Le président de l’organisation russe de défense des droits de l’homme Memorial, Alexandre Tcherkassov, défend cette célèbre ONG menacée de fermeture

(d’après La Croix nov/15)

À quoi ressemble un homme dont la maison menace de s’écrouler de toutes parts sur sa tête ? Sans doute pas au Russe Alexandre Tcherkassov, président du conseil des droits de l’homme Memorial. La plus célèbre ONG russe est poursuivie sans relâche par la vindicte des tribunaux moscovites qui cherchent à la faire disparaître à coups de nouvelles lois restreignant la marge de manœuvre de la société civile. Face à l’offensive de l’administration, Alexandre Tcherkassov oscille dans un français précis entre humour, ruse, charme et combativité. Quand il n’arpente pas les cours de justice moscovites et les bureaux obscurs, le militant quinquagénaire défend sa cause auprès des fondations, des chancelleries étrangères ou des médias européens à la recherche d’une clé de lecture pour comprendre les dernières mesures liberticides des autorités russes.

De passage à Paris, Alexandre Tcherkassov explique dans un luxe de détail comment Memorial est passée du statut d’ONG respectée défendant la mémoire des victimes du stalinisme à celui « d’agent de l’étranger », autant dire d’espion au service du « grand satan » américain. Il tente de maintenir l’association à flot au milieu des directives kafkaïennes du pouvoir. « On pilote la catastrophe », précise-t-il, en référence aux ingénieurs russes après l’explosion de Tchernobyl. L’expression qu’il choisit ne doit rien au hasard. Spécialiste de la pollution radioactive, ce chimiste de formation a travaillé pendant quinze ans au centre d’énergie atomique de Moscou. Pendant la catastrophe de Tchernobyl, il découvre les mensonges d’État et fait circuler ses premiers tracts dans l’univers privilégié des scientifiques soviétiques. « Des choses interdites étaient faites à Tchernobyl, se souvient-il. J’ai compris avec la catastrophe que l’impossible était possible. » Le vent de la perestroïka souffle sur le monde russe. La parole se libère. L’optimisme gagne les esprits. Mais à la périphérie, l’empire se fissure. Très vite, des guerres éclatent dans les républiques soviétiques. Alexandre Tcherkassov est en Azerbaïdjan en 1990, lorsque éclatent les premières violences entre Azéris et Arméniens, un conflit dans lequel Moscou est partie prenante, aidant tantôt l’un ou l’autre camp au gré de ses intérêts stratégiques.

Après le Caucase du Sud, c’est le tour du Caucase du Nord. L’Ossétie s’embrase, puis la Tchétchénie. Le scientifique décide de collaborer avec l’ONG Memorial, créée en 1989 par le dissident Andreï Sakharov. Il s’occupe des disparus civils et militaires, dresse des listes, facilite les échanges de prisonniers, offrant un peu d’humanité au milieu d’une guerre sale. À l’école de la Tchétchénie, ce père de famille apprend à décrypter les coups tordus, un précieux manuel de survie en eau trouble. En Russie, il y a un avant et un après la Tchétchénie. La seconde guerre tchétchène, qui débute en 1999, a entraîné un lent glissement du pays vers l’autoritarisme. Peu à peu, Vladimir Poutine a assuré sa mainmise sur tous les contre-pouvoirs traditionnels d’une démocratie : les grands partis, le Parlement, les médias, voire les ONG… « La société civile permet de faire remonter les dysfonctionnements. Or, à force d’étouffer les voix discordantes, la Russie va perdre ses mécanismes d’adaptation », s’inquiète Alexandre Tcherkassov.

Son organisation n’a plus le vent en poupe. Il le sait. Pour bon nombre de ses concitoyens, Memorial est composée de traîtres, d’espions ou de parasites. « Dans la société russe, il n’y a pas de culture de la solidarité, estime ce passionné d’histoire. Les bolcheviks ont réussi à casser les liens sociaux. » À l’époque soviétique, les dissidents criaient dans le désert. « Maintenant, notre espace d’information est rempli de bruit, conclut-il. Vous pouvez dire tout ce que vous voulez, votre voix se perd dans la foule. »

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