Ramzan Kadyrov impose une chape de plomb en Tchétchénie

LE MONDE | 20.05.2016 | Par Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante)

 

Un blindé des forces de sécurité barre la route d’accès au village de Kenkhi, comme en témoigne un cliché, unique, pris à la va-vite par un journaliste russe. Depuis le 14 mai, les 1 500 habitants de ce hameau du sud de la Tchétchénie vivent ainsi, sous pression, parce que l’un des leurs a osé se plaindre et dénoncer la corruption des autorités. Une première dans cette petite République musulmane du Caucase russe dirigée par l’implacable Ramzan Kadyrov : « Un tel blocus, non pour contrôler des terroristes mais pour empêcher tout contact avec la presse, est sans précédent », souligne Igor Kaliapine, le fondateur du Comité contre la torture, lui-même contraint, il y a peu, de fermer ses portes à Grozny après avoir été la cible de deux attaques.

A Kenkhi, tout est allé de mal en pis après que Ramazan Jalaldinov, directeur d’école dans cette région montagneuse, a dénoncé l’état d’abandon de son village peuplé d’Avar, l’ethnie majoritaire dans la République voisine du Daghestan. Dans une vidéo de neuf minutes tournée avec son téléphone portable, il montrait des habitations misérables aux toits de tôle et aux murs branlants, séquelles de la guerre russo-tchétchène de 2000 mais aussi de trois inondations subies en 2002, 2010 et 2012. Les habitants n’ont reçu qu’un tiers des indemnités prévues, affirmait-il, en s’indignant : « Comment ces soi-disant leaders et patriotes peuvent-ils se comporter comme si tout allait bien, s’afficher à la télévision et étaler avec fierté leurs bavardages ? »

Ce n’est pas la première fois que Ramazan Jalaldinov tente d’attirer l’attention. L’homme, déjà condamné, est un récidiviste, comme il le reconnaît dans son témoignage filmé : « Des dizaines de fois, je me suis déjà adressé aux autorités fédérales [russes] afin de résoudre les multiples problèmes de notre village. Je n’ai jamais reçu de réponse. » Cette fois, traqué, il a fui au Daghestan. Quelques jours après la diffusion de sa vidéo sur un site daghestanais, la police a investi Kenkhi et Ramzan Kadyrov lui-même s’y est rendu, promettant « d’aménager des routes, d’amener le gaz et de construire des mosquées » en « trois mois ». Peu de temps après cependant, dans la nuit du 12 au 13 mai, la maison de Jalaldinov a été incendiée par des hommes cagoulés, tandis que sa femme et ses trois filles, embarquées, menacées, ont été déposées sur le bord de la route près de la frontière. La technique a fait ses preuves : les familles de « terroristes » présumés ont, dans un passé récent, subi le même sort. Leurs maisons ont été rasées.

Terreur et humiliations

La répression, en Tchétchénie, n’est certes pas nouvelle, mais elle s’accroît. Pour avoir comparé le luxe des dirigeants à la situation des Tchétchènes sur l’application WhatsApp, Aïchat Inaeva a subi, en début d’année, une séance d’humiliation publique filmée par la télévision, en présence de son mari. Tête baissée et rouge de confusion, la femme a bredouillé des excuses. Adam Dikaev, qui s’était moqué sur Instagram du « tsar sur son tapis roulant » – allusion aux images de lui-même que Ramzan Kadyrov affectionne de diffuser sur le même réseau social – a été contraint, sous l’œil d’une caméra, de courir et de chanter sur un tapis roulant. En slip.

Il y a pire. En mars, des intellectuels ont disparu et les familles terrorisées se taisent. Hussein Betelguereev, professeur de français et ancien chef du département des langues étrangères à l’université de Grozny, a regagné son domicile après dix jours « d’absence ». Au même moment, des journalistes russes et étrangers qui se rendaient en Tchétchénie depuis le territoire voisin de l’Ingouchie, avec des membres du Comité contre la torture, ont été attaqués, battus par des inconnus masqués, et leur véhicule, incendié. Venu enquêter sur place à Grozny, le 17 mars, Igor Kaliapine a été agressé à son tour, jeté hors de son hôtel, frappé, couvert d’œufs, de farine, et de peinture verte. Son statut de membre du Conseil des droits de l’homme auprès de Vladimir Poutine n’a pas ébranlé ses agresseurs.

A chaque fois, le Kremlin a réagi de la même façon, en qualifiant ces faits « d’inacceptables », sans que rien ne change. Tout au contraire, Ramzan Kadyrov, placé à la tête de la Tchétchénie en 2007 par le président russe, a été reconduit « par intérim » dans ses fonctions dans l’attente d’élections qui s’annoncent sans surprise en septembre. « La situation se dégrade, constate Igor Kaliapine. Kadyrov ne se contente plus d’empêcher les gens de recourir à la justice, c’est inutile, mais depuis peu, en plus, il organise le blocus de l’information. » Toutes les voix discordantes sont étouffées et les journalistes désignés personae non gratae.

 

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