Archive | mars 2019

Menaces pesant sur Abdurakhmanov: vulnérabilité des réfugiés tchétchènes en Europe

Cet article du Nœud Caucasien évoque le sort d’un réfugié dans notre Union Européenne. Il nous permet de percevoir comment des évolutions récentes de  politique d’immigration dans nos pays sont perçues vues de Russie. Il nous renvoie donc à notre responsabilité : la Pologne fait partie de l’espace Shengen pourtant le sort de Tumso Abdurakhmanov n’a pas été très évoqué dans nos journaux, en France même, des Tchétchènes ont été renvoyés en Russie au nom de l’ordre public, en Allemagne aussi et Oleg Orlov de Memorial analyse d’une manière pertinente ces renvois comme une conséquence des politiques générales d’immigration.

Menaces pesant sur Abdurakhmanov: vulnérabilité des réfugiés tchétchènes en Europe

Les autorités des pays européens sous-estiment fondamentalement le danger pour les opposants en Tchétchénie et continuent d’expulser les réfugiés du Nord-Caucase vers leur pays d’origine, ont déclaré les défenseurs des droits interrogés par « Le noeud Caucasien ». Tumso Abdurakhmanov a reçu de nouvelles menaces au nom de l’honneur par Magomed Daudov.

Le « Nœud Caucasien » a indiqué que le 9 mars, après une discussion sur les réseaux sociaux avec Abdurakhmanov, le président du parlement tchétchène, Magomed Daudov, avait promis au blogueur qu’il tirerait vengeance pour ses propos sur Akhmat Kadyrov. Le haut responsable a promis de ne pas tuer, mais de « surprendre » le blogueur. Le 21 mars, le blogueur Tumso Abdurakhmanov a annoncé avoir reçu de nouvelles menaces de la part d’un compatriote réfugié en Europe.

Tumso Abdurakhmanov, recherché en Russie, se trouve maintenant en Pologne. En septembre 2018, le pays a refusé de lui accorder l’asile.

Tumso Abdurakhmanov a reçu des messages de menaces d’utilisateurs de réseau anonymes au cours des dernières années, mais après la déclaration de vendetta de Magomed Daudov, les menaces sont devenues beaucoup plus importantes, a déclaré le blogueur au correspondant de « Caucasian Knot ».

Si les politiques anti-immigrés prennent de l’ampleur en Europe, les cas d’extradition de réfugiés de Tchétchénie seront encore plus nombreux, a déclaré Oleg Orlov, président du conseil d’administration du Centre des droits de l’homme « Mémorial ».

« Des personnes sont toujours expulsées malgré les informations selon lesquelles il y a risque de mort pour elles en cas de refus de l’asile, d’expulsion ou d’extradition « , a déclaré M. Orlov, considérant la décision des autorités polonaises d’extrader Tumso Abdurakhmanov comme un exemple de cette politique irresponsable. « Expulser Tumso en Russie, c’est l’envoyer à la mort, mais le ministère polonais de l’Intérieur (MIA) a pris une telle décision. C’est un exemple de politique irresponsable et anti-humaine », a conclu M. Orlov.

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/46629/

© noeud caucasien du 26/03/19

En Tchétchénie, le responsable de l’ONG Mémorial condamné à quatre ans de colonie pénitentiaire

En 2009, nous avions appris avec horreur l’assassinat de Natalia Estemirova, responsable de Memorial en Tchétchénie : elle avait été une enquêtrice pugnace pour que soit mis en avant les actes illégaux et meurtriers des hommes au pouvoir en Tchétchénie. Nous ne savons toujours pas qui a commandé ce meurtre mais tout le monde pense, bien sûr, que Kadyrov en a été à l’origine. Aujourd’hui Oïoub Titiev est condamné sans surprise après un coup si mal monté que Memorial a trouvé dix raisons de comprendre la manipulation. Ce qui demeure dix ans après c’est la haine d’une critique des violations des droits humains, c’est-à-dire de pouvoir considérer que des disparitions sont en fait des assassinats honteux que la torture est utilisée sans état d’âme. Les soutiens très importants apportés à Oïoub Titiev ont joué certainement pour soutenir son moral mais la condamnation montre que le pouvoir russe tient pour peu de chose nos avis.

Oïoub Titiev, primé par le prix européen Vaclav Havel en 2018, est l’un des derniers militants des droits de l’homme dans ce territoire du Caucase russe.

Agrippé aux barreaux de son box d’accusé, Oïoub Titiev, 61 ans, a enduré debout, pendant près de dix heures, la lecture complète et éprouvante du verdict. Après huit mois de procès, le responsable de l’ONG Memorial a été condamné, lundi 18 mars, à quatre ans de colonie pénitentiaire et 100 000 roubles d’amende (1 370 euros) pour « acquisition, détention, et stockage de stupéfiants » – 200 grammes de marijuana trouvés dans sa voiture. Une affaire fabriquée de toutes pièces, selon ses nombreux soutiens russes et internationaux. En octobre 2018, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe lui avait décerné le prix Vaclav Havel des droits de l’homme pour son « courageux combat ».

« La peine de quatre ans d’emprisonnement infligée à Oïoub Titiev est un affront aux droits de l’homme, à la raison et à la justice, a aussitôt réagi Human Rights Watch dans un communiqué. En le déclarant coupable, malgré toutes les preuves du contraire, la cour a montré à quel point le système de justice russe était profondément imparfait. La cour s’est révélée n’être rien de plus qu’un outil utilisé par les autorités régionales pour faire taire l’un des derniers défenseurs des droits de l’homme travaillant en Tchétchénie. »

Pendant dix-sept ans, ce père de quatre enfants a enquêté, souvent au péril de sa vie, sur les nombreuses violations, tortures et disparitions forcées dans cette région du Caucase russe à majorité musulmane dirigée par l’implacable Ramzan Kadyrov. Son interpellation au volant de son véhicule, le 9 janvier 2018, à Kourtchaloï, une ville située à 42 kilomètres à l’est de Grozny, la capitale tchétchène, fut digne d’un scénario de série B. Les policiers n’avaient pas hésité à rejouer la scène, faute de témoins.

« Ce matin-là, ils m’attendaient à toutes les sorties de la ville », a raconté Oïoub Titiev lors de son procès, en accusant les forces de l’ordre d’avoir eux-mêmes placé un sachet de haschisch dans son véhicule. Puis un autre témoin douteux, un toxicomane « manipulé » selon la défense, est apparu, à charge. Memorial a recensé dix faits prouvant des irrégularités dans la procédure. Le tribunal de Chali, non loin de Grozny, a pourtant suivi les réquisitions du procureur, ne laissant aucune chance au responsable de Memorial, qui a déjà passé quatorze mois en détention préventive. Un homme pieux qui ne fume ni ne boit, selon le témoignage de ses proches.

« L’accusation est absurde »

Pour beaucoup, ce procès ne visait qu’à punir le dernier représentant de Memorial et à neutraliser cette organisation bien connue en Russie dans le domaine des droits humains. Les déclarations de Ramzan Kadyrov leur donnent raison : « De tels défenseurs des droits de l’homme ne marcheront plus sur mon territoire », avait-il déclaré le 22 août 2018, lors d’une réunion avec les forces de sécurité, ajoutant : « Pour eux, la Tchétchénie est un territoire interdit comme il l’est pour les terroristes et les extrémistes. »

« Pas besoin d’avoir un diplôme pour comprendre que l’accusation est absurde »

Au cours des mois qui ont précédé son arrestation, Oïoub Titiev rassemblait discrètement des informations sur les disparitions forcées, les exécutions extrajudiciaires et les prisons secrètes gérées par les « Kadyrovtsy », les milices au service du pouvoir. « Pas besoin d’avoir un diplôme pour comprendre que l’accusation est absurde », soupirait-il le 11 mars, lors de la dernière audience avant le verdict, en se disant « sans illusion » sur l’issue de son procès, « puisque, dans notre pays, il n’y a pas d’acquittement ».

Oïoub Titïev avait aussi longuement remercié sa famille et les « milliers » de messages de soutien reçus, en citant au passage Emmanuel Macron et les institutions européennes pour avoir attiré l’attention sur son procès. « Qui suis-je ? Une voix, juste une voix », avait-il lancé, avant de revenir sur son parcours, celui d’un militant engagé dans la lutte pour les droits de l’homme depuis 2001.

Cet été-là, tandis qu’officiellement la deuxième guerre russo-tchétchène s’achevait pour être remplacée par un régime antiterroriste, un « nettoyage » avait eu lieu à Kourtchaloï. « Plus de cent personnes ont été torturées, cinq tuées… Alors, j’ai écrit un article sur ces atrocités », a rappelé Oïoub Titïev. Il ne quittera plus l’ONG Memorial, venue sur place enquêter. Parmi la délégation figurait sa prédécesseure, Natalia Estemirova, assassinée en juillet 2009.

Depuis lors, sous la direction de Ramzan Kadyrov, installé par Vladimir Poutine à la tête de cette région du Caucase, les autorités locales, qui ont mené récemment une véritable politique de terreur et de persécutions contre les homosexuels, n’ont cessé de pourchasser, arrêter et diffamer les défenseurs des droits humains, allant jusqu’à incendier leurs bureaux.

Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante du Monde)

Le Conseil de l’Europe dénonce l’inertie russe face à la torture en Tchétchénie

Le Conseil de l’Europe composé de 47 états membres dont la Russie a documenté grâce à des rapports les graves manquements à la justice et aux droits de l’homme en Tchétchénie depuis plusieurs années. On constate qu’il est maintenant empêché d’effectuer de nouveaux rapports, c’est pourquoi il nous donne cette déclaration.

11 mars 2019 Par Agence Reuters

Le Comité de prévention de la torture (CPT), un organe du Conseil de l’Europe, a dénoncé lundi l’absence de réaction du gouvernement russe face aux actes de torture pratiqués selon cette instance depuis vingt ans dans les prisons de Tchétchénie et d’autres républiques du Caucase du nord.

STRASBOURG (Reuters) – Le Comité de prévention de la torture (CPT), un organe du Conseil de l’Europe, a dénoncé lundi l’absence de réaction du gouvernement russe face aux actes de torture pratiqués selon cette instance depuis vingt ans dans les prisons de Tchétchénie et d’autres républiques du Caucase du nord.

Ce groupe d’expert met également en cause le refus du gouvernement russe d’enquêter ou de lui donner accès aux enquêtes relatives aux allégations de mauvais traitements, comme l’imposent ses engagements vis-à-vis de l’organisation de défense de la démocratie et des droits de l’homme.

« Malgré les efforts déployés par le Comité durant les vingt dernières années, les actes de torture infligées à des personnes détenues en République tchétchène restent un problème profondément enraciné », affirme dans un communiqué Mark Kelly, premier vice-président du CPT et chef de la délégation qui a effectué, en 2017, la dernière visite en Tchétchénie.

« Cela montre non seulement un renoncement des autorités de la République tchétchène aux obligations qui leur incombent, mais aussi une défaillance dans la conduite d’une supervision et d’un contrôle effectifs au niveau fédéral », ajoute-t-il.

Les pratiques constatées sont essentiellement le fait des forces de l’ordre et se déroulent souvent dans un contexte de détention illégale.

Parmi les faits dénoncés lors d’entretiens avec des détenus et corroborés par des constats sur place et des rapports médicaux-légaux, le CPT cite des électrochocs sur diverses parties du corps, dont les organes génitaux, des passages à tabac violents ou des séances d’asphyxie.

« Dans certains cas de décès en détention, le CPT a recueilli de solides indices que les lésions observées sur le corps des intéressés pouvaient avoir contribué à leur mort », affirme le CPT dans une déclaration publiée à Strasbourg.

Les victimes de ces actes peuvent être détenues sous l’accusation de terrorisme, de trafic de drogue ou parce qu’elles sont homosexuelles.

La pratique de la torture sur les prisonniers sévit également dans les républiques russes du Daghestan, d’Ingouchie, de Kabardino-Balkarie et d’Ossétie du Nord, selon le CPT.

C’est la quatrième fois, depuis 2001, que le Comité de prévention de la torture publie une déclaration concernant la situation dans les lieux de détention des républiques russes du Caucase du nord.

Le CPT peut user de cette procédure exceptionnelle lorsqu’un des Etats parties à la Convention européenne pour la prévention de la torture « ne coopère pas ou refuse d’améliorer la situation à la lumière (de ses) recommandations ».

La déclaration publique supplée alors à la publication des rapports de visite que seul l’Etat membre concerné peut autoriser. Sur 24 rapports le concernant, depuis son adhésion au Conseil de l’Europe en 1996, Moscou n’a autorisé que trois publications.

Comment Ramzan Kadyrov a transformé le jour de commémoration du 23 février en une fête.

Il y a une certaine ironie à célébrer la journée du 23 février comme la fête du soldat de l’armée rouge quand précisément la date avait été choisie en 1944 pour qu’un maximum de soldats tchétchènes soient en permission à l’occasion de cette fête qui s’est transformée en un piège pour eux.

Le 23 février marque le 75e anniversaire du début de la déportation des Tchétchènes et des Ingouches par Staline. Cependant, le jour du souvenir n’est pas officiellement célébré en Tchétchénie. Ruslan Kutaev, président de l’Assemblée des peuples du Caucase, qui s’était publiquement exprimé en 2014 contre l’interdiction des manifestations de deuil de février, a été condamné pour falsification et envoyé en prison pendant près de quatre ans.

« Depuis 2011, nous célébrons le 10 mai la Journée du souvenir et du chagrin des peuples de Tchétchénie. Tous les deuils et manifestations religieuses destinés à rendre hommage aux victimes d’expulsions et de guerres auront lieu ce jour-là. Le 23 février, notre république, comme tout le pays, célèbre la fête nationale, le jour du défenseur de la patrie,  » a déclaré un responsable de l’administration du chef et du gouvernement tchétchènes au correspondant du nœud caucasien.

L’opération dénommée « Chechevitsa » (lentilles), au cours de laquelle des Tchétchènes et des Ingouches ont été massivement expulsés de la République socialiste soviétique autonome tchétchène-ingouche en Asie centrale et au Kazakhstan, a été menée du 23 février au 9 mars 1944. En raison des chutes de neige, les habitants de Khaibakh n’ont pas pu descendre des montagnes, contrariant le calendrier de déportation. Le commissaire à la sécurité de l’État a ordonné de forcer les villageois – entre 200 et 700 personnes – à entrer dans une écurie et d’y mettre le feu. Ceux qui ont tenté de s’échapper ont été abattus à la mitrailleuse.

Auparavant, la Tchétchénie marquait le 23 février avec des cérémonies de deuil. En 2010, cette date a même obtenu le statut officiel de Journée du souvenir et du chagrin. Le décret correspondant a été signé par Ramzan Kadyrov, le chef de la république. Cependant, un an plus tard, en 2011, la journée du souvenir a été reportée au 10 mai.

« Il y a eu de nombreux jours tragiques dans l’histoire de notre peuple, y compris la déportation du peuple tchétchène par Staline le 23 février 1944, les martyrs du village de Khaibakh, des centaines de milliers de civils tués au cours des première et deuxième campagnes militaires sur le territoire de la république et la mort tragique de notre premier président Akhmat-Khadji Kadyrov le 9 mai 2004. Ce sont des dates tragiques dans l’histoire du peuple tchétchène, mais je ne voudrais pas que ces jours de chagrin coïncident avec les fêtes nationales russes, » a déclaré le chef de la Tchétchénie le 11 avril 2011, en expliquant les raisons du report de la date.

Selon les habitants de la région, le jour du souvenir et du chagrin avait été remplacé par le deuil d’Akhmat-Khadji Kadyrov, ancien président de la République tchétchène, enterré le 10 mai 2004.

Par la suite, le 18 février 2014, lors de la conférence scientifique « Déportation du peuple tchétchène. De quoi s’agit-il et pouvons-nous l’oublier? », Ruslan Kutaev, président de l’Assemblée des peuples du Caucase, a critiqué l’interdiction d’organiser des cérémonies de deuil en Tchétchénie, le 23 février. Il a été arrêté et condamné à quatre ans d’emprisonnement pour possession de drogue. Par ailleurs, l’organisation internationale de défense des droits de l’homme Human Rights Watch (HRW) a souligné le lien direct entre la procédure pénale engagée contre Ruslan Kutaev et son discours à l’occasion de l’anniversaire de la déportation.

En dehors de la Tchétchénie, des manifestations de deuil ont lieu le 23 février. En particulier, l’Ingouchie rend hommage aux victimes de la déportation du 23 février. En dehors de la Russie, la journée de la mémoire est également célébrée le 23 février au Royaume-Uni, en Finlande, en Norvège et dans d’autres pays par les diasporas tchétchènes et ingouches.

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/46295/

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