Archive | mai 2016

Poutine en conflit avec le FSB.

Aujourd’hui nous vous proposons cette analyse d’Andrey Piontkovsky, opposant, convaincu depuis au moins le mouvement de 2010 en Russie, ses analyses critiques l’ont amené à devoir quitter son pays.

Le pouvoir vertical de Poutine est beaucoup plus fragile, poreux et instable que cela puisse paraître à première vue. C’est ce que laisse penser l’interview qu’a donné le politologue Andrey Piontkovsky à Ildar DADIN.

 

  • À l’ombre de la dictature inébranlable qui règne au Kremlin depuis 16 années d’efforts constants prodigués par Vladimir Poutine et son entourage pour « redresser la Russie », une lutte interne fait rage entre les membres de « l’élite » qui se disputent l’influence politique. Apparemment homogène, cette masse partisane cache un antagonisme entre clans rivaux, dont l’un est représenté par Poutine, le président tchétchène Kadyrov, le général Zolotov, chef des services de sécurité du président, et d’autre part par le directeur du Service fédéral de sécurité Alexandre Bortnikov. Derrière ce dernier se tapit une masse hétéroclite représentant les forces de sécurité. Avec la détérioration rapide de la situation politique et économique dans le pays, le conflit s’est enflammé. Selon Piontkovsky, dans ce contexte, l’assassinat de Boris Nemtsov a marqué une nouvelle étape dans la confrontation entre les deux factions du Kremlin. L’une d’elles désire éliminer le chef de la République tchétchène Kadyrov de l’élite politique, alors qu’en revanche pour Poutine, il est la clé de sa propre légitimité.

NA : Andrey, aujourd’hui, le sujet de notre conversation sera ce que vous appelez le « divorce des élites » du Kremlin. Ils forment des clans concurrents réunissant forces de sécurité, politiciens, hommes d’affaires et naturellement les médias.
AP :. Oui, et les médias se positionnent traditionnellement comme étant libéral et même opposant. Nous devons dès à présent rappeler en bref à nos lecteurs l’histoire récente du régime de Poutine. Celle-ci met en évidence une crise grave. Il y a en effet une confrontation claire entre ces clans, y compris des défis envers le premier personnage. Bien sûr, l’assassinat de Boris Nemtsov a marqué un virage. Le lieu et le moment choisis soulignent l’aspect rituel de ce meurtre accompli pratiquement sur la Place Rouge, le jour anniversaire où les forces spéciales ont conquis la Crimée.

NA : Pourquoi appelez-vous cela un virage ?

AP :. Cela a été un virage, malheureusement, non de l’opinion publique, car il n’a suscité aucune indignation parmi la population. Pour la masse, c’était juste un assassinat politique parmi tant d’autres. Mais il a provoqué une confrontation très aiguë au sommet du pouvoir. Cela était inattendu et atypique pour ce régime autoritaire.

Des choses étonnantes ont commencé à se produire le lendemain même de l’assassinat. Tout d’abord, les vrais meurtriers ont été arrêtés avec fracas suite à une série d’opérations des forces spéciales du FSB. Le plus scandaleux est que les personnes arrêtées étaient des officiers de haut rang de l’élite du régime de Kadyrov. Il est devenu tout à fait clair que l’organisateur de ce meurtre ou son intermédiaire était Kadyrov lui même. Nous connaissons très bien les pratiques de l’armée de Kadyrov : sans ordre personnel du chef tchétchène, une telle chose n’aurait jamais pu se produire.

L’arrestation de ces personnes a été si choquante pour Poutine qu’il a même disparu pendant deux semaines, tandis que les enquêteurs arrêtaient les criminels, poursuivaient leurs opérations. Ils voulaient interroger les plus proches collaborateurs de Kadyrov : Geremeev et Delimkhanov. Ils se rapprochaient du Chef tchétchène. Cela a été un défi direct à Poutine, car la légitimation de son pouvoir est basée sur le « projet Kadyrov ». En 1999, Poutine est devenu président sur fond d’explosion d’immeubles d’habitations, dont il a accusé les Tchétchènes. Poutine a été présenté comme l’homme brillant des services secrets capables de nous protéger des terroristes. La mise en place de Kadyrov à la tête de la Tchétchénie lui a donné l’occasion d’affirmer qu’il avait gagné la guerre en Tchétchénie.

Quelle est la signification de cette opposition à Poutine ? Ne soyons pas naïfs, ne croyez pas qu’ils ont été touchés par la mort de Nemtsov, victime innocente. Il s’agit de toute autre chose. Dès le début, en 2003, ils sont extrêmement hostiles au projet de Kadyrov. Toutes les militaires ont estimé que le « projet Kadyrov » de Poutine les a spoliés de leur victoire en Tchétchénie. Jusqu’en 2015, ils n’ont pas osé contrecarrer Kadyrov et contraindre Poutine à redonner les pleins pouvoirs aux forces de sécurité fédérales en Tchétchénie. Poutine a dû déployer de grands efforts pour mettre un terme à l’enthousiasme des enquêteurs et mettre fin à l’enquête, y compris au prix du ridicule, puisque le commanditaire de l’assassinat de Boris Nemtsov serait un simple chauffeur : Rouslan Mukhutdinov.

NA : À votre avis, les forces de sécurité vont-elles continuer à résister ?
AP : Oui. Les forces de sécurité n’ont pas cessé de s’opposer. Au début, elles ont exigé la tête de Kadyrov, l’accusant presque ouvertement d’avoir organisé l’assassinat de Nemtsov. Ensuite, le 24 février 2016, la veille de l’anniversaire de l’assassinat, « Novaya Gazeta » a publié un article « Comment a été assassiné Boris Nemtsov ». Cet article est anonyme, mais nous savons que c’est Sokolov, rédacteur en chef adjoint, qui l’a écrit, le même qui a été dernièrement suspendu de ses fonctions, car soupçonnées d’être le « porte-parole des services de sécurité. »

L’article « Comment a été assassiné Boris Nemtsov » au nom des forces de sécurité suggère à Poutine de livrer les organisateurs de l’assassinat de Nemtsov, non seulement Kadyrov, mais aussi le général d’armée Zolotov. Il était clair que dès le début quelqu’un de l’entourage proche de Poutine a soufflé à Kadyrov l’idée d’assassiner Boris Nemtsov. Kadyrov n’avait aucune raison personnelle d’assassiner Boris Nemtsov. En tant que courtisan expérimenté, il a compris que la victime est une figure de premier plan et qu’il ne pouvait pas prendre une telle initiative sans signal de l’entourage de Poutine. Le général Zolotov est le seul homme fort qui entretient des relations amicales avec Kadyrov, contrairement à la grande majorité de ses collègues. De plus il est en même temps, à la différence de ses confrères, homme de confiance du président. Comme vous le savez, il est son garde personnel depuis l’époque du Saint-Pétersbourg mafieux.
Cependant, avant que l’article de « Novaya Gazeta » ne paraisse, toutes ces considérations n’étaient seulement que des hypothèses. Le même article incrimine que les forces de sécurité ont focalisé toutes leurs informations sur Zolotov, accusant ses subordonnés d’avoir rencontré les criminels sur la base de Dzhalka en Tchétchénie. Zolotov a prêté l’assistance des forces fédérales sans lesquelles il était impossible d’effectuer cet assassinat ostentatoire. Il a dérobé les enregistrements vidéo de la garde présidentielle qui filme la Place Rouge 24 heures par jour.

Cette information est extrêmement importante. Nous devons tous être reconnaissants envers Sokolov et Muratov pour leur description héroïque. Ils débutent l’article d’une manière courtisane décrivant le noble Poutine outragé par cet assassinat horrible, avec quel empressement il a donné l’ordre de l’éclaircir, et avec quel brio les enquêteurs du FSB ont accompli cette mission.. Comprenez : « Livrez Kadyrov et Zolotov, et vous, Vladimir Vladimirovitch Poutine, on vous inclura dans la liste des suspects et des responsables de cet assassinat. »

NA : Comment appréciez-vous la réaction de Poutine envers des forces de sécurité ?

AP :. La réponse de Poutine a été décisive. Tout d’abord, le 5 avril, Poutine a nommé Kadyrov chef de la République tchétchène par intérim à l’expiration de son mandat. Le chef de l’État lui a souhaité bonne chance pour les prochaines élections présidentielles en Tchétchénie. En second lieu, accusé de crimes monstrueux, Zolotov a été promu membre permanent du Conseil de sécurité. Troisièmement, les forces de sécurité ont été réorganisées sérieusement. Les unités les plus efficaces ont été placées sous le contrôle personnel de Zolotov, qui a été nommé à la tête de la nouvelle structure ainsi formée : la soi-disant Garde nationale. À cette occasion, des structures proches du FSB, telles que la surveillance des stupéfiants et les services d’immigration, seront dirigées par des tchékistes très influents. Leurs collaborateurs, courtisans nouveaux et fiers, ont été évincés et placés sous la tutelle de flics.

Ainsi fut la réaction de Poutine à ce que nous pourrions appeler : « le défit du KGB ». Cette victoire est discutable. Le combat continue et il se produit des choses très étranges. L’une d’elles est la rétrogradation de Zolotov du poste de membre permanent du Conseil de sécurité à celui de simple membre, cela quelques jours seulement après sa promotion sensationnelle. Les autres sont la poursuite des attaques des médias contre Kadyrov et Zolotov. Celles-ci proviennent des forces de sécurité et surtout du FSB. Apparemment, la crise n’a pas encore été résolue. De toute façon, cela aura lieu avant le 18 septembre. Bien sûr, non pas parce qu’il y aura les élections truquées de la Douma, mais parce que ce même jour, il y aura les élections présidentielles en Tchétchénie. Je pense que les forces de sécurité feront tout leur possible pour empêcher une forte légitimation de leur adversaire. Sinon, toutes leurs attaques contre Kadyrov n’auront servi à rien.

Tel est le contexte historique de confrontation au sommet entre l’équipe supposée de Bortnikov, et celle bien réelle de Poutine et Zolotov.

 

NA : Vous parlez d’une confrontation majeure au sommet. Celle-ci sape ce que nous avions l’habitude d’appeler le pouvoir vertical inébranlable. Vous supposez que les forces de sécurité sont prêtes à risquer la stabilité de ce système qui leur procure un pouvoir politique sans précédent ?

AP : Les forces de sécurité envisagent une troisième guerre tchétchène. Pour sa part, Poutine fonde sa réputation entièrement sur le « projet Kadyrov ». Cependant, l’article de « Novaya Gazeta » est une tentative de négociation « à l’amiable ». On offre à Poutine, en fait, un moyen de sortir sans perdre la face. Le texte indique clairement la volonté du Président d’élucider l’assassinat de Nemtsov et les coupables sont désignés : Zolotov et Kadyrov. Tel est l’accord proposé. Ils ne veulent pas affronter Poutine en tant que tel, mais ils sont assez forts pour lui résister. L’arrestation de personnes proches de Kadyrov est un défi pour Poutine. Je suppose que les gens de Bortnikov savaient que Kadyrov et Zolotov, avec le patronage de Poutine, s’apprêtaient à assassiner Nemtsov. Mais, ils n’ont pas interféré, sachant quelques possibilités tactiques intéressantes cela leur ouvrira.

Permettez-moi de souligner à nouveau que ceci est un débat de longue date dans lequel Poutine a imposé sa décision, choisissant un moindre mal. Il avait deux choix : soit de poursuivre le génocide du peuple tchétchène avec les généraux Shamanov et Boudanov, ou se mettre d’accord avec Kadyrov sur une illusion de loyauté en Tchétchénie pour mettre un terme à l’effusion de sang. À juste titre, les avocats de Poutine rappelleront ceci lors de son futur procès.

NA : Quels sont les personnes et organes impliqués du côté des forces de sécurité dans ce projet ?

AP : « Novaya Gazeta », ainsi que des militants politiques et des opposants qui ne sont pas du « système » comme Yashin et Navalny.

NA : À votre avis, comment va finir la confrontation ?

AP :. Nous ne connaissons pas le véritable rapport des forces. Tout est possible : soit, Poutine et Zootov  vaincront, Kadyrov sera triomphalement réélu et Bortnikov démissionnera. Soit, Poutine abandonnera Kadyrov et Zolotov, ou il y aura un coup d’État qui congédiera Poutine pour des raisons de santé. Quoi qu’il en soit, le régime de Poutine n’a pas encore connu une telle confrontation entre clans dirigeants.

 

Ramzan Kadyrov impose une chape de plomb en Tchétchénie

LE MONDE | 20.05.2016 | Par Isabelle Mandraud (Moscou, correspondante)

 

Un blindé des forces de sécurité barre la route d’accès au village de Kenkhi, comme en témoigne un cliché, unique, pris à la va-vite par un journaliste russe. Depuis le 14 mai, les 1 500 habitants de ce hameau du sud de la Tchétchénie vivent ainsi, sous pression, parce que l’un des leurs a osé se plaindre et dénoncer la corruption des autorités. Une première dans cette petite République musulmane du Caucase russe dirigée par l’implacable Ramzan Kadyrov : « Un tel blocus, non pour contrôler des terroristes mais pour empêcher tout contact avec la presse, est sans précédent », souligne Igor Kaliapine, le fondateur du Comité contre la torture, lui-même contraint, il y a peu, de fermer ses portes à Grozny après avoir été la cible de deux attaques.

A Kenkhi, tout est allé de mal en pis après que Ramazan Jalaldinov, directeur d’école dans cette région montagneuse, a dénoncé l’état d’abandon de son village peuplé d’Avar, l’ethnie majoritaire dans la République voisine du Daghestan. Dans une vidéo de neuf minutes tournée avec son téléphone portable, il montrait des habitations misérables aux toits de tôle et aux murs branlants, séquelles de la guerre russo-tchétchène de 2000 mais aussi de trois inondations subies en 2002, 2010 et 2012. Les habitants n’ont reçu qu’un tiers des indemnités prévues, affirmait-il, en s’indignant : « Comment ces soi-disant leaders et patriotes peuvent-ils se comporter comme si tout allait bien, s’afficher à la télévision et étaler avec fierté leurs bavardages ? »

Ce n’est pas la première fois que Ramazan Jalaldinov tente d’attirer l’attention. L’homme, déjà condamné, est un récidiviste, comme il le reconnaît dans son témoignage filmé : « Des dizaines de fois, je me suis déjà adressé aux autorités fédérales [russes] afin de résoudre les multiples problèmes de notre village. Je n’ai jamais reçu de réponse. » Cette fois, traqué, il a fui au Daghestan. Quelques jours après la diffusion de sa vidéo sur un site daghestanais, la police a investi Kenkhi et Ramzan Kadyrov lui-même s’y est rendu, promettant « d’aménager des routes, d’amener le gaz et de construire des mosquées » en « trois mois ». Peu de temps après cependant, dans la nuit du 12 au 13 mai, la maison de Jalaldinov a été incendiée par des hommes cagoulés, tandis que sa femme et ses trois filles, embarquées, menacées, ont été déposées sur le bord de la route près de la frontière. La technique a fait ses preuves : les familles de « terroristes » présumés ont, dans un passé récent, subi le même sort. Leurs maisons ont été rasées.

Terreur et humiliations

La répression, en Tchétchénie, n’est certes pas nouvelle, mais elle s’accroît. Pour avoir comparé le luxe des dirigeants à la situation des Tchétchènes sur l’application WhatsApp, Aïchat Inaeva a subi, en début d’année, une séance d’humiliation publique filmée par la télévision, en présence de son mari. Tête baissée et rouge de confusion, la femme a bredouillé des excuses. Adam Dikaev, qui s’était moqué sur Instagram du « tsar sur son tapis roulant » – allusion aux images de lui-même que Ramzan Kadyrov affectionne de diffuser sur le même réseau social – a été contraint, sous l’œil d’une caméra, de courir et de chanter sur un tapis roulant. En slip.

Il y a pire. En mars, des intellectuels ont disparu et les familles terrorisées se taisent. Hussein Betelguereev, professeur de français et ancien chef du département des langues étrangères à l’université de Grozny, a regagné son domicile après dix jours « d’absence ». Au même moment, des journalistes russes et étrangers qui se rendaient en Tchétchénie depuis le territoire voisin de l’Ingouchie, avec des membres du Comité contre la torture, ont été attaqués, battus par des inconnus masqués, et leur véhicule, incendié. Venu enquêter sur place à Grozny, le 17 mars, Igor Kaliapine a été agressé à son tour, jeté hors de son hôtel, frappé, couvert d’œufs, de farine, et de peinture verte. Son statut de membre du Conseil des droits de l’homme auprès de Vladimir Poutine n’a pas ébranlé ses agresseurs.

A chaque fois, le Kremlin a réagi de la même façon, en qualifiant ces faits « d’inacceptables », sans que rien ne change. Tout au contraire, Ramzan Kadyrov, placé à la tête de la Tchétchénie en 2007 par le président russe, a été reconduit « par intérim » dans ses fonctions dans l’attente d’élections qui s’annoncent sans surprise en septembre. « La situation se dégrade, constate Igor Kaliapine. Kadyrov ne se contente plus d’empêcher les gens de recourir à la justice, c’est inutile, mais depuis peu, en plus, il organise le blocus de l’information. » Toutes les voix discordantes sont étouffées et les journalistes désignés personae non gratae.