Archive | février 2020

Une enquête journalistique désigne le FSB comme responsable du meurtre d’un exilé tchétchène à Berlin

Les services de sécurité russes seraient impliqués dans l’assassinat, en août 2019, de Zelimkhan Khangochvili.

Par Benoît Vitkine Publié le 18/02/2020

Qui a organisé le meurtre en pleine rue, à Berlin, du ressortissant géorgien Zelimkhan Khangochvili, ancien combattant de la deuxième guerre de Tchétchénie réfugié en Allemagne ? L’identité du tireur paraît faire peu de doute : arrêté sur les lieux du crime, le 23 août 2019, Vadim Krasikov (se présentant sous le faux nom de « Vadim Sokolov »), un Russe de 54 ans, a été inculpé pour meurtre, mardi 11 février.

Une enquête conjointe de Bellingcat, The Insider et Der Spiegel apporte aujourd’hui des éléments déterminants sur les possibles commanditaires et organisateurs de cette opération. Peu après le meurtre, les autorités allemandes avaient certes désigné la Russie, mais en laissant ouvertes plusieurs hypothèses, notamment un assassinat commis « pour le compte d’entités étatiques de la Fédération de Russie ou pour celui de la République autonome tchétchène ». Berlin avait aussi dénoncé le manque de coopération de Moscou et expulsé deux diplomates russes, entraînant une réaction similaire côté russe.

L’enquête journalistique, publiée lundi 17 février, exclut l’hypothèse d’une opération menée par des tueurs à la solde du président tchétchène, Ramzan Kadyrov, ou par des éléments incontrôlés, et évoque très clairement une implication directe du FSB, les services de sécurité – plus précisément son groupe opérationnel « Vympel », fondé en 1981 pour mener des opérations à l’étranger et rebaptisé « département V » après la chute de l’URSS.

Portables utilisés par le tueur

Bellingcat, The Insider et Der Spiegel se fondent en premier lieu sur les données de deux téléphones portables utilisés par le tueur. Celles-ci montrent des conversations fréquentes, en particulier lors de la préparation de l’opération, avec un certain Edouard Bendersky. Officiellement, l’homme n’est que le responsable de l’Association des vétérans de Vympel et de son fonds caritatif, mais il entretient des liens soutenus avec les responsables opérationnels du « département V », notamment par le biais de l’entreprise de protection qu’il détient, également appelée « Vympel ». Ces contacts téléphoniques ont débuté dès le début de l’année 2019. Ils sont par exemple nombreux le jour où Krassikov récupère dans la ville de Briansk les documents faisant de lui « Vadim Sokolov ».

Les données des téléphones portables, récupérées grâce à un « lanceur d’alerte », montrent aussi des contacts directs entre Vadim Krasikov et des structures officielles du FSB, ainsi que la présence de Vadim Krasikov dans des bâtiments appartenant aux services de sécurité. Entre février et août 2019, l’homme se rend ainsi à huit reprises au Centre des opérations spéciales du FSB, dans la ville de Balachikha, à l’extérieur de Moscou. L’une de ces visites, peu avant son départ, dure quatre jours.

Bellingcat retrace aussi une partie des déplacements du tueur en Europe et, notamment, quelques jours avant son départ pour Berlin, un passage à Paris ressemblant fort à celui d’un touriste modèle arpentant les curiosités de la capitale française. Pour mémoire, Paris avait délivré un visa à « Vadim Sokolov », bien que celui-ci ait fourni une adresse inexistante.

Un homme « cruel »

L’Association des vétérans du groupe Vympel a immédiatement nié toute implication. Officiellement, les autorités russes continuent de présenter « Vadim Sokolov » comme une personne réelle voyageant avec de vrais documents, et elles réfutent les informations selon lesquelles cet homme a été impliqué dans deux meurtres en Russie, en 2007 et 2013, avant d’être miraculeusement enlevé des listes de personnes recherchées.

Vladimir Poutine, en revanche, s’est exprimé à plusieurs reprises sur le profil de la victime, Zelimkhan Khangochvili, le présentant comme un homme « cruel » responsable de la mort de « 98 personnes ». Moscou n’a pas apporté d’éléments pour étayer cette affirmation ; et Berlin a démenti avoir reçu des demandes d’extradition concernant M. Khangochvili, comme l’assurait le président russe.

Les autorités allemandes ont toutefois évité, pour l’heure, de faire monter les tensions avec le Kremlin à ce sujet, loin de la réaction britannique après la tentative d’assassinat de l’ancien agent russe Sergueï Skripal, en mars 2018. Cette dernière opération – comme la plupart des actions d’espionnage constatées ou empêchées ces dernières années sur le sol européen – avait été attribuée au renseignement militaire, le GRU, et non au FSB.

Ancien commandant insurgé lors de la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000), M. Khangochvili avait, après la guerre, rejoint les forces spéciales du ministère de l’intérieur géorgien. Il était membre de la minorité tchétchène de Géorgie, qui réside dans la vallée du Pankissi. Là, il était surtout connu pour ses interventions visant à dissuader les jeunes locaux de rejoindre le djihad au Moyen-Orient. Se sentant menacé à Tbilissi, il avait quitté la Géorgie pour Berlin, où il vivait sous une fausse identité. Son nom s’ajoute à une longue liste d’opposants ou d’anciens combattants tchétchènes tués hors de Russie.

Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)

Comment faire taire un blogueur?

En Tchétchénie, comme ailleurs, les réseaux sociaux ont une grande audience. Après Tumso Abdurakhmanov qui a été obligé de fuir son pays, qui a vu sa famille menacée et qui réside en Pologne, le cas de Islam Nukhanov qui a osé filmé les riches résidences des puissants du régime a entrainé un procès : Elena Milashina de Novaya Gazeta et l’avocate Marina Dubrovina sont venues assister au procès dû à un montage habituel (on aurait trouvé des munitions chez lui). Comme ce qui doit être tu nécessite des moyens on les a battues.

Une attaque contre Elena Milashina et Marina Dubrovina était liée à leurs activités professionnelles, note le défenseur des droits humains Oleg Kozlovsky, dont l’enlèvement à Magas fait l’objet d’une enquête depuis plus d’un an. L’agression contre les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme fait partie d’une campagne visant à les expulser de Tchétchénie, estime Dmitry Piskunov, chef de la branche nord-caucasienne du « Comité contre la torture » (CaT).

Le « Nœud Caucasien » a rapporté que le 6 février, Elena Milashina, correspondante du journal « Novaya Gazeta », et l’avocat de Krasnodar, Marina Dubrovina, avaient été agressées par un groupe d’hommes et de femmes dans un hôtel de Grozny.

Elena Milashina pense qu’elle et Marina Dubrovina ont été battues en raison du fait qu’elles avaient assisté au procès dans une affaire contre Islam Nukhanov, qui a tourné une vidéo sur le style de vie luxueux des responsables tchétchènes. Une épouse d’Islam Nukhanov a réussi à faire ouvrir une enquête suite à sa plainte concernant la détention illégale de son mari.

Oleg Kozlovsky, militant de « Amnesty International » (AI), a noté que le nombre de délits résolus liés aux attaques contre les défenseurs des droits humains et les journalistes dans le Caucase est « proche de zéro ».

Pendant leur travail en Tchétchénie, Marina Dubrovina et Elena Milashina ont reçu à plusieurs reprises des menaces. L’attaque contre elles à Grozny a été organisée au su des autorités locales, croient les amis et les collègues des victimes.

Selon Oleg Kozlovsky, la pratique de l’intimidation des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme existe non seulement dans le nord du Caucase, « mais dans de nombreux endroits de la Russie ».

Dmitry Piskunov suggère que les attaques contre Elena Milashina et Marina Dubrovina sont au même niveau que les détentions et les attaques contre les militants de « Memorial », du Centre des droits de l’homme (CDH) et du « Comité contre la torture ».

Auteur: Alyona Sadovskaya

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/49962/

© Caucasian Knot

Des relations du blogueur Imran Aliev rendent compte des circonstances de son meurtre.

L’article du Nœud Caucasien explicite les conditions du meurtre d’Imran Aliev. Nous verrons si l’enquête avancera dans ce sens mais nous ne pouvons qu’être inquiets de cette possibilité de meurtre loin de la base du commanditaire. Nous rappelons que dans l’affaire du meurtre à Berlin la France avait accordé un visa au présumé tueur. Cette fois-ci il semble que le territoire français ait pu servir à ce meurtre. Nous nous souvenons aussi des fortes réactions de l’Angleterre lorsque des citoyens russes se sont permis de venir commettre des meurtres. Nous souhaitons que la France réagisse avec force.

Le blogueur tchétchène Imran Aliev a été assassiné en France après qu’un Tchétchène venu en Europe a réussi à gagner sa confiance, d’après des relations d’Imran Aliev.

Le « Nœud Caucasien » a rapporté que le 1er février on avait retrouvé assassiné à coups de couteau Imran Aliev, originaire de Tchétchénie et blogueur connu sous le nom de Mansur Stary, dans une chambre d’un hôtel de Lille. Imran Aliev a été poignardé à mort par un habitant du district de Gudermes en Tchétchénie, qui est déjà retourné chez lui, d’après le blogueur Tumso Abdurakhmanov le 2 février.

L’avocat Aslan Artsuev, chef de la branche allemande de l’Association internationale « Paix et droits de l’homme », a déclaré au correspondant du « Nœud Caucasien » qu’il connaissait la victime. Selon lui, Imran Aliev a obtenu le statut de réfugié en Belgique il y a quatre ans.

Selon Aslan Artsuev, il y a quelque temps, un follower de la chaîne YouTube du blogueur, nommé Usman a contacté Imran Aliev. L’homme s’est plaint au blogueur qu’il souffrait d’un cancer de l’estomac et l’a convaincu qu’il avait besoin d’un traitement en Europe. Imran Aliev lui a fait totalement confiance. Le tueur est arrivé chez Imran, en Belgique, qui l’a reçu, et accueilli pendant une semaine », d’après Aslan Artsuev.

« Le 28 janvier, Imran, son fils aîné Islam, et le tueur se sont rendus dans la ville belge de Menin, à la frontière avec la France. Ensuite, ils ont quitté la ville et franchi la frontière à pied, se sont rendus dans une pharmacie, puis se sont assis dans un café. Usman a insisté pour que le fils d’Imran les laisse seuls et a promis de s’occuper de son père. Lorsque le fils est revenu une heure plus tard, il n’a pas retrouvé son père ni son compagnon qui n’ont pu être joints par téléphone.

Vendredi (le 31 janvier), la police a appelé dans la matinée des membres de la famille pour identifier le corps « , a déclaré l’avocat.

Il a laissé entendre que le meurtre d’Imran Aliev était politiquement motivé. « Le blogueur a critiqué Ramzan Kadyrov et le gouvernement tchétchène sans ménager ses mots », a déclaré Aslan Artsuev.

Cet article a été initialement publié sur la page russe de l’agence Internet 24/7 «Caucasian Knot» le 4 février 2020 à 11h23 MSK.

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/49902/

© Caucasian Knot