Les « folles de mai » tchétchènes

Madina Magomedova est venue à Lyon à notre invitation en 2007. Elle nous avait parlé de son travail constant : permettre aux parents de connaître le sort de leurs proches disparus. Huit ans après cet article du Monde (Isabelle Mandraud le 4 juin) nous dit la douleur de cette recherche infinie.

Dix ans, vingt ans de vaines recherches n’ont pas émoussé leur volonté. Malgré les visages infiniment las, les gestes ralentis pour sortir les photos de leurs poches en plastique, les larmes finissent toujours par jaillir. « On voudrait savoir », implorent-elles. Des années après deux guerres avec la Russie, commencées en 1994 puis en 1999, les « folles de mai » tchétchènes continuent leur inlassable quête pour connaître le sort de leurs proches disparus.[…]

 « La tournée des corps »

Car dans la Tchétchénie de Ramzan Kadyrov, installé au pouvoir dans cette petite république musulmane de la Fédération de Russie par Vladimir Poutine en 2007, tout est fait pour tourner la page. L’allégeance à Moscou est totale et l’histoire sans cesse revisitée. On célèbre dans la rue la Fête de la culture et de l’écriture slaves avec des chants soviétiques des années 1930. On enseigne le tchétchène deux heures par semaine dans les écoles, comme une langue étrangère. On ne se recueille plus, officiellement, le 23 février, pour commémorer la déportation du peuple organisée par Staline en 1944, qui fit des milliers de victimes. Le mémorial a été déplacé. Et désormais, au-dessus des stèles en ruine, celles des policiers tchétchènes pro-russes tués pendant la dernière guerre dominent.

Aïchat Mazhieva dormait quand des soldats ont fait irruption dans son appartement à 4 heures du matin, le 4 janvier 2003. « Ils étaient russes, en tenue de camouflage, je ne comprenais rien parce que nous n’avions pas l’électricité », murmure-t-elle. Elle ne reverra jamais plus son mari, 55 ans, ni ses deux plus jeunes fils, âgés de 18 et 22 ans. L’aîné, 24 ans, qui habitait sur le palier en face avec sa femme et ses enfants en bas âge, a été emmené aussi. Les cris la hantent toujours. « Mon mari hurlait : “Prenez-moi mais laissez-les !” Dans l’appartement de mon fils aîné, sa femme pleurait tellement qu’ils lui ont scotché la bouche, la petite de 4 ans aussi. » Le visage douloureux encadré d’un hijab couleur châtaigne, les mains posées à plat sur ses photos, Aïchat Mazhieva ne pleure pas, pas encore. « La veille, raconte-t-elle, il y avait eu un attentat, le “nettoyage”est devenu encore plus violent et beaucoup de jeunes ont été jetés depuis des hélicoptères. »

« C’était impossible de reconnaître quelqu’un parmi ces hommes nus, torturés, aveugles souvent, méconnaissables » […]

« Il est facile de disparaître »

Madina Magomadova, présidente du Comité des mères tchétchènes : « Quand des jeunes partent pour la forêt, dit-elle en reprenant l’expression consacrée dans la région pour désigner le maquis, les parents le savent, ce n’est pas une disparition. Et dans 99 % des cas, ceux qui disparaissent aujourd’hui sont enlevés devant des témoins. » Cela se passe au détour d’une rue, devant une station-service… Officiellement, les autorités les enregistrent comme « kidnappés par des inconnus ». Plusieurs fois menacée, Madina Magomadova prend elle-même ses précautions : elle ne se déplace jamais en train d’où, affirme-t-elle, « il est facile de disparaître ».

Cette femme déterminée de 57 ans préside, depuis 1995, l’association tchétchène calquée sur le modèle du Comité des mères de soldats russes, lui-même créé à la fin de la guerre entre l’Union soviétique et l’Afghanistan en 1989. « Au début, nous étions naïves, raconte Marina Magomadova, dont l’un des frères est mort et l’autre porté disparu. Nous pensions que nous parviendrions rapidement à savoir ce qui s’était passé pour nos proches, mais avec la seconde guerre, nous avons compris que les souffrances seraient longues. Beaucoup d’amies sont mortes, de cancer et de chagrin.»

Insensibles au temps qui passe, aux transformations de Grozny convertie en cité moderne avec ses tours en verre et ses restaurants parfois futuristes, les mères, épouses et filles de disparus luttent toujours. « Quand on nous dit que la ville est belle, restaurée, oui peut-être, pour les vivants… Mais nous, on a un voile noir devant les yeux. On vit parce qu’on respire, c’est tout. » Dans le local tapissé de portraits d’hommes, où la discussion finit inexorablement dans la cuisine autour d’une tasse de thé, elles ne se résignent jamais. « Au fond de moi, je sens que mon frère est toujours vivant », assure Madina Magomadova en se frappant la poitrine. […]

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