Archive | septembre 2015

Que cache la réunion entre Poutine et les leaders de la Tchétchénie et de l’Ingouchie ?

d’après  Mairbek Vatchagaev (historien tchétchène) le 25/09 – The Jamestown Fondation

La rencontre entre Poutine et les gouverneurs des républiques voisines de Tchétchénie et d’Ingouchie est passée presque inaperçue parmi les spécialistes du Nord Caucase. La plupart des experts ont confirmé l’explication officielle de cette réunion donnée par le service de presse présidentielle : discussions portant sur des projets de développement économique au Nord Caucase. Le porte-parole du président a rejeté les allégations indiquant que le but de la réunion était de faire la paix entre les gouverneurs des deux régions voisines. Les chefs de la Tchétchénie et de l’Ingouchie ont eu de nombreux échanges enflammés et la rivalité entre eux dure depuis des années. La Tchétchénie et l’Ingouchie sont voisines et leurs habitants sont cousins, tous deux issus des peuples Vainakhs.

Poutine a critiqué les politiques sociales de Yevkurov qui ont été tout à fait problématiques depuis plusieurs années. Quoi qu’il en soit, peu d’Ingouches doutent que quoi qu’il arrive à Yevkurov, un conflit prolongé entre l’Ingouchie et Ramzan Kadyrov est probablement inévitable. Même le moindre soupçon que l’Ingouchie pourrait être fusionnée à la Tchétchénie comme c’était le cas entre 1932 et 1991 est un sujet douloureux pour la société ingouche. Le peuple ingouche est prêt à voir Yevkurov remplacé mais est résolument opposé à la réunion de l’Ingouchie et de la Tchétchénie. Selon Yevkurov, les réfugiés d’Ossétie du Nord et de Tchétchénie représentent presque 10% de la population ingouche, ce qui a un impact négatif sur l’économie de la république. Des disputes avec Kadyrov et les tensions avec l’Ossétie entraînent une dégradation de la situation politique et économique en Ingouchie. Donc les dirigeants ingouches ont toutes les chances d’aider les efforts de médiation que Moscou pourrait offrir.

La réunion entre Poutine, Kadyrov et Yevkurov peut aussi être motivée par la menace potentielle pour la sécurité de la Russie que posent les militants tchétchènes combattant au Moyen-Orient sous les bannières d’Al-Qaida et de l’Etat Islamique. Certains de ces militants pourraient frapper les intérêts russes à la fois en Syrie et au Caucase du Nord. En effet, certains ont déjà regagné le Caucase du Nord en provenance du Moyen-Orient pour combattre l’état russe. Même si seulement une poignée jusqu’à maintenant a regagné le Caucase, d’autres peuvent suivre et rejoindre l’insurrection du Caucase du Nord qui fait maintenant partie officiellement de l’Etat Islamique. Lors d’une réunion avec Kadyrov et Yevkurov Poutine a signalé qu’il fallait que les deux gouverneurs fassent taire leur différend. Le président russe a, probablement, conseillé vivement que les deux gouverneurs mettent au point des projets ensemble et trouvent des solutions communes pour les problèmes qu’ils rencontrent dans leur république respectives.

Tchétchénie-Syrie : comment le point de vue russe finit par s’imposer

Nous avons suivi toutes ces années le sort de la Tchétchénie en relation avec la politique russe. En particulier nous nous souvenons que lors du début de la deuxième guerre en 1999 le pouvoir russe s’est appuyé sur la nécessité de combattre des terroristes islamistes pour déclencher ce qui deviendrait une guerre sans merci. Par la suite il était remarquable de constater que Moscou a refusé tout dialogue avec ceux qui auraient été politiquement prêts à l’engager (en particulier le président élu Aslan Maskhadov qui a fait plusieurs propositions sans préalable). Par contre dans le discours Vladimir Poutine mettait en avant les islamistes, au début peu nombreux puis de plus en plus alors qu’aucune solution n’était laissée pour régler autrement le conflit que par l’anéantissement. Ne représenter l’adversaire que comme des terroristes islamistes permettait de s’assurer la complicité au moins passive des pays occidentaux, restés sans réaction face à des crimes de guerre évidents. Les attentats du 11 septembre ont renforcé l’argument et pris de court tous qui s’inquiétaient des crimes de guerre commis en Tchétchénie.

La situation présente en Syrie nous rappelle à cet égard cette époque. En effet un ennemi effectivement redoutable, Daech, est commun à la Russie et à différents états occidentaux. Il combat le régime de Bachar El Assad comme des opposants démocrates que la France ainsi que d’autres pays ont soutenu. La Russie actuellement renforce le soutien militaire apporté à Assad et cherche très clairement à s’allier à tous les opposants de Daech. Nous entendons ici en France beaucoup d’anciens amis du régime syrien nous inciter à choisir nos ennemis. Alors que la France a décidé d’envoyer ses chasseurs en Syrie combattre Daech (ce qui suppose des accords au moins tactiques avec l’armée syrienne) nous craignons que la raison nous amène à des abandons de populations comparables à ce qui s’est passé en Tchétchénie. Bien sûr nos gouvernants déclarent continuer à vouloir la chute d’Assad mais risquent bien de permettre qu’il se renforce avec l’aide russe. Et lorsqu’il se livrera à de nouveaux massacres contre les populations que nous avions soutenues; il sera difficile de nous sentir totalement innocents.

Comment en Tchétchénie des procès truqués tentent de réduire au silence des opposants de Crimée

En cette rentrée, même si le lien avec les évènements en Tchétchénie n’est pas direct, nous tenons à évoquer  le sort du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov et du militant contre l’annexion de la Crimée Alexandre Koltchenko. Ils ont été condamnés le 25 août à des peines de 20 et 10 ans de prison ferme. Sentsov et Koltchenko ont été enlevés en Crimée en mai 2014 et ont été conduits de force sur le territoire russe. Ils ont été détenus illégalement dans la prison Lefortovo à Moscou et disent avoir subi des mauvais traitements et des actes de torture. Le tribunal de Rostov-sur-Don les a condamnés pour « terrorisme », « organisation d’un groupe  terroriste » et « trafic d’armes » alors qu’aucune preuve tangible n’a été présentée par l’accusation.

En mai 2014 ces deux citoyens ukrainiens résidant de Crimée ont protesté contre l’annexion illégale de la Crimée par la Russie après un référendum remis en cause par le reste du monde. Ces enlèvements faisaient partie d’une vaste répression de mouvements d’opposition en Crimée menée par le FSB. On peut donc considérer que les accusations ne sont que des prétextes inventés pour mettre au pas ceux qui tentaient d’exprimer une opposition fondamentale à un coup de force russe. Tous deux, bien sûr, se reconnaissent comme ukrainiens, considèrent qu’ils ont été enlevés de leur pays pour être jugés en Russie.

Sentsov étant un cinéaste connu est défendu tant par des cinéastes occidentaux comme Ken Loach et Wim Wenders ainsi que de cinéastes russes, Alexandre Sokourov et  Nikita Mikhalkov (pourtant proche de Poutine). Quant à Koltchenko ce sont plutôt les milieux anarchistes qui soutiennent sa cause. L’état russe les a réunis en les condamnant de manière inique lors du même procès. Nous soulignons la gravité du sort qui leur est réservé à tous deux. Par l’aspect éhonté du montage judiciaire la Russie rappelle les heures sombres de l’URSS. La propagande ajoute le mensonge  de leur  lien supposé avec l’extrême droite ukrainienne essayant de brouiller les pistes comme d’habitude entre la puissante aspiration vers la démocratie de Maidan et l’expression de secteurs clairement d’extrême droite en Ukraine.

Au moment où certains essayent de ressusciter une nouvelle guerre froide nous ne devons pas hésiter cependant à nous opposer à de graves manquements au sein de cette Russie avec qui nous avons de plus en plus de liens.