Archive | janvier 2019

Les autorités tchétchènes proposent d’améliorer la pratique des excuses publiques

Les autorités tchétchènes sont sur le point de publier dans les médias les excuses et les repentirs des habitants de la république afin que ceux-ci se sentent responsables « de leurs paroles » sur les réseaux sociaux ou de leurs actes, a déclaré Djamboul Umarov, ministre de la Politique nationale, des Relations extérieures et de la Presse et de l’information en Tchétchénie.

Le « Nœud Caucasien » a indiqué que des habitants de Tchétchénie avaient présenté à plusieurs reprises des excuses publiques aux autorités sur les ondes de « Grozny » ChGTRK (télévision et radio d’État tchétchène). Ainsi, le 15 janvier, une femme d’Achkhoi-Martan, qui avait voulu aider son fils, vivant en France, en lui remettant un certificat attestant qu’il avait été passé à tabac par des forces de l’ordre, s’est excusée auprès des autorités.

La pratique des excuses forcées est souvent appliquée aux détracteurs du régime de Kadyrov et à ceux dont le comportement agace les autorités.

Le ministre Umarov a considéré la pratique des excuses publiques comme un moyen efficace d’éduquer les hooligans et les personnes qui sèment la panique sur les réseaux sociaux.

Comme exemple de « rééducation », Umarov a cité le cas du jeune homme qui avait jeté une canette sur des passagers dans les transports en commun. Le jeune homme, qui a été embauché par Kadyrov après ses excuses, « est encore en poste », a déclaré le ministre.

Le rapport de l’International Crisis Group (ICC) a noté que les habitants de Tchétchénie présentaient des excuses publiques par la force, après des pressions et des menaces. À la télévision, ils ont à plusieurs reprises désavoué leurs plaintes auprès des autorités. L’une d’entre elles, Aishat Inaeva, en décembre 2015, s’était plainte à Kadyrov de la situation tragique des habitants de la république.

En Tchétchénie, même les adolescents sont obligés de présenter des excuses publiques. Ainsi, en décembre 2017, les forces de l’ordre ont forcé des adolescents du village de Starogladovskaya à présenter des excuses à la caméra aux habitants du village d’Ilaskhan-Yourt, avec qui ils s’étaient disputés.

Source: http://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/45894/

© noeud caucasien 21 janvier 2019

A ce sujet rappelons les témoignages recueillis par l’International Crisis Group en juin 2015 dans le rapport Chechnya: The Inner Abroad :

Les habitants de Grozny affirment que la principale cause de la peur découle de l’humiliation publique et de la responsabilité collective que les autorités imposent: « Ce n’est même pas la violence qui fait peur. Ils vous rejettent, vous humilient publiquement, vous transforment en prostituée ou toxicomane.

Vous ne pourrez plus vivre dignement dans cette république. C’est pire que la mort ”, a expliqué l’un d’eux. Une jeune militante a rapporté:

Tout d’abord, ils m’ont appelé et menacé de créer des problèmes pour ma famille. Puis ils ont appelé ma mère, et cela a suffi : j’ai arrêté. Je peux demander justice si je suis seul, mais dès qu’ils commencent à menacer ma famille… : mon monde se réduit à mon chez moi.

Tout le monde connaît quelqu’un qui a été victime de leur violence, sait de quoi ils sont capables.
Certains acceptent les règles, pour d’autres tout leur va, mais il y a aussi ceux qui se fâchent tous les jours et leur colère grandit. «Il y en a beaucoup dans cette république», a déclaré un habitant de Grozny, «et tous les autres sont des esclaves». La question est de savoir si le statu quo est durable dans ce climat. Un journaliste tchétchène a conclu: « Soit nous deviendrons des cyniques parfaits, ou il y aura une explosion »

Nouvelles accusations de persécutions contre les homosexuels en Tchétchénie

Les persécutions qui sont ici évoquées sont facilitées par une méfiance traditionnelle de la société tchétchène vis-à-vis de l’homosexualité et par l’absence d’intervention du Kremlin.

Selon le Réseau russe LGBT, une quarantaine de personnes ont été interpellées dans cette région du Caucase russe, moins de deux ans après une répression d’ampleur.

Une nouvelle vague d’arrestations d’hommes et de femmes liées à leur orientation sexuelle, réelle ou présumée, a commencé en Tchétchénie fin décembre 2018. Depuis cette date, selon le Réseau russe LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans), qui diffuse cette information dans une vidéo mise en ligne sur YouTube dimanche 13 janvier et reprise par le journal indépendant Novaïa Gazeta lundi, une quarantaine de personnes ont été interpellées et deux d’entre elles auraient été tuées dans cette région du Caucase russe à majorité musulmane.

« Nous savons qu’environ 40 personnes ont été interpellées, des hommes comme des femmes », déclare Igor Kotchetkov, directeur des programmes du Réseau russe, sur cette vidéo.

« Au moins deux d’entre eux sont morts sous la torture. Nous savons également que les interpellations ont été effectuées par la force publique et que les personnes sont détenues illégalement à Argoun. La police locale fait tout ce qui est en son pouvoir pour qu’elles ne puissent pas sortir de la République [tchétchène] ou demander la protection d’un tribunal. Leurs papiers d’identité leur ont été confisqués, on les menace de falsifier des affaires pénales contre elles, et on les force à signer des lettres en blanc. »

Les autorités tchétchènes ont aussitôt officiellement démenti ces accusations, en les qualifiant de « désinformation ». « Dans la République tchétchène, il n’y aucune prison ni aucun lieu de détention qui ne fasse pas partie du système pénitentiaire russe », a déclaré Alvi Karimov, le porte-parole du dirigeant tchétchène, Ramzan Kadyrov, cité par le site russe RBK.

Contacté lundi matin par Le Monde, M. Kotchetkov maintient ces accusations.

« Nous ne l’avons pas su tout de suite, mais beaucoup plus rapidement qu’en 2017. Ces deux dernières années, nous avons pu aider beaucoup de personnes à quitter la Russie et ces dernières gardent des contacts sur place. Nous disposons donc d’un bon réseau d’informateurs et nous avons pu recevoir les premiers éléments il y a environ une semaine. Il fallait les vérifier car nous ne faisons rien sans avoir la confirmation de plusieurs sources. Nous avons ainsi pu reconstituer le puzzle, y compris sur les deux décès. »

Témoignages terrifiants

Révélées le 1er avril 2017 par Novaïa Gazeta, les persécutions ont concerné à cette époque plus d’une centaine d’homosexuels dans ce territoire du Caucase du Nord intégré à la Russie. Mi-avril 2017, Le Monde avait pu recueillir le témoignage terrifiant de plusieurs d’entre eux réfugiés à Moscou avant qu’ils ne prennent le chemin de l’exil. Tous avaient eu connaissance de personnes ou d’amis morts des mauvais traitements ou victimes de « crime d’honneur » dans la famille, selon une pratique soutenue par les autorités locales.

Située près de Grozny, la capitale tchétchène, la commune d’Argoun était déjà citée, à ce moment-là, comme l’un des lieux de détention secrets où des homosexuels, interpellés et battus, avaient été conduits. Le Réseau russe LGBT s’était mobilisé pour permettre à près de 150 victimes de s’échapper de Tchétchénie. Quelque 130 d’entre eux ont pu gagner, depuis, l’étranger, notamment le Canada ou l’Europe.

La nouvelle vague de persécutions dénoncée aujourd’hui serait liée à l’interpellation, le 29 décembre 2018, comme ce fut souvent le cas deux années plus tôt, de l’administrateur d’un groupe sur le réseau social Vkontakte, le Facebook russe, à travers lequel des homosexuels résidant dans le Caucase du Nord communiquent entre eux.

« Mais la différence de 2017, c’est que les policiers déchirent les pièces d’identité, déclare au Monde M. Kotchetkov. Il existe aussi une autre différence, dans la cruauté extraordinaire dont les personnes interpellées sont la cible. Si, en 2017, on menaçait les hommes de les violer, aujourd’hui on les viole brutalement. »

« Notre objectif, poursuit le responsable de l’association russe, est d’arrêter cette vague et d’aider ceux qui ont été libérés – il y en a – mais nous ne révélons par leur nombre exact pour des questions de sécurité. »

Le nombre d’une quarantaine d’interpellations reste lui-même un chiffre approximatif, admet-il.

« En 2017, nous avions reçu les informations un mois et demi après, ce qui nous avait donné une idée de l’envergure des faits, et nous avions pu exercer une pression indirecte sur le Kremlin. Aujourd’hui, nous ne mesurons pas tout à fait l’ampleur, mais il est important, de nouveau, de diffuser l’information. »

Lundi soir, HRW a réagi en qualifiant de « crédibles » ces informations. « L’absence d’enquête officielle a encouragé les autorités tchétchènes à lancer une nouvelle vague de persécution, sachant que le gouvernement russe soutiendrait leurs dénégations et leur dissimulation », fustige l’organisation internationale de défense des droits de l’homme.

Le 13 décembre 2018, c’est-à-dire au moment même où de nouvelles persécutions reprenaient, selon le Réseau russe LGBT, un rapport de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dénonçait les exactions commises en Tchétchénie à l’encontre de la communauté homosexuelle. Cette première enquête internationale documentée, réclamée par seize Etats membres, avait mis en avant la complicité passive de Moscou et « le régime spécial d’impunité » dont bénéficie la Tchétchénie de Ramzan Kadyrov, installé au pouvoir en 2007 par le chef du Kremlin, Vladimir Poutine. Aucun expert mandaté par l’OSCE n’avait cependant été autorisé à entrer en Russie.

Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante du Monde) 14/01/19