Archive | avril 2017

Prise d’otages de Beslan: la Russie condamnée pour défaillances

La Russie aurait pu empêcher la prise d’otages de Beslan en 2004 et a fait preuve de graves défaillances dans sa gestion, a jugé jeudi la Cour européenne des droits de l’Homme, une décision qualifiée d' »inadmissible » par Moscou.

Le drame de Beslan est la prise d’otages la plus meurtrière de l’Histoire avec plus de 330 morts.

Selon l’instance du Conseil de l’Europe basée à Strasbourg, les autorités russes disposaient, « au moins quelques jours avant les faits », de suffisamment « d’informations précises sur un projet d’attaque terroriste dans la région, lié à la rentrée scolaire ».

D’où des mesures de prévention « insuffisantes », selon les juges qui notent que ni l’administration de l’école ni le public présent en ce jour de rentrée scolaire n’avaient été prévenus.

La Cour a condamné Moscou à verser au total 3 millions d’euros aux 409 requérants.

Le 1er septembre 2004, un commando islamiste, composé de Tchétchènes et d’Ingouches, avait fait irruption dans cette école d’Ossétie du nord et y avait pris en otages 1.200 personnes, en exécutant plusieurs.

Cinquante-deux heures durant, parents et enfants avaient vécu un calvaire, privés d’eau, les tentatives de négociations entre les autorités et les preneurs d’otages ne donnant que de maigres résultats. Le 3 septembre, une double explosion à l’intérieur du gymnase avait semé la panique, les enfants tentant de fuir sous les tirs des preneurs d’otages. Ces explosions, dont l’origine n’est pas entièrement déterminée, avaient poussé les forces spéciales à donner l’assaut dans un chaos total.

A la fin de l’opération, plus de 330 civils avaient été tuées, dont 186 enfants, plus de 700 blessées, et 12 membres des forces spéciales avaient perdu la vie.

Selon la CEDH, les autorités n’ont pas planifié cette opération en en minimisant les risques. La Cour pointe notamment les défaillances de la structure de commandement et le manque de coordination.

Quant à l’assaut lui-même, si l’utilisation d’une force létale était « justifiée », « un usage aussi massif d’explosifs et d’armes frappant sans discernement ne peut être considéré comme absolument nécessaire », a estimé la Cour.

« Pour un pays qui a été soumis à de nombreuses reprises à des attaques terroristes, (…) pour un pays qui a été attaqué, ces formulations sont absolument inadmissibles », a protesté le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov.

‘Incompréhension flagrante’

Les requérants – 409 citoyens russes, certains ayant été pris en otages et blessés, d’autres faisant partie de familles de victimes – s’étaient en partie appuyés dans leur plainte sur des témoignages soutenant que les soldats avaient usé aveuglément de la force sur le bâtiment dans lequel rebelles et otages étaient mêlés.

Pour Susanna Doudieva, qui a perdu son fils Zaour lors de la prise d’otages, la décision de la CEDH est « positive ». « Cela fait 12 ans que nous cherchons la vérité, que nous essayons de nous faire entendre », a-t-elle déclaré à l’AFP.

L’avocat Sergueï Kniazkine, qui représente des proches de victimes, a pour sa part salué la reconnaissance de l’emploi disproportionné de la force et de la négligence des autorités locales, tout en regrettant le faible montant des compensations.

« Le principal est d’arriver à ce que les responsables soient traduits devant la justice. Nous allons tenter de saisir la Cour suprême pour que leur négligence soit reconnue » par la justice russe, a-t-il affirmé.

La justice russe avait établi qu’il n’y avait aucun lien entre les actions des forces de l’ordre et les « issues négatives » de l’assaut. Les policiers furent amnistiés ou acquittés des accusations de négligences.

« Les conclusions de la Cour (…) montrent une incompréhension flagrante de la part des juges européens de toute la gravité de la situation » à l’époque, a accusé jeudi le ministère russe, qui compte contester cet arrêt.

Moscou a trois mois pour demander un renvoi devant la Grande chambre de la CEDH, demande qui serait alors examinée par un panel de juges qui décideront de l’accepter ou non.

En 2011, la CEDH avait déjà condamné la Russie à payer 1,254 million d’euros à 64 ex-otages ou proches de victimes de la Doubrovka, théâtre moscovite dans lequel 912 otages avaient été retenus pendant trois jours par des rebelles réclamant le retrait des troupes russes de Tchétchénie.

La prise d’otages s’était achevée par un assaut des forces spéciales, qui avaient utilisé un gaz neutralisant à la composition inconnue.

AFP le 13/04/2017

 

Homosexualité : en Tchétchénie, « tout comportement minoritaire est rendu impossible »

Nous avons remarqué l’écho assez particulier de la nouvelle des prisons secrètes pour homosexuels en Tchétchénie. D’une certaine manière nous connaissons depuis longtemps la possibilité d’enfermer secrètement des Tchétchènes, de les torturer et parfois de les exécuter sans que personne ne puisse intervenir. Cette situation scandaleuse perdure dans un silence mondial glaçant. En situant ces nouvelles violences dans un contexte clairement discriminatoire cette fois-ci le sujet apparait pour ce qu’il est : il n’est plus possible de se taire. Puisse cette circonstance au moins servir à ce que les mobilisations perdurent jusqu’à ce que la Tchétchénie et la Russie fassent cesser cette barbarie.

Pour Aude Merlin, spécialiste du Caucase du Nord, la Tchétchénie, qui est accusée d’avoir arrêté une centaine de personnes pour homosexualité, impose sa police des mœurs.

D’après le journal russe indépendant Novaïa Gazeta, relayé par des ONG dont Amnesty International ou Human Rights Watch, une centaine de personnes auraient été arrêtées en Tchétchénie pour homosexualité, puis torturées et détenues dans des prisons secrètes près de Grozny. Pour Aude Merlin, chercheuse au Centre d’étude de la vie politique (Cevipol), à l’Université libre de Bruxelles, spécialiste du Caucase du Nord, cette répression n’est « pas une surprise » compte tenu de « l’entreprise de contrôle politique total à laquelle se livre le chef de la République, Ramzan Kadyrov » qui « rend impossible tout comportement minoritaire et/ou en dissidence ».

Comment réagissez-vous au récit fait par « Novaïa Gazeta » ?

L’homosexualité en tant que telle n’est pas interdite par la loi en Russie. Officiellement, la législation de 2012 pénalise la « propagande à l’encontre de mineurs concernant les relations sexuelles non traditionnelles ». Mais les pratiques judiciaires, policières et politiques, largement empreintes du passé soviétique en la matière, sont très répressives en Russie et ont poussé de nombreux homosexuels à quitter le pays.

Dans le cas de la Tchétchénie, cette répression ne me surprend guère. L’entreprise de contrôle politique total à laquelle se livre le chef de la République, Ramzan Kadyrov, depuis des années rend impossible tout comportement minoritaire et/ou en dissidence, comme l’ont montré les tortures, passages à tabac, violences d’Etat exercées de façon redoublée, en 2016 notamment.

Cela se combine aux injonctions de « retraditionnalisation » de la société tchétchène (autorisation de la polygamie, code vestimentaire et comportemental infligé aux femmes, tolérance vis-à-vis des crimes d’honneur, des mariages forcés et violences domestiques), le tout sur fond de mobilisation par le pouvoir d’un islam officiel qu’il contrôle entièrement.

Dans un contexte où Ramzan Kadyrov se proclame le disciple indéfectible de Vladimir Poutine, l’articulation entre ces pratiques locales au niveau tchétchène et le discours politique russe officiel, pourfendant une Europe et un Occident qui seraient en pleine décadence morale – en particulier avec l’adoption du mariage homosexuel – n’est pas une surprise.

Ce qui peut surprendre, c’est que des victimes de ces répressions aient osé témoigner dans un contexte de peur et de crainte de représailles ultérieures à l’encontre des membres de leur famille restée en Tchétchénie ; et que les journalistes de Novaïa Gazeta aient donc pu en faire un reportage, alors que le tabou est si verrouillé sur la question en Tchétchénie.

Qu’est-ce qui, selon vous, peut conduire les autorités tchétchènes à une telle répression ?

Il est parfois difficile de trouver une rationalité temporelle à certains rythmes politiques. Ce qui est sûr, on a vu en 2016 en Tchétchénie un durcissement considérable en matière de représailles, ce dont ont attesté plusieurs rapports d’ONG internationales indépendantes. Le message envoyé par le pouvoir tchétchène, dont l’hypertrophie des structures de force et leur hypermilitarisation sont connues, est celui d’un avertissement supplémentaire. Terroriser la société en lui montrant précisément ce qui est admis – et ne l’est pas –, est une des modalités du contrat politique tchétchène actuel.

La Tchétchénie est un « Etat dans l’Etat », où les lois russes ne sont pas appliquées. En échange d’une loyauté redoublée à la Fédération de Russie, au sein de laquelle la Tchétchénie – autrefois indépendantiste – a été officiellement réintégrée, Ramzan Kadyrov a reçu un blanc-seing total de la part de Moscou en termes d’exercice de la coercition et de la violence, au nom de la lutte contre le terrorisme, et une manne économique gigantesque pour la reconstruction de la République.

Dans le cas de l’homosexualité, cette mise à l’index trouve en outre un écho dans une grande partie de la société elle-même. Structurée selon des codes coutumiers, qui rendent comptable des agissements d’un individu l’ensemble de son clan, la société tchétchène reste dans sa majorité très traditionnelle sur cette question. A fortiori dans un contexte de peur et de grande tolérance de la part du pouvoir vis-à-vis des crimes d’honneur.

Existe-t-il des mouvements de défense des homosexuels structurés en Russie et en Tchétchénie ?

En Russie, la loi pénalise la propagande à l’encontre des mineurs. Les mineurs homosexuels sont eux-mêmes particulièrement exposés, tant par la loi et les pratiques policières, que par le regard social au quotidien. Le film documentaire Les Enfants 404 (en référence au nombre 404 des pages Internet introuvables ou fermées) d’Askold Kourov et Pavel Loparev, présenté au festival One World à Bruxelles en 2015, montre bien comment se conjuguent l’effet de la loi et l’opprobre social. De nombreux homosexuels font ainsi l’objet de violences.

Dans le même temps, le mouvement LGBT se structure, l’association Enfants 404 offre un soutien psychologique juridique et moral aux mineurs homosexuels. A Saint-Pétersbourg, le festival international gay et lesbien Côte à côte (Bok o bok), s’il a subi des pressions et fait l’objet de turbulences lors de ses déroulements, ouvrira sa sixième édition le 20 avril.

En Tchétchénie, à ma connaissance, on ne peut en aucun cas parler de mouvement LGBT constitué en tant que tel, surtout dans le contexte de ces répressions ; un tel mouvement ne pourrait subsister. La société civile en Tchétchénie est sous contrôle.

Les Russes ont-ils connaissance de ces atteintes aux libertés fondamentales en Tchétchénie ?

Tout dépend si l’on parle des élites, de la société, et de quels segments de la société russe. Le pouvoir est indéniablement au courant. La société, c’est plus contrasté : les défenseurs des droits de l’homme russes sont en courant, le lectorat de médias minoritaires comme Novaïa Gazeta l’est ; une partie de la communauté homosexuelle de Russie peut l’être.

Mais une autre composante entre ici en ligne de compte : le regard porté par la société russe dans sa majorité sur le Caucase du Nord et en particulier sur la Tchétchénie reste très marqué par le biais colonial. Cela ne favorise pas nécessairement l’empathie, les regards croisés sur les sociétés russe et tchétchène ayant été fortement mis à mal, notamment par la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2009, selon Moscou) et par la façon dont les médias russes, majoritaires, sous contrôle, ont détérioré l’image des Tchétchènes.

Aude Merlin est docteur en sciences politiques et sociales et l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’espace post-soviétique, dont celui publié avec Ekaterina Gloriozova, Sotchi 2014 : la Russie à l’épreuve de ses jeux, les jeux à l’épreuve du Caucase (dossier) et Connexe, les espaces postcommunistes en question(s) (2016).

 (Article du  Monde du 12.04.2017)

Propos recueillis par Gaïdz Minassian.

D’après la défense le présidium de la cour Suprême de Tchétchénie (CST) reconnaît l’innocence de Zhaladi Geriev

Les méandres de la justice tchétchène nous paraissent bien compliqués cependant c’est une très bonne nouvelle qu’on ait reconnu que Zhaladi Geriev n’était pas un trafiquant de drogues. Il resterait à juger les tortures dont il a été l’objet et la fabrication de preuves. Il est bien probable que ce journaliste ait fait l’objet d’un montage à cause de son activité et à titre de menace pour ses confrères.

Article du Nœud Caucasien du 5 avril :

Sept mois après le prononcé du verdict à l’encontre de Zhaladi Geriev par la court du district de Shali le présidium de la CST a accepté les arguments de la défense démontrant que Zhaladi Geriev, correspondant du Nœud Caucasien, n’avait pas acheté de drogue. En fait, la CST a reconnu que Zhaladi Geriev était innocent mais a pris la décision ridicule de confirmer le verdict de culpabilité, d’après son avocat Alaudi Musaev.

Aujourd’hui le présidium de la CST a confirmé le verdict contre Zhaladi Geriev et n’a pas retenu la condamnation du journaliste pour acquisition illégale de drogue à grande échelle et la référence à l’enquête concernant la plainte de Zhaladi Geriev pour kidnapping et torture. L’affaire a été examinée en l’absence du journaliste condamné.

Pour la défense la décision de la cour d’aujourd’hui « rend le jugement en appel indéfendable. Je crois que par sa décision, le présidium de la CST a exclu le contrôle de la procédure de la décision d’appel de la CST et sape donc les bases du jugement d’appel qui était fondé sur cette base particulière. En attendant le verdict et le jugement sont maintenus. »

L’avocat a noté que la défense « contestera les actes du présidium de la CST devant la cour suprême de Russie. »

 

La révélation de la persécution d’homosexuels en Tchétchénie a entraîné une vive réaction des autorités locales.

Des arrestations massives d’hommes soupçonnés d’homosexualité ont eu lieu dans plusieurs localités de Tchétchénie; certains ont été tués d’après Novaya Gazeta.

Elena Milashina, a écrit dans un article de Novaya Gazeta « Meurtre d’honneur » le 1er avril :  « Parmi les détenus figurent des muftis, y compris des figures connues et influentes, proches des dirigeants de la république aussi bien que deux professionnels bien connus de la télévision tchétchène. Bien sûr ces personnes ne manifestaient d’aucune manière leur orientation sexuelle (dans le Caucase cela équivaut à une sentence de mort), cependant dans la société tchétchène traditionnelle ses membres sont séparés par des distances sociales extrêmement courtes, ces choses sont vite sues, aussi bien cachées soient-elles.

Selon le journal, les détentions ont commencé suite aux déclarations de militants du mouvement « GayRussia » concernant leur intention d’organiser des Gay Prides dans plusieurs villes du Caucase. Lors des persécutions de masse d’hommes soupçonnés d’orientation sexuelle non traditionnelle plus de 100 personnes ont été incarcérées; au moins trois d’entre elles ont été tués d’après Elena Milashina, se référant à un nombre de sources sans précédent, incluant le Ministère de l’Intérieur, le FSB, le Bureau du Procureur et l’administration centrale tchétchène.

Cependant, Alvi Karimov, l’attaché de presse du dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov a qualifié la publication d’Elena Milashina de « mensonge absolue, de désinformation et de « tentative pour discréditer la république tchétchène ». « On ne peut emprisonner et opprimer ceux qui n’existent simplement pas dans la république » d’après Interfax citant Alvi Karimov. « S’il y avait de telles personnes en Tchétchénie, les forces de police n’auraient aucun problème avec elles puisque leurs proches eux-mêmes les enverraient aux endroits d’où on ne revient pas. »

(Article du Nœud Caucasien du 1er avril)