Archive | juin 2018

Le responsable de Memorial en Tchétchénie, Oyoub Titiev, reste en prison

Le résultat de l’examen des plaintes de la défense sur la prolongation de l’arrestation d’Oyub Titiev, et du refus d’engager une action sur la fabrication de preuves par les policiers, est connu à l’avance, ont déclaré les avocats et ceux qui travaillent avec lui à Memorial. Selon eux, le procureur n’a même pas jugé nécessaire de se préparer pour le procès; tandis que la cour a ignoré les arguments convaincants de la défense.

Le Nœud Caucasien a rapporté que Oyub Titiev avait été arrêté le 11 janvier pour possession de marijuana.

Aujourd’hui, la Cour Suprême de Tchétchénie a entamé l’examen de la plainte contre la décision du tribunal de Grozny, qui avait refusé d’engager une procédure pénale contre la police, qui, selon Titiev, avait placé la drogue.

La défense a également présenté à la cour deux plaintes contre la prolongation de l’arrestation de Titiev, et a demandé au tribunal de le placer en résidence surveillée. Cependant, le procureur a suggéré que Titiev pourrait commettre un délit s’il quittait le centre de détention.

« Le procureur a avoué qu’il est venu au procès sans préparation, il a dit qu’il n’avait même pas lu nos plaintes », a déclaré Piotr Zaikin, l’un des avocats de Titiev.

Les résultats de l’examen des plaintes sont prévisibles, a déclaré Tatiana Lokshina, chef du bureau de Moscou de Human Right Watch.

Elle est sûre que les déclarations des autorités américaines et européennes sur l’affaire de Titiev ne peuvent pas être considérées comme une tentative d’influencer le tribunal. Elle considère ces déclarations comme l’expression d’une «indignation contre ce montage contre Titiev et les tentatives visant à chasser le Centre Memorial des droits de l’homme de la Tchétchénie.

Source: http://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/43570/
© Noeud caucasien

Si vous voulez faire quelque chose pour Oyoub Titiev et les défenseurs des droits de l’homme menacés en Russie :

https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2018/06/team-brave-defending-human-rights-in-russia/

Séjour à Lyon d’Irina Gordienko, journaliste à Novaïa Gazeta, et ce qu’on peut en retenir.

Irina Gordienko, journaliste à Novaïa Gazeta et à d’autres publications, est venue à Lyon le 13 juin. Elle a participé à un repas à l’invitation de Nathalie Perrin-Gilbert, maire du 1er arrondissement, où chacun a pu s’entretenir avec elle, à une rencontre dans l’après-midi avec quelques représentants d’associations de droits de l’homme et à une conférence, bien suivie, avec beaucoup de questions pertinentes. Nous essayons de retranscrire ce qui nous a paru le plus important dans ses propos.

Irina Gordienko a expliqué les difficultés à travailler en Tchétchénie pour une journaliste : cela ne peut être qu’un travail au long cours car personne n’accepterait de parler à une journaliste inconnue étant donné les risques. Toute une part du travail consiste, au-delà du recueil d’informations, à épargner les témoins en empêchant qu’ils soient repérables. Ce qui explique que ce soit Irina et sa collègue qui ont pu obtenir des témoignages étayant les persécutions d’homosexuels en Tchétchénie. Elle nous a aussi indiqué qu’il était impossible d’être correspondant permanent en Tchétchénie. Les seuls journalistes habitant la Tchétchénie ne peuvent être que dans des organes d’information proches du pouvoir. Elle a donc bien sûr expliqué la difficulté de son travail, pourtant elle s’est engagée dans ce type de journalisme d’opposition avec passion le découvrant par hasard lors d’un stage à Novaïa Gazeta en 2002. Au moment de son stage a eu lieu l’attentat du théâtre Doubrovka de Moscou. Alors que la désinformation du pouvoir battait son plein elle a constaté, de l’intérieur, l’importance qu’envers et contre tout des journalistes démêlent la vérité. Du coup elle a décidé de devenir journaliste et elle n’a pas quitté la rédaction du journal depuis.

Elle a exprimé la difficulté, parfois, de distinguer un travail de journaliste d’une prise de position humaniste. Il est clair qu’avant tout elle souhaite travailler comme journaliste mais il peut arriver qu’elle sorte de son rôle : par exemple alors que deux personnes homosexuelles n’arrivaient pas à trouve un débouché extérieur à la Russie pour sauver leurs vies elle avait pris contact pour eux avec des personnes employées dans une ambassade qu’elle connaissait. Mais à ce moment-là, dit-elle, ce n’était pas la journaliste qui agissait. Au sujet de l’accueil des demandeurs homosexuels d’une protection des pays occidentaux, elle a signalé que la France et d’autres pays tout en prenant une défense vigoureuse en paroles n’ont accepté que très peu de demandes de refuge à la différence du Canada qui a mis à l’abri 40 personnes homosexuelles tchétchènes.

Elle a tenu à citer le cas d’Oyub Titiev, responsable de Memorial en Tchétchénie. Il a remplacé Natalya Estemirova qui a été assassinée en 2009 d’abord secrètement et il a fait l’objet d’une condamnation avec invention de preuves selon une technique éprouvée. Il se retrouve en prison depuis près de six mois. Il semble que toute l’action de Memorial dans le Caucase soit visée alors qu’elle constitue presque la seule organisation de défense des droits dans une région où ceux-ci sont constamment attaqués. Elle a signalé que la manière d’aider Oyub Titiev et d’autres victimes d’injustice c’était d’abord en faisant connaître leur situation.

« Vive la France ! » A Paris, les Tchétchènes se désolidarisent du djihadiste Khamzat Azimov

Une manifestation de Tchétchènes, à Paris le 3 juin 2018.

Des Tchétchènes se sont rassemblés ce dimanche pour protester contre « l’hystérie anti-tchétchène » qui se développe depuis l’attentat du 12 mai à Paris.

Sur la place du Palais-Royal à Paris, aux côtés de drapeaux français, flotte l’étendard de la République d’Itchkérie, le nom de la République « indépendante » de Tchétchénie. Il est vert, comme celui de l’islam, souligné de bandes rouges, comme le sang versé pour la liberté, blanches comme l’espoir et frappé du loup représentant la liberté. Ils sont quelques centaines, venus de la région parisienne, du Mans, de Nice, de Strasbourg, d’Angers, etc. En ce dimanche 3 juin, pour la première fois depuis qu’ils se sont réfugiés en France, il y a une vingtaine d’années, afin d’échapper aux sanglantes guerres d’indépendance perdues contre la Russie, les Tchétchènes de l’Hexagone manifestent.

D’un côté, les hommes portent souvent un petit collier de barbe soignée. De l’autre, les femmes sont en tenue traditionnelle, grande robe bariolée, foulard sur la tête. Ils ont tous des mines graves, le visage tendu. Certains tiennent des panneaux : « Nos condoléances », « Tchétchènes contre le terrorisme ». D’abord et avant tout, ils veulent montrer qu’ils condamnent, sans aucune ambiguïté, « l’acte isolé » commis, le 12 mai dernier, par l’un des leurs. Khamzat Azimov, un Tchétchène de 20 ans naturalisé français, avait, dans le quartier tout proche de l’Opéra, tué une personne et blessé quatre autres en les poignardant avec un couteau de cuisine.

« Hystérie anti-tchétchène »

Ce crime avait été revendiqué par l’Etat islamique. C’est le premier attentat commis par un Tchétchène en France. C’est le second dans le monde occidental : en 2013, à Boston, les frères Tsarnaev, d’origine tchétchène, qui s’étaient aussi autoradicalisés, tuaient trois personnes dans un attentat à la bombe. Sous le choc de l’attentat de l’Opéra, la diaspora tchétchène de France, quelque 30.000 personnes, divisée, dispersée, très peu organisée, se réveille.

Tout à coup, ils crient : « Vive la France ! Vive la France ». Ces indépendantistes tchétchènes, écrasés dans un bain de sang par Moscou, sont ici pour montrer que, non seulement ils condamnent le terrorisme, mais pour exprimer leur reconnaissance à la République française qui leur a accordés l’asile. Mais les Tchétchènes réfugiés en France veulent aussi dénoncer ce qu’il appelle « l’hystérie anti-tchétchène » qui s’est emparée d’une partie de la presse après le drame sanglant de l’Opéra. La responsabilité de l’attentat est retombée sur l’ensemble de la communauté.

Les titres ont fleuri dans les médias sur « la nébuleuse terroriste tchétchène », sur « la filière terroriste tchétchène » qui n’a jamais existé, même si quelques jeunes Tchétchènes sont partis de France, en solitaire, pour se battre en Syrie au côté des islamistes. Un des organisateurs de la manifestation souligne : « la responsabilité collective d’actions illégales d’une personne ne fait pas partie des principes de l’état de droit ».

« Inciter nos jeunes à la prise de conscience »

Dans la foule immobile, un enfant tient à bout de bras une banderole : « Nous ne sommes pas des terroristes. Nous sommes victimes du génocide ». Les deux guerres d’indépendance de Tchétchénie pour se libérer de la Russie (1994-1996 et 1999-2009) ont fait quelque 100.000 morts pour moins d’un million d’habitants.

Ils ont fui ce massacre. Jugeant sacro-sainte l’hospitalité qu’ils doivent donner et, plus encore, celle qu’ils ont reçue en France pour échapper au carnage dans le Caucase russe, tous les participants jugent l’action terroriste de jeune Khamzat Azimov contraire à la fois aux traditions tchétchènes et à l’islam.

Cependant, même si l’attentat de l’Opéra est un acte isolé, tout le monde ici craint qu’il ne se reproduise, que d’autres jeunes Tchétchènes à la dérive ne cèdent aux sirènes de l’islamisme radical. Un responsable de la communauté estime que la diaspora doit activement collaborer avec les forces de l’ordre. Les organisateurs de la manifestation lancent un appel « à inciter nos jeunes à la prise de conscience », « à empêcher toute tentative de les impliquer dans une idéologie fausse et destructrice ».

Jean-Baptiste Naudet Le Nouvel Observateur le 03 juin 2018