L’interminable nuit tchétchène

Comme Le Monde du 3 mars le recommande n’hésitez pas à voir le documentaire de Manon Loizeau : L’interminable nuit tchétchène

(ARTE mardi 3 mars à 22 H 35)

L’ordre règne à Grozny. Vingt ans après la première guerre de Tchétchénie, qui a fait plus de 150 000 morts, la journaliste Manon Loizeau, spécialiste de la Russie, est retournée dans ce petit pays qui vit désormais sous la férule de Ramzan Kadyrov (38 ans), marionnette politique entre les mains du président russe Vladimir Poutine.

Dans son documentaire Tchétchénie, une guerre sans traces, Manon Loizeau, qui a filmé en quasi clandestinité, raconte le quotidien de ces Tchétchènes qui vivent dans la terreur. Outre les rapts, tortures, assassinats et la corruption, la population s’est vue imposer l’ordre moral islamique qui oblige les femmes à se voiler. Et, pour installer son ordre nouveau, le dictateur a décidé d’effacer la mémoire de ce peuple meurtri. A l’école, l’histoire de la Tchétchénie commence désormais avec Kadyrov et Poutine ! Toute évocation du conflit, tout rappel des exactions de l’armée russe sont proscrits. Depuis février 2014, la commémoration de la déportation massive des Tchétchènes par Staline est interdite.

« J’avais beau être prévenue, j’ai été médusée en découvrant la nouvelle Tchétchénie et sa capitale, Grozny City, aux faux airs de Dubaï, avec ses avenues flambant neuves rebaptisées du nom des bourreaux d’hier, ses centres commerciaux rutilants et vides, ses énormes mosquées et, partout, les portraits géants des présidents Kadyrov et Poutine. Tout était irréel », raconte Manon Loizeau dans le magazine d’Arte.

Rusant avec son statut de journaliste accréditée en Russie, elle a pu déjouer la surveillance de cet État policier. Pour réaliser ce documentaire, huit courts voyages ont été nécessaires avec, à chaque fois, des cadreurs travaillant pour différents médias.

« On s’attend toujours au pire »

A eux tous, ils ont réalisé un remarquable travail sur l’image. Manon Loizeau avait aussi laissé sur place des petites caméras à ses interlocuteurs pour qu’ils filment eux-mêmes leur quotidien. « Le jour, la vie semble belle, mais la nuit, c’est la terreur. On s’attend toujours au pire », confie une femme, harcelée par les miliciens du pouvoir et qui a choisi de garder l’anonymat. De rares voix dissidentes ont pourtant le courage de dénoncer cette terreur d’Etat. C’est le cas du Comité des mères de Tchétchénie, fondé lors de la première guerre, qui, en vingt ans, n’a retrouvé que deux personnes vivantes sur les 18 000 portées disparues. « La Tchétchénie est un long tunnel noir où l’on ne voit pas la lumière », dit sa présidente, Madina. Il y a aussi le Comité contre la torture, un collectif de jeunes juristes russes qui enquête sur les disparitions et les conditions de détention. « La loi n’a aucune valeur face à Kadyrov », explique l’un d’eux. « Ici, la terreur règne au nom de la lutte contre la terreur », poursuit- il. Peu après Noël, leurs locaux ont été incendiés lors d’un mystérieux attentat où toutes les archives sont parties en fumée. Il y a, enfin, la terrible machine judiciaire, sorte de jouet, dans les mains de Kadyrov, qui veut étouffer tout esprit de résistance. Ainsi Manon Loizeau suit le procès de Rouslan Koutaiev, un politicien dissident qui a été condamné à quatre ans de prison ferme pour avoir bravé l’interdiction de commémorer la déportation des Tchétchènes. Il avait été arrêté, torturé et accusé de détention d’héroïne. « Ce n’est que le début du combat », dit-il après la sentence. Dans le silence international qui entoure la tragédie tchétchène, ce document de Manon Loizeau est précieux, bouleversant et accablant.

Daniel Psenny

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