfants, arriveront immédiatement en provenance de Tchétchénie », a rapporté Svetlana Gannushkina.

Les autorités des pays européens prennent leur distance avec les réfugiés soupçonnés de terrorisme

La défenseuse des droits humains déclare que la campagne contre le terrorisme en Russie « développe l’ingéniosité » des organes chargés de l’application des lois et conduit à la fabrication de cas criminels. « C’est le moyen le plus simple d’utiliser de telles campagnes pour vaincre des concurrents en les accusant de financer des terroristes, de comploter des actes terroristes et de participer à des hostilités en dehors de la Russie. Nous connaissons de nombreux cas d’accusations d’implication dans des hostilités en Syrie, tandis que les accusés ont des références irréfutables des preuves documentaires de leur présence dans un autre pays au moment indiqué par les enquêteurs, où les prévenus étudiaient ou faisaient des affaires « , a rapporté Svetlana Gannushkina.

Le 28 mai, les autorités belges ont extradé vers la Russie Immampasha Akhmadov, originaire du Daghestan. Il a été placé dans une SIZO (une prison provisoire) et, il y a quelques jours, le FSB a rapporté qu’Immampasha Akhmadov était accusé d’avoir participé aux hostilités en Syrie aux côtés des militants.

« Donnons un exemple qui montre la facilité avec laquelle de fausses accusations sont fabriquées. En 2012, sous la torture, un jeune originaire de Tchétchénie, appelons-le Ibragim, a avoué sa collaboration avec des formations armées illégales (FIA). Son oncle, un homme d’affaires, a payé beaucoup d’argent pour garantir que son neveu ne soit condamné qu’à un an d’emprisonnement. Ibragim a été mis en liberté, mais [un organisme chargé de l’application des lois] en Tchétchénie ne l’a pas laissé tranquille. Il a été plusieurs fois emmené dans un immeuble des forces de l’ordre et celles-ci ont extorqué de l’argent aux membres de sa famille et l’ont menacé de torture et d’un nouveau procès. Des proches ont envoyé Ibragim en Europe, mais il n’a pas pu prouver qu’il avait besoin d’asile. Les autorités du pays où il a fait sa demande se sont inquiétées de son passé. Il a été expulsé vers la Russie. Le rapport indique qu’une fois en Tchétchénie, les forces de l’ordre ont tout de suite commencé à fabriquer des accusations de participation aux hostilités en Syrie « .

Selon Svetlana Gannushkina, les ONG sont également souvent sollicitées par des proches de jeunes résidents du Caucase du Nord, accusés d’être impliqués dans « l’État islamique » (EI), une organisation terroriste interdite en Russie par la justice.

« Ainsi, en 2015, nous avons reçu un appel d’Aslan Evloev, le père de Rashid Evloev, qui a été extradé d’Allemagne à la demande de la Russie pour implication présumée dans les hostilités en Syrie … Rashid avait décidé d’aller en Turquie pour intégrer  un institut islamique et apprendre l’arabe. Ses parents ne s’y sont pas opposés. Rashid est parti pour Istanbul et a commencé à étudier. De plus, il a travaillé dans une entreprise et a envoyé des marchandises à ses parents pour qu’ils les vendent dans leur boutique. Quelques temps après, un agent du FSB a rendu visite à la famille Evloev et a rapporté que, selon le FSB, Rashid combattait en Syrie pour l’EI  … Aslan a exprimé son indignation et a présenté les reçus des achats de marchandises que son fils avaient faits en Turquie, là où il se trouvait et a déclaré que les colis provenaient d’Istanbul. Mais cela n’a pas suffi … Le FSB a continué à convoquer les parents de Rashid et à leur assurer que les services spéciaux disposaient d’informations précises sur les combats de Rashid en Syrie « , indique le rapport.

Après cela, Rashid Evloev est parti pour l’Allemagne avec l’espoir d’y obtenir l’asile. « Il a été placé dans un camp de réfugiés à Hambourg, et il a commencé les démarches pour obtenir l’asile. L’Allemagne a ensuite reçu une demande d’extradition de la Russie qui accusait Rashid de participer à l’EI et a averti de la constitution d’un dossier pénal à son encontre. <…> Les documents, envoyés de Turquie, prouvant le fait qu’à la période indiquée, Rashid était en Turquie et non en Syrie, n’ont pas été pris en compte. Neuf mois après le premier refus d’extradition en raison de l’absence de preuves fournies par la Russie dans ce dossier et le nouveau procès, Rashid a été extradé vers la Russie « , a rapporté le défenseur des droits humains.

Le 31 août 2016, Rashid Evloev, originaire d’Ossétie du Nord, a été condamné à six ans de prison sous l’accusation d’avoir suivi une formation dans un centre d’entrainement pour militants en Syrie. Selon les enquêteurs, au cours de l’hiver 2013-2014, après avoir terminé sa formation, Rashid Evloev est parti en Turquie pour ensuite retourner en Russie dans le but de commettre des actes terroristes. Un avocat et des proches de Rashid Evloev ont déclaré qu’il n’était pas coupable.

Lors d’un des procès, le tribunal a auditionné un témoin qui a effectivement participé aux hostilités en Syrie et a été condamné pour cela à trois ans d’emprisonnement avec sursis. « Le témoin a confirmé avoir vu Rashid en Syrie dans un camp d’entrainement avec une arme à feu dans les bras. Nous connaissons au moins trois cas où le même témoin, omniprésent, a affirmé qu’il avait vu d’autres accusés dans des cas similaires. Rashid a été condamné à six ans de prison. Nous ne pouvons rien faire d’autre que de mentionner que l’Allemagne n’a pas accordé l’attention nécessaire au cas de Rashid, malgré nos demandes de contrôle des conditions de détention de Rashid Evloev et du réel fond de l’affaire « , indique le rapport.

Des défenseurs des droits humains préoccupés par la persécution des Témoins de Jéhovah

Après le 20 avril 2017, la Cour suprême (CS) de Russie a reconnu le Centre administratif des Témoins de Jéhovah en Russie en tant qu’organisation extrémiste.  Une « campagne de persécution des Témoins de Jéhovah a commencé, et s’est généralisée », indique Svetlana Gannushkina dans son rapport.

« Comme dans d’autres cas de reconnaissance d’organisations extrémistes et même terroristes, il n’y avait aucun membre du Centre administratif des témoins de Jéhovah au procès … Les décisions sont prises à la demande du ministère de la Justice (MoJ), sur la base d’extraits de textes par lesquels il est impossible de juger de l’activité de l’organisation ou de son idéologie … La campagne de persécution s’est fortement intensifiée en avril 2018, lorsque des perquisitions et des arrestations ont commencé dans diverses régions et touché des dizaines de croyants, dont nombre d’entre eux se sont retrouvés accusés dans des affaires criminelles et ont été placés en garde à vue. Au début du mois de mai 2019, au moins 154 croyants avaient été victimes de persécutions « , indique le rapport.

Svetlana Gannushkina a mentionné que le 6 février, dans la ville d’Orel, le tribunal a déclaré le citoyen danois Dennis Christensen coupable en vertu de l’alinéa 1 de l’article 282.2 du Code pénal de la Fédération de Russie (teneur des activités d’une organisation religieuse à l’égard de laquelle une décision de liquidation a été prise en raison de son caractère extrémiste) et l’a condamné à six ans de prison. « En 1994, par décret du président de la Fédération de Russie, les Témoins de Jéhovah ont été réhabilités et reconnus en tant victimes de la répression politique. Cependant, les temps sombres sont aujourd’hui de retour « , a rapporté Svetlana Gannushkina. La défenseuse des droits humains a expliqué qu’après la condamnation de Dennis Christensen le 6 février, la campagne de persécution des Témoins de Jéhovah s’était intensifiée.

« Lors de la conférence de presse, des membres de la communauté des Témoins de Jéhovah ont parlé de plus de 400 perquisitions effectuées dans les domiciles de leurs collègues. 160 personnes ont été traduites en justice, dont environ 40 femmes, et des poursuites pénales ont été engagées contre 70 personnes, « a déclaré l’auteur du rapport.

Le « Nœud Caucasien » a rapporté un de ces cas en Kabardino-Balkarie : Yuri Zalipaev, chef de la communauté des Témoins de Jéhovah de Maisky, a été accusé d’incitation à la haine religieuse et à l’appel à des activités extrémistes. Il a plaidé non coupable. Au tribunal, un avocat de l’accusé a déclaré que les témoins à charge étaient affiliés aux organes chargés de l’application des lois et un expert linguistique a noté la différence entre le style de discours de l’accusé et les déclarations qui lui étaient attribuées.

Les membres des Témoins de Jéhovah se trouvent dans une situation encore pire, note Svetlana Gannushkina lorsque leur famille considère leur foi comme un crime et une apostasie. À titre d’exemple, elle a évoqué l’histoire d’une femme d’Ossétie du Nord et de sa fille. La femme a dû déménager pour se cacher de son ancien mari. Celui-ci les a poursuivis et a battu leur fille pour qu’elles renoncent à leur foi.

« La mère et sa fille doivent changer constamment d’endroit, mais l’ancien mari finit toujours par les retrouver, surgit à leur domicile et leur parle pendant des heures pour dire qu’elles ont choisi la mauvaise voie et qu’elles doivent changer leur façon de penser. Toute parole de leur fille qui contredit son discours provoque sa colère et son traitement cruel envers elle. Toutes nos tentatives pour leur trouver un refuge en dehors de la Russie ont échoué. On leur a refusé des visas même quand elles ont voulu acheter des voyages organisés « , indique le rapport.

Caucasian Knot 16 Juillet 2019

L’enquête sur le meurtre d’un Géorgien à Berlin s’oriente vers la Russie

L’Allemagne a expulsé, mercredi, deux diplomates russes, accusant Moscou de ne pas avoir « coopéré » dans l’enquête sur le meurtre de Zelimkhan Khangochvili, ex-insurgé de la guerre en Tchétchénie.

L’Allemagne a expulsé, mercredi 4 décembre,deux diplomates russes, accusant Moscou de ne pas avoir suffisamment « coopéré » dans l’enquête sur le meurtre, à Berlin, d’un Géorgien pour lequel est soupçonné un Russe.

Cette annonce fait suite à la décision du parquet fédéral de Karlsruhe, compétent en matière d’espionnage, de se saisir de l’enquête sur l’assassinat, en août, dans la capitale allemande, de Zelimkhan Khangochvili, un Géorgien, ex-commandant insurgé de la deuxième guerre en Tchétchénie (1999-2000). La justice allemande estime que le meurtre de ce Géorgien de la minorité tchétchène du pays avait été commis « soit pour le compte d’entités étatiques de la Fédération russe, soit pour le compte de la République autonome tchétchène ».

Moscou, qui a toujours formellement démenti être impliqué dans cette affaire, a promis de répliquer à cette décision d’expulsion jugée « inamicale et sans fondement ».

Fausse identité

Le 23 août, dans un parc du centre de Berlin, un Russe de 54 ans, arrêté sur les lieux du meurtre de Zelimkhan Khangochvili, est trouvé en possession d’un passeport au nom de Vladimir Sokolov. C’est une fausse identité, mais ses papiers sont valides. Les regards se tournent alors vers Moscou et les services secrets militaires russes (GRU), déjà accusés d’opérations de ce type en Europe, dont la tentative d’empoisonnement de Sergueï Skripal, en mars 2018, un ex-agent russe exilé au Royaume-Uni. Mardi 3 décembre, le site d’investigation anglais Bellingcat a livré son vrai nom : Vadim Krasikov, déjà soupçonné du meurtre d’un homme d’affaires russe, le 19 juin 2013, à Moscou.

En Allemagne, des parlementaires se sont exprimés sur cette affaire. Norbert Röttgen, président (CDU) de la commission des affaires étrangères du Bundestag, a estimé, le 2 octobre, dans le Spiegel, que « la signature politique de ce crime [l’assassinat de Zelimkhan Khangochvili] semble faire peu de doute ».

Un troisième pays pourrait être concerné par cette affaire : la France. Le parquet fédéral allemand a en effet adressé aux autorités françaises une demande d’entraide judiciaire internationale pour éclairer des zones d’ombre concernant Sokolov [Krasikov]. Elle vise son entrée dans la zone Schengen et son séjour en France avant de commettre son forfait en transitant par Varsovie.

Le consulat de France, à Moscou, lui a délivré, en urgence, le 29 juillet, un visa pour 90 jours avec multiples entrées. Impéritie des services consulaires ou laxisme coupable ? Un grief rejeté par un chef du contre-espionnage français : « Sokolov aurait pu entrer par n’importe quel autre pays de la zone Schengen, il serait aussi passé inaperçu. »

Une carte SIM retrouvée dans un hôtel à Varsovie

Le souci, comme l’a révélé Bellingcat, réside dans le fait que le formulaire de demande du visa n’a été que partiellement rempli et l’adresse personnelle, à Saint-Pétersbourg, figurant sur le passeport n’existe pas. Ce dernier point ne pouvait pas être décelé par le consulat. Bellingcat a précisé que ce passeport litigieux, non biométrique, a été obtenu, le 18 juillet 2019, auprès du même bureau du ministère de l’intérieur russe, d’où étaient sortis ceux des agents du GRU mis en cause dans l’affaire Skripal. Selon nos informations, le ministère des affaires étrangères français a ouvert une enquête interne sur la délivrance du visa.

Arrivé à Paris, le 31 juillet, Sokolov a résidé au Pratic Hotel, dans le 4e arrondissement. La fouille de la chambre et les vérifications auprès de l’établissement n’auraient rien donné. En revanche, une carte SIM a été retrouvée dans la chambre d’hôtel qu’il a occupée à Varsovie. Le résultat de son exploitation n’est pas encore connu. Bellingcat assure, enfin, que tous les fichiers administratifs russes contenant les données officielles ayant permis à Sokolov d’obtenir son passeport ont été purgés début septembre.

La thèse d’une aide bureaucratique et sécuritaire de l’Etat russe apportée à cette opération se renforce. Des membres de la communauté du renseignement britannique et français ont également évoqué, auprès du Monde, « un assassinat commandité par le régime tchétchène pro-Kremlin de Ramzan Kadyrov avec une aide logistique de l’Etat russe ». Même si aucun élément formel n’a pu encore étayer cette thèse.

« Se garder de toute exploitation politique »

Auteur d’un rapport sur l’agressivité des services russes, remis, le 17 octobre, au premier ministre britannique – qui ne veut pas le publier avant les élections du 12 décembre –, le député Dominic Grieve, qui vient de quitter la tête du comité parlementaire chargé du contrôle des services de renseignement, à Westminster, s’est refusé à le commenter. Selon nos informations, il pointerait, notamment, le manque de vigilance des services européens, y compris britanniques, face à l’hostilité russe. M. Grieve n’a pas démenti ce qu’il nous déclarait déjà, mi-2018 : « Nous avons voulu conserver de bonnes relations avec la Russie, mais l’affaire Skripal a montré que cela n’était pas possible. Ils vont à la limite et ne s’arrêtent que lorsqu’on fait preuve de force. »

Un conseiller d’Emmanuel Macron estime qu’une affaire comme celle de Sokolov « devait se régler entre services ». Selon lui, « il faut se garder de toute exploitation politique d’un tel dossier », car « la volonté de la France de renouer les liens stratégiques avec Moscou n’a pas manqué de faire réagir les Etats adeptes de l’affrontement direct avec la Russie ». Les pourfendeurs de la relance, au mois d’août, par la France, du dialogue stratégique avec la Russie n’ont, en effet, pas été longs à exploiter l’affaire du mort de Berlin.

Au sein du renseignement français, on vit assez mal la critique d’une France qui paierait le prix d’une stratégie trop douce à l’égard de Moscou. L’un de ses hauts responsables assure au Monde que si la France coopère étroitement avec la Russie en matière d’antiterrorisme, « ses services ne sont ni naïfs ni complaisants » vis-à-vis du renseignement extérieur russe, connu pour son agressivité. Les moyens consacrés, en France, à sa surveillance « sont, a-t-il ajouté, sans doute supérieurs à n’importe quel autre service en Europe ».

Le Monde, Jacques Follorou le 4/12/2019

La CEDH a rendu publique la plainte de Maxime Lapunov laissant espérer une enquête en Russie

Les autorités russes n’ont pas enquêté sur les actes de torture perpétrés contre Maxime Lapunov en Tchétchénie, mais la publicité qu’en a faite la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) devrait enclencher l’enquête en Russie, d’après l’avocat. Les défenseurs des droits humains continuent à aider les gays de Tchétchénie à s’enfuir, a annoncé le réseau LGBT russe.

Le « noeud caucasien » a indiqué que la Cour européenne des droits de l’homme avait fait état de la plainte de Maxime Lapunov pour avoir été torturé en Tchétchénie en raison de son orientation sexuelle. Les autorités russes doivent expliquer leur position à la Cour européenne des droits de l’homme au plus tard le 12 mars 2020. La plainte déposée en mai a été acceptée pour examen en un temps record.

Le cas de Lapunov est unique car il est le premier à faire cette démarche, a déclaré Veronica Lapina, une employée du réseau russe LGBT.

Avant lui, aucun des détenus en Tchétchénie n’avait rendu compte de torture motivée uniquement par son orientation sexuelle, bien que nous ayons déjà documenté plus de 150 cas de violation des droits des personnes LGBT en Tchétchénie. Maxime est un homme très courageux », a déclaré Mme Lapina, ajoutant qu’en 2017, Maxime Lapunov a été contraint de quitter la Russie à cause de menaces.

Elle a noté qu’entre avril 2017 et aujourd’hui, le réseau LGBT a aidé à s’enfuir 159 personnes de Tchétchénie.

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/49209/

© noeud caucasien 26 Novembre 2019

En Tchétchénie, la violence du clan Kadyrov s’affiche ouvertement

Les révélations de tortures, exécutions et disparitions ne cessent de se multiplier dans la République d’où les derniers défenseurs des droits de l’homme ont été chassés.

A l’exception de leur chef, Ramzan Kadyrov, banni du réseau social après en avoir été un utilisateur compulsif, les officiels tchétchènes raffolent d’Instagram, où ils diffusent photos viriles et réflexions décomplexées. Vendredi 15 novembre, Alikhan Tsakaev, le chef de la police d’Argoun, cinquième ville de la République située dans l’agglomération de Grozny, se prêtait à l’exercice : « Il est prouvé scientifiquement que le clic du cran de sécurité remplace quarante minutes de discussion éducative, et qu’une balle dans la jambe modifie à près de 100 % le regard sur la vie d’une personne. »

Difficile de ne voir là qu’une blague douteuse d’un fonctionnaire de second rang. La sortie illustre bien un changement profond à la tête de la Tchétchénie, où l’usage de la violence, déjà ancien, s’affiche de manière de plus en plus désinhibée et ouverte sans susciter la réprobation de Moscou.

Début novembre, c’est une intervention publique de Ramzan Kadyrov qui avait suscité un émoi important en Russie. Le président y recommandait de défendre la « concorde » et « l’honneur » de la République « en tuant, en arrêtant, en effrayant ceux qui sèment la discorde », y compris les « utilisateurs d’Internet ».

Electrochocs

Interrogé sur ces déclarations, le porte-parole du Kremlin s’était contenté de remettre en cause la « fiabilité » de la BBC, laquelle s’était pourtant contentée de signaler ce discours… diffusé par la télévision tchétchène. M. Kadyrov lui-même, que de nombreux témoignages d’exilés décrivent comme ayant personnellement pris part à des tortures, s’est expliqué lundi 18 novembre, mettant ces paroles sur le compte de la « culture tchétchène, dans laquelle on dit aussi à ses enfants : Je vais te tuer ! ». Le mufti de Grozny a également soutenu le président.

Peu auparavant, en octobre, apparaissait sur les réseaux sociaux une vidéo montrant l’ancien maire de Grozny, neveu de Ramzan Kadyrov, frappant des hommes ou des femmes dans son bureau ou utilisant contre eux des électrochocs. Islam Kadyrov a reconnu un comportement « inadéquat », loin toutefois des grandes séances télévisées d’excuses de citoyens en pleurs, accusés d’avoir offensé les autorités.

Ces différentes déclarations bravaches résonnent évidemment avec les innombrables révélations de tortures, exécutions et disparitions dans la République, d’où les derniers défenseurs des droits humains ont été chassés. Ces dernières années, les purges successives visant les homosexuels se sont régulièrement retrouvées au cœur de l’actualité à l’étranger.

Récemment, le journal Novaïa Gazeta a documenté la disparition, en janvier 2017, de soixante-quatre Tchétchènes, dans la foulée d’une attaque terroriste à Grozny. Parmi ces jeunes hommes, dont le lien avec de quelconques djihadistes n’a pas été présenté, vingt-sept auraient été exécutés. Le pouvoir central a toujours refusé d’enquêter sur ces cas.

Benoît Vitkine (Moscou, correspondant) Le Monde le 18/11/2019