Archive | juin 2015

Après Anna Politkovskaïa une autre journaliste menacée de mort pour son travail critique sur la Tchétchénie

(La Croix, 17/6/15)

En Tchétchénie, le journaliste qui enquête de trop près sur les autorités sait qu’il peut le « payer de sa vie ». Tel est l’avertissement que vient de recevoir Elena Milashina, reporter de 37 ans à Novaïa Gazeta, le magazine indépendant où elle a pris la succession d’Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006. Son tort? Avoir révélé la troublante affaire des noces d’une adolescente tchétchène avec un chef de police déjà marié, proche de Ramzan Kadyrov, l’omnipotent président de la république semi-autonome du Caucase russe.

« Souvenez-vous d’Anna Politkovskaïa, qui courait aux côtés des défenseurs des droits de l’homme, calomniant la mère patrie (…). Elle a fini par être tuée. Le même scénario est en train de se répéter pour Milashina, prochaine victime sacrificielle », a ainsi prévenu dans un éditorial l’agence de presse publique tchétchène Grozny-Inform. De la part d’un média aux ordres de Ramzan Kadyrov, la tribune équivaut à une menace de mort à peine déguisée lancée par le despote tchétchène. Depuis, Elena Milashina, qui travaille pour ce magazine depuis dix-sept ans, prend toutes les précautions. Elle communique le moins possible par téléphone. En reportage dans le Caucase russe, elle a dû écourter sa visite. Repartie, elle ne précise pas aujourd’hui où elle se trouve. « Elena ne se cache pas. Elle n’a pas peur. Mais, moins on rend public d’informations sur elle, plus elle sera en sécurité », confie Olga Bobrova, sa collègue à Novaïa Gazeta.

En 2013, Elena Milashina avait confié à La Croix avoir pris la décision ne pas avoir d’enfants. « J’ai fait ce choix depuis qu’en 2004, j’ai couvert la prise d’otages de l’école de Beslan. J’ai vu comment les forces de l’ordre ont tué des enfants », avait-elle alors expliqué, reconnaissant: « Mon travail a aussi des effets sur ma vie privée. »

La journaliste a appris à vivre avec les menaces et la violence. En 2012, alors qu’elle devait s’envoler pour la Tchétchénie, elle avait été attaquée et blessée, notamment à la tête, par des inconnus, à son domicile. Un scénario rappelant l’assassinat d’Anna Politkovskaïa, tuée dans l’ascenseur de son immeuble. « Malgré tout cela, Elena n’a jamais songé à quitter la Russie comme d’autres journalistes ou figures d’opposition. Sa vie est en Russie et sa profession, c’est le journalisme », insiste Olga Bobrova. Elena Milashina reconnaît elle-même que « le journalisme apporte du sens à ma vie. Je ne sais rien et ne veux rien faire d’autre! J’en connais les risques. C’est mon destin: en tant que journaliste, j’essaie d’aider et d’apporter un changement pour le mieux dans mon pays. »

Les « folles de mai » tchétchènes

Madina Magomedova est venue à Lyon à notre invitation en 2007. Elle nous avait parlé de son travail constant : permettre aux parents de connaître le sort de leurs proches disparus. Huit ans après cet article du Monde (Isabelle Mandraud le 4 juin) nous dit la douleur de cette recherche infinie.

Dix ans, vingt ans de vaines recherches n’ont pas émoussé leur volonté. Malgré les visages infiniment las, les gestes ralentis pour sortir les photos de leurs poches en plastique, les larmes finissent toujours par jaillir. « On voudrait savoir », implorent-elles. Des années après deux guerres avec la Russie, commencées en 1994 puis en 1999, les « folles de mai » tchétchènes continuent leur inlassable quête pour connaître le sort de leurs proches disparus.[…]

 « La tournée des corps »

Car dans la Tchétchénie de Ramzan Kadyrov, installé au pouvoir dans cette petite république musulmane de la Fédération de Russie par Vladimir Poutine en 2007, tout est fait pour tourner la page. L’allégeance à Moscou est totale et l’histoire sans cesse revisitée. On célèbre dans la rue la Fête de la culture et de l’écriture slaves avec des chants soviétiques des années 1930. On enseigne le tchétchène deux heures par semaine dans les écoles, comme une langue étrangère. On ne se recueille plus, officiellement, le 23 février, pour commémorer la déportation du peuple organisée par Staline en 1944, qui fit des milliers de victimes. Le mémorial a été déplacé. Et désormais, au-dessus des stèles en ruine, celles des policiers tchétchènes pro-russes tués pendant la dernière guerre dominent.

Aïchat Mazhieva dormait quand des soldats ont fait irruption dans son appartement à 4 heures du matin, le 4 janvier 2003. « Ils étaient russes, en tenue de camouflage, je ne comprenais rien parce que nous n’avions pas l’électricité », murmure-t-elle. Elle ne reverra jamais plus son mari, 55 ans, ni ses deux plus jeunes fils, âgés de 18 et 22 ans. L’aîné, 24 ans, qui habitait sur le palier en face avec sa femme et ses enfants en bas âge, a été emmené aussi. Les cris la hantent toujours. « Mon mari hurlait : “Prenez-moi mais laissez-les !” Dans l’appartement de mon fils aîné, sa femme pleurait tellement qu’ils lui ont scotché la bouche, la petite de 4 ans aussi. » Le visage douloureux encadré d’un hijab couleur châtaigne, les mains posées à plat sur ses photos, Aïchat Mazhieva ne pleure pas, pas encore. « La veille, raconte-t-elle, il y avait eu un attentat, le “nettoyage”est devenu encore plus violent et beaucoup de jeunes ont été jetés depuis des hélicoptères. »

« C’était impossible de reconnaître quelqu’un parmi ces hommes nus, torturés, aveugles souvent, méconnaissables » […]

« Il est facile de disparaître »

Madina Magomadova, présidente du Comité des mères tchétchènes : « Quand des jeunes partent pour la forêt, dit-elle en reprenant l’expression consacrée dans la région pour désigner le maquis, les parents le savent, ce n’est pas une disparition. Et dans 99 % des cas, ceux qui disparaissent aujourd’hui sont enlevés devant des témoins. » Cela se passe au détour d’une rue, devant une station-service… Officiellement, les autorités les enregistrent comme « kidnappés par des inconnus ». Plusieurs fois menacée, Madina Magomadova prend elle-même ses précautions : elle ne se déplace jamais en train d’où, affirme-t-elle, « il est facile de disparaître ».

Cette femme déterminée de 57 ans préside, depuis 1995, l’association tchétchène calquée sur le modèle du Comité des mères de soldats russes, lui-même créé à la fin de la guerre entre l’Union soviétique et l’Afghanistan en 1989. « Au début, nous étions naïves, raconte Marina Magomadova, dont l’un des frères est mort et l’autre porté disparu. Nous pensions que nous parviendrions rapidement à savoir ce qui s’était passé pour nos proches, mais avec la seconde guerre, nous avons compris que les souffrances seraient longues. Beaucoup d’amies sont mortes, de cancer et de chagrin.»

Insensibles au temps qui passe, aux transformations de Grozny convertie en cité moderne avec ses tours en verre et ses restaurants parfois futuristes, les mères, épouses et filles de disparus luttent toujours. « Quand on nous dit que la ville est belle, restaurée, oui peut-être, pour les vivants… Mais nous, on a un voile noir devant les yeux. On vit parce qu’on respire, c’est tout. » Dans le local tapissé de portraits d’hommes, où la discussion finit inexorablement dans la cuisine autour d’une tasse de thé, elles ne se résignent jamais. « Au fond de moi, je sens que mon frère est toujours vivant », assure Madina Magomadova en se frappant la poitrine. […]

Attaque contre l’ONG « Comité contre la torture » à Grozny

Communiqué de presse de Russie Libertés (03/06/2015)

Ce matin des individus ont violemment attaqué les bureaux de l’ONG « Comité contre la torture » à Grozny en Tchétchénie. Ce n’est pas la première fois que l’ONG est attaquée. Des hommes armés et masqués sont entrés dans les locaux de l’ONG et ont procédé à la destruction systématique du matériel. Les permanents de l’ONG ont réussi à fuir. L’ONG « Comité contre la torture » est une des dernières ONG de défense des droits humains à agir encore en Tchétchénie. La société civile est constamment sous pression en Tchétchénie avec des intimidations, des violences, des enlèvements et même des assassinats comme le meurtre de Natalia Estemirova, en juillet 2009, dont les responsables sont toujours inconnus. Russie-Libertés dénonce l’odieuse attaque contre l’ONG « Comité contre la torture » à Grozny. Cette attaque témoigne d’un climat de terreur qui règne actuellement en Tchétchénie et d’un climat de haine général envers la société civile en Russie. Nous demandons l’arrête immédiat de ces attaques et des pressions sur les ONGs.

Nous avons reçu à Lyon le 9 avril de cette année, à la mairie du 1er arrondissement, un dirigeant de cette ONG « Comité contre la Torture » : Oleg Khabibrakhmanov. Nous nous souvenons avec émotion de son témoignage. Hélas nos appréhensions ont vite trouvé une validation. A la suite de cette attaque qui aurait pu mal tourner et qui vise clairement à empêcher  un travail de défense de citoyens tchétchènes en butte à l’arbitraire d’un pouvoir qui se veut total les dirigeants de l’association ont déclaré que d’une manière ou d’une autre ils continueraient leur tâche.  Qu’ils sachent, en tous cas, que nous sommes de tout cœur avec eux !

Radicalisation de l’islam en Tchétchénie : Kadyrov bafoue les droits des femmes

(Laura Bruneau le 01/06/2015 pour Francetvinfo)

En Tchétchénie, le président Ramzan Kadyrov impose des lois influencées par l’islam radical au mépris des lois russes dont cette République autonome dépend. Les droits des femmes y sont progressivement réduits comme peau de chagrin. Les ONG et défenseurs des droits de l’Homme s’inquiètent depuis plusieurs années de la situation. L’influence de l’islam radical dans la politique tchétchène ne fait que croître. En 2005, alors qu’il était encore Premier ministre, Ramzan Kadyrov a commencé par bannir les jeux de hasard de son territoire et, en 2006, il a interdit l’entrée des citoyens danois sur le sol tchétchène suite à la publication des caricatures de Mahomet dans le quotidien Jyllands-Posten.

En janvier 2015, il était en tête d’une manifestation anti-Charlie à Grozny réunissant 800.000 personnes alors que le pays compte un peu plus d’1,2 million d’habitants dont 90% de musulmans. Rassemblement à propos duquel il a déclaré : «Ceci est une manifestation contre ceux qui insultent la religion musulmane.» Interrogé par Libération en janvier, Alexei Malachenko, spécialiste de l’Orient et de l’islam au centre Carnegie de Moscou, affirmait que cela «s’inscrit dans les ambitions personnelles de Kadyrov qui souhaite devenir le leader des musulmans en Russie et même au-delà.»

Moscou ferme les yeux.

Sur le terrain, les premières touchées par l’islamisation du régime sont les femmes. Depuis 2007, un décret signé de la main de Ramzan Kadyrov, fils de l’ancien président et mufti suprême de Tchétchénie Akhmad Kadyrov, oblige ces dernières à porter le foulard lorsqu’elles entrent dans des institutions publiques. En 2009 et 2010, les autorités ont élargi le champ d’application de cette loi sur le voile imposé aux cinémas, lieux de divertissement et même aux espaces extérieurs. Les femmes non-voilées n’ont pas le droit de travailler dans le secteur public et les responsables éducatifs exigent des écolières et étudiantes qu’elles soient couvertes dans les établissements scolaires.

Des mesures qui vont à l’encontre de la Constitution russe, dont le préambule dit: «Nous, peuple multinational de la Fédération de Russie, uni par un destin commun sur notre terre, affirmant les droits et libertés de l’homme», mesures qui ne sont toutefois pas contestées par Moscou qui ferme les yeux. Ramzan Kadyrov a été nommé président de la Tchétchénie par Vladimir Poutine en 2007. Lequel a choisi ce pro-russe qui lui est fidèle et dont il finance la politique pour tenir la population tchétchène loin de ses velléités indépendantistes. Ramzan Kadyrov a toujours affirmé que les lois russes seraient respectées en Tchétchénie, ajoutant cependant qu’en tant que musulman, «il n’y a rien qui prévaut sur la religion». […]

La Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH) a repris sur son site un texte écrit par Svetlana Gannushkina, une militante russe, qui  rappelle qu’en novembre 2008, Kadyrov critiquait les jeunes femmes qui portaient des vêtements de type européen dans une interview sur le site Grozny Inform en ces termes : «On les voit dans la rue en mini-jupe, avec les cheveux détachés. La mentalité de notre peuple ne le permet pas. Je souhaiterais vraiment que la jeune fille Tchétchène ait l’air d’une vraie musulmane, respectant les coutumes et les traditions de son peuple.»

Allant plus loin, Kadyrov déclarait au journal Komsomolskaïa Pravda, toujours en 2008 : «J’ai le droit de critiquer ma femme. Mais ma femme n’a pas le droit. Chez nous, la femme est à la maison (…). La femme doit être un bien. Et l’homme, le propriétaire. Chez nous, si une femme se comporte mal, le mari, le père et le frère en répondent. Selon nos coutumes, si elle a un comportement dissolu, les proches la tuent. Cela arrive : qu’un frère tue sa sœur, un mari sa femme. Il y a des hommes en prison pour ça chez nous… Comme Président, je ne peux pas accepter que l’on tue. Mais aussi elles n’ont qu’à pas porter de shorts !»