Archive | octobre 2015

Le syndrome tchétchène

(article de Christophe Ayad – Le Monde du 18-19/10)

Pour contrer le soulèvement de 2011 contre son régime, Assad a appliqué la méthode utilisée par Vladimir Poutine pour venir à bout des rebelles du Caucase

La deuxième guerre de Tchétchénie, déclenchée par Vladimir Poutine à l’automne 1999, n’a-t-elle été qu’une répétition générale  ? Déjà, on parlait d’ »  opération antiterroriste  « et, déjà, il s’agissait, en prétendant combattre le (réel) péril islamiste, d’écraser un peuple qui avait osé vouloir s’affranchir, les armes à la main, de la tutelle russe. Entre la guerre de Tchétchénie et celle de Syrie, -l’effet de miroir est parfois vertigineux.

Bachar Al-Assad n’était pas encore au pouvoir –  son père, Hafez, n’est décédé qu’en juin  2000  – quand Grozny fut écrasée sous les bombes à l’hiver 1999-2000, comme aucune autre ville en Europe depuis 1945. Le jeune dirigeant syrien n’a peut-être pas étudié à Moscou comme nombre de ses généraux, mais il a parfaitement compris la méthode Poutine. Et l’a appliquée à la lettre quand le soulèvement a éclaté en Syrie, en mars  2011.

D’abord, dénoncer un ennemi, sinon imaginaire du moins encore naissant, le désigner à la vindicte de l’opinion, et finir par le faire exister à force d’imprécations et de manipulations. En Russie, le déclencheur a été la mystérieuse série d’attentats de l’été 1999  ; en Syrie, les principaux cadres djihadistes ont été libérés de prison à l’été 2011, à la faveur d’une prétendue amnistie générale.

La deuxième étape consiste à combattre, avant les djihadistes, les réels ennemis du régime, c’est-à-dire tous ceux pouvant incarner une alternative crédible  : les boïvikis en Tchétchénie, qui sont les combattants nationalistes rassemblés autour du président Aslan Maskhadov  ; les militants révolutionnaires civils et les brigades de l’Armée syrienne libre (ASL) en Syrie. Il ne suffit pas de les combattre, il faut le faire avec une telle violence que les survivants finissent brisés ou partent dans le camp des radicaux. Et c’est alors que se réalise la prédiction autoréalisatrice  : les ennemis deviennent des fondamentalistes enragés, sous les yeux d’une opinion occidentale horrifiée. C’est ce qui est en train de se passer en Syrie, avec les appels au djihad anti-russe lancés par des cheikhs saoudiens et les combattants du Front Al-Nosra.

L’ironie de l’affaire est que c’est notamment à cause de la présence en Syrie de djihadistes tchétchènes, endurcis par des années de maquis, que Vladimir Poutine intervient aujourd’hui militairement, comme pour honorer sans fin sa promesse de  »  buter les terroristes jusque dans les chiottes  « , faite en  1999. A la faveur de cette guerre, il s’était fait élire président au son du canon, lavant dans le sang tchétchène les turpitudes de Boris Eltsine et de son clan.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont apporté une légitimité inespérée, à la guerre de Tchétchénie. […]

Six mois après le soulèvement syrien, le résultat des élections législatives russes était contesté dans les rues de Moscou, pour fraude. La contagion des  »  printemps arabes   » menaçait. Le Kremlin a vu dans le cas syrien l’occasion de mettre fin au modèle de l’autocratie contestée par la rue, mais aussi l’opportunité d’intervenir dans les affaires mondiales après deux décennies de sommeil post-soviétique. Bref, une Tchétchénie à l’échelle planétaire.

Après Anna Politkovskaia, un désir de vérité toujours présent

Le 7 octobre 2006 la journaliste Anna Politkovskaia était assassinée dans son immeuble alors même qu’elle était surveillée en permanence par le FSB (ex KGB). Même si des tueurs ont été condamnés l’année dernière, les commanditaires sont restés inconnus. Ce qui parait en tout cas certain c’est que la liberté d’informer était visée de la manière la plus sauvage. Anna Politkovskaia a permis au monde de connaître ce que le pouvoir russe voulait cacher : les crimes de guerre en Tchétchénie, les traumatismes des soldats russes qui en revenaient, les différents problèmes de la société russe : la corruption ordinaire, la captation de la richesse par un petit groupe, la collusion entre la justice et l’exécutif, les exactions de la police…

Par d’autres moyens, le pouvoir russe a continué par la suite à mettre au pas la presse. Peu de média subsistent qui ne soient pas inféodés idéologiquement au pouvoir. Ils sont, pour beaucoup, devenus des relais d’une propagande particulièrement efficace par son omniprésence dans un contexte de guerre (Ukraine d’abord, Syrie ensuite). Les méthodes sont l’asphyxie économique, les pressions de l’administration fiscale, l’instrumentalisation de la justice.

Malgré le rouleau compresseur du conditionnement de la population il est exemplaire de remarquer que des journalistes persistent à essayer de faire leur métier utilement malgré les menaces et les tentatives d’étouffement de leur média et que certains citoyens trouvent le courage malgré les risques de manifester des opinions non conformes et se retrouveront certainement pour célébrer la mémoire d’Anna qui est restée très vivante dans leur souvenir.