Archive | mars 2015

COMITE TCHETCHENIE DE LYON

AMNESTY INTERNATIONAL

LIGUE DES DROITS DE L’HOMME

invitent :


Conférence-Débat :

La Tchétchénie, laboratoire politique de la Russie ?


Jeudi 9 avril à 19 h à la Mairie du 1er arrondissement

Place Sathonay, Lyon 1

(collation à 19h)


Compte tenu de l’actualité riche à propos de la Russie nous sommes heureux d’accueillir :

Oleg Khabibrakhmanov direction des opérations de l’ONG russe CaT (Comité contre la Torture) intervenant en Tchétchénie malgré les menaces.

Anne Le Huérou : sociologue, spécialiste de la Russie, Université Paris Ouest.


 

 

Renseignements : 06 82 45 60 28

CONFERENCE-DEBAT : La Tchétchénie, laboratoire politique de la Russie ?

Durant la guerre de Tchétchénie un grand besoin était né d’intervenants des droits de l’homme par rapport aux actions de l’armée russe puis des forces du pouvoir installé par la Russie. C’est à ce moment qu’est née l’association Memorial de Grozny. Elle permettait aux familles ayant vu disparaître les leurs par des enlèvements anonymes d’avoir au moins une adresse où confier leur désarroi. D’autre part cette association essayait de faire rendre la justice lorsqu’elle pouvait prouver la culpabilité quelque soit le grade et la fonction du présumé coupable. C’est justement à cause de la grande efficacité de cette association qu’a été organisé l‘assassinat de sa responsable Natalya Estemirova le 15/07/2009.  Malheureusement ce coup porté a eu une certaine efficacité : Memorial ne pouvait plus rester à Grozny et a replié ces équipes. Ce départ laissait un grand vide et l’association Comité contre la Torture (CaT) qui intervenait à travers tout le territoire russe pour lutter contre l’arbitraire policier et judiciaire en utilisant le droit existant a décidé d’aider la population tchétchène en fonctionnant sur un mode particulier à cause des menaces : elle crée le Joint Mobile Group (JMG) formé de quelques intervenants ne restant que quelques temps sur place à Grozny avant d’être remplacés par d’autres. Cependant dès le départ Igor Kalyapin le fondateur du CaT et du Joint Mobile Group, a reconnu qu’il y avait un risque mais qu’il fallait le courir. Leur travail, bien qu’entravé par toutes sortes d’officiels tchétchènes, a permis au moins de faire connaître le sort de plusieurs victimes d’abus de droit. Ils ont cependant été l’objet de pressions claires avec des menaces. On peut penser qu’ils ont été un peu protégés par leur origine russe. Après l’attentat perpétré par des combattants islamistes à Grozny le 4 décembre dernier, le Comité contre la Torture s’est élevé contre l’ordre du président de la république, Ramzan Kadyrov, d’incendier les maisons des familles des insurgés et d’expulser du territoire tchétchène tous les membres de leurs familles. Cette protestation rejoignait celles d’Amnesty International et d’autres organisations. Cette défense des familles a provoqué la colère du pouvoir de Kadyrov qui a organisé une manifestation le 13 décembre traitant les membres du JMG de « complices des terroristes ». Leur local a été incendié ce jour-là et le lendemain la police a perquisitionné leur domicile en se saisissant des ordinateurs. A un autre niveau, ultérieurement le CaT a été placé sur la liste des associations agents de l’étranger par le gouvernement russe (l’appellation agent de l’étranger sous Staline désignait les traîtres).

Nous sommes particulièrement heureux d’accueillir Oleg KHABIBRAKHMANOV directeur des opérations du Comité contre la Torture et intervenant en Tchétchénie qui viendra à la Mairie du 1er arrondissement, place Sathonay,  jeudi 9 avril à 19h, en compagnie d’Anne LE HUEROU, sociologue, universitaire spécialiste de la Russie. Vous pourrez leur poser toutes les questions qui vous tiennent à cœur. En cette période riche d’actualité russe nous avons de la chance de rencontrer un acteur de terrain engagé et courageux.

 

Les habitants de Tchétchénie forcés de prendre part à un rassemblement de soutien à l’annexion de la Crimée

Il est particulièrement surprenant de considérer cette manifestation obligatoire dont l’excellent journal en ligne «le nœud Caucasien » se fait l’écho lorsque l’on songe que beaucoup de Tchétchènes se sentent en sympathie avec les Tatars de Crimée qui auraient bien voulu rester ukrainiens et qui, en 1944, avaient aussi été déportés. 

Le rassemblement qui s’est tenu le 18 mars à Grozny en soutien à l’annexion de la Crimée a rassemblé plus de 10 000 personnes d’après la mairie. D’après un fonctionnaire de mairie outre le rassemblement, l’anniversaire a été marqué par un autre évènement. Plus de 30 personnes membres des clubs cyclistes « Start » et « Highlander » ont parcouru les rues principales de Grozny en brandissant des drapeaux de la Russie, de la Tchétchénie et de la république de Crimée.

Une fois encore les habitants de Grozny se sont plaints de leur participation forcée au rassemblement. Selon un fonctionnaire de la République qui s’est confié au correspondant du Nœud Caucasien : « Deux jours déjà avant le rassemblement on nous a avertis qu’à 17h le 18 mars nous devions prendre part à un rassemblement de soutien à l’annexion de la Crimée par la Russie. Hier, 18 mars, après le travail on nous a donné diverses affiches et des pancartes, des portraits de Poutine et Kadyrov et nous nous sommes rendus au centre ville. »

Adam, un étudiant à l’Université de Grozny : « Nous participions au rassemblement pour commémorer l’anniversaire de l’annexion de la Crimée avec nos enseignants et d’autres dirigeants. Comme d’habitude, nous avons été prévenus que la participation au rassemblement était obligatoire et les enseignants surveillaient que personne ne parte avant l’heure. Cependant cette surveillance n’était pas aussi renforcée qu’avant, plusieurs de mes amis sont rentrés chez eux sous divers prétextes.»

(le Nœud Caucasien 19 mars 2015)

Utilité des Tchétchènes pour le pouvoir russe

Malgré des difficultés pour se repérer dans les manipulations des uns et des autres il apparaît que le Comité d’Enquête sur le meurtre de Boris Nemtsov insiste sur la présomption de culpabilité d’un groupe de Tchétchènes. Ceci nous rappelle le souvenir de plusieurs meurtres de critiques du pouvoir dont les exécutants condamnés étaient Tchétchènes et les commanditaires toujours inconnus. A ce sujet nous avons trouvé intéressante l’analyse de Silvia Serrano au micro de Radio Vatican. Cette universitaire spécialiste de la Russie et du Caucase explique :

« En réalité, on a là une République qui a donc cherché à gagner son indépendance, dont le contrôle a été repris justement après l’arrivée au pouvoir de Poutine après 1999, au terme de guerres très sanglantes et qui en fait, depuis l’effondrement de l’Union soviétique, constitue une sorte de zone d’exception où les modalités d’exercice de la coercition et de la violence vont être différentes de ce qui s’exerce dans le reste de la Russie. Donc, ce régime d’exception permet des jeux d’instrumentalisation croisée qui sont, me semble-t-il, au cœur du système poutinien. On a là des forces de police qui ont été unifiées et qui sont, aujourd’hui, sous l’autorité du président tchétchène prorusse, mis en place par Moscou, Kadyrov mais qui bénéficie d’une certaine autonomie de facto par rapport au donneur d’ordres à Moscou. Donc, on a là un système de délégation de la violence avec une autonomie qui permet de détourner, en réalité, le régime d’impunité qui permet de s’écarter du cadre hiérarchique de l’État russe. Donc, du coup, ces groupes armés qui étaient auparavant illicites qui sont retournés sous le contrôle d’organisations bureaucratiques, en réalité, permettent un exercice de la violence par l’État en dehors des normes de l’État. Ils permettent un jeu très souple et peuvent être utilisables, instrumentalisables et être dénoncés. La personne qui a été accusée a probablement un passé assez trouble. Donc, il est probablement relativement aisé d’exercer des pressions sur lui. Donc on a là tout un personnel qui est disposé à exercer une violence en dehors de l’État qui peut aussi être une violence au service de l’État. »

Pour l’heure de graves soupçons de torture remettent en cause la culpabilité du principal accusé. D’après Radio Canada :

« Un membre du Conseil consultatif sur les droits de l’homme, Andrei Babouchkine, a révélé hier que trois des accusés du meurtre de Boris Nemtsov avaient été torturés, et que le principal suspect est revenu sur ses aveux. À la suite de cette entrevue accordée à Radio-Canada, M. Babouchkine a reçu l’ordre de se taire. L’affaire semblait pourtant réglée la fin de semaine dernière : cinq accusés étaient en prison, et le principal suspect, Zaour Dadaiev, avait avoué avoir assassiné Boris Nemtsov, selon la juge chargée de l’affaire. Une enquête rapide et bien ficelée. C’était avant que le membre de la Commission des droits de l’homme auprès du Kremlin, Andrei Babouchkine, visite les accusés en prison.

« Il est important que l’enquête sur l’assassinat se déroule dans le respect, la transparence et l’honnêteté, mais ce que nous concluons, c’est que Dadaiev a avoué sous la pression », a raconté M. Babouchkine mercredi soir, au cours d’une entrevue avec le correspondant de Radio-Canada à Moscou. En fait, Andrei Babouchkine parle carrément de torture pour trois des cinq accusés, gardés deux jours avec un sac sur la tête, privés de nourriture, sommés de reconnaître leur culpabilité, sans avocat. Au cours des heures qui ont suivi cette entrevue, tard dans la nuit, des membres du comité d’enquête sur l’assassinat de Nemtsov ont rendu visite à M. Babouchkine, l’enjoignant à ne plus se mêler de cette enquête tant qu’elle ne serait pas terminée. Ils lui ont dit qu’il était maintenant considéré comme témoin dans cette affaire, donc qu’il ne pourrait plus rencontrer les accusés. »

Enfin, on l’a sommé de ne plus parler aux journalistes… tout cela bien poliment, insiste-t-il.

Des habitants de Tchétchénie se joignent à la campagne de défense d’Igor Kalyapine

Le Comité contre la Torture a eu une activité importante ces dernières années dans la défense des citoyens russes contre l’arbitraire et les exactions des forces de l’ordre. Ces juristes ont été particulièrement utiles en Tchétchénie lorsqu’ils sont venus remplacer l’association Memorial empêchée de rester sur place après l’assassinat de Natalya Estemirova. Depuis trois mois de fortes pressions sont exercées en Tchétchénie pour faire partir cette association et même l’incendie de leurs locaux s’est produit avec la complicité du pouvoir tchétchène. C’est dans ce contexte qu’est intervenue la classification de cette association comme agent de l’étranger. Nous devons recevoir Igor Kalyapine, pour une conférence, le 9 avril à la mairie de Lyon 1er. Nous espérons que ces menaces sur son organisation ne l’empêcheront pas de venir. Cependant il est particulièrement encourageant de constater la réaction de soutien de la part de citoyens russes malgré les risques.

Quarante personnes qui se sont plaints à différentes époques d’avoir été harcelées par des agents de la force publique ont signé une lettre ouverte pour soutenir le Comité contre la Torture : parmi eux neuf habitants de Tchétchénie. La lettre a été envoyée le 5 mars aux députés du parlement russe, au ministre de la justice et au procureur général de Russie. L’Association des Victimes de la Torture est à l’origine du soutien au Comité contre la Torture (CcT). Cette association a été fondée à Nijni Novgorod après que le Ministère russe de la Justice a enregistré l’ONG « Comité contre la Torture » comme agent de l’étranger.

Dans leur lettre ouverte les habitants de Russie ont exprimé leur indignation devant la qualification de cette ONG comme agent de l’étranger :

« Le CcT n’est l’agent de personne; il n’obéit aux ordres de personne. Il se consacre uniquement à la mise en application des lois qui sont à la base du système légal de notre pays et non à leur changement. Il est évident que le Comité ne peut se consacrer efficacement à sa mission si on lui attribue cette marque infamante… Cela signifie que, nous, comme des centaines d’autres victimes de la tyrannie, seront laissés sans défense. »

Le Nœud Caucasien du 6 mars 2015

L’interminable nuit tchétchène

Comme Le Monde du 3 mars le recommande n’hésitez pas à voir le documentaire de Manon Loizeau : L’interminable nuit tchétchène

(ARTE mardi 3 mars à 22 H 35)

L’ordre règne à Grozny. Vingt ans après la première guerre de Tchétchénie, qui a fait plus de 150 000 morts, la journaliste Manon Loizeau, spécialiste de la Russie, est retournée dans ce petit pays qui vit désormais sous la férule de Ramzan Kadyrov (38 ans), marionnette politique entre les mains du président russe Vladimir Poutine.

Dans son documentaire Tchétchénie, une guerre sans traces, Manon Loizeau, qui a filmé en quasi clandestinité, raconte le quotidien de ces Tchétchènes qui vivent dans la terreur. Outre les rapts, tortures, assassinats et la corruption, la population s’est vue imposer l’ordre moral islamique qui oblige les femmes à se voiler. Et, pour installer son ordre nouveau, le dictateur a décidé d’effacer la mémoire de ce peuple meurtri. A l’école, l’histoire de la Tchétchénie commence désormais avec Kadyrov et Poutine ! Toute évocation du conflit, tout rappel des exactions de l’armée russe sont proscrits. Depuis février 2014, la commémoration de la déportation massive des Tchétchènes par Staline est interdite.

« J’avais beau être prévenue, j’ai été médusée en découvrant la nouvelle Tchétchénie et sa capitale, Grozny City, aux faux airs de Dubaï, avec ses avenues flambant neuves rebaptisées du nom des bourreaux d’hier, ses centres commerciaux rutilants et vides, ses énormes mosquées et, partout, les portraits géants des présidents Kadyrov et Poutine. Tout était irréel », raconte Manon Loizeau dans le magazine d’Arte.

Rusant avec son statut de journaliste accréditée en Russie, elle a pu déjouer la surveillance de cet État policier. Pour réaliser ce documentaire, huit courts voyages ont été nécessaires avec, à chaque fois, des cadreurs travaillant pour différents médias.

« On s’attend toujours au pire »

A eux tous, ils ont réalisé un remarquable travail sur l’image. Manon Loizeau avait aussi laissé sur place des petites caméras à ses interlocuteurs pour qu’ils filment eux-mêmes leur quotidien. « Le jour, la vie semble belle, mais la nuit, c’est la terreur. On s’attend toujours au pire », confie une femme, harcelée par les miliciens du pouvoir et qui a choisi de garder l’anonymat. De rares voix dissidentes ont pourtant le courage de dénoncer cette terreur d’Etat. C’est le cas du Comité des mères de Tchétchénie, fondé lors de la première guerre, qui, en vingt ans, n’a retrouvé que deux personnes vivantes sur les 18 000 portées disparues. « La Tchétchénie est un long tunnel noir où l’on ne voit pas la lumière », dit sa présidente, Madina. Il y a aussi le Comité contre la torture, un collectif de jeunes juristes russes qui enquête sur les disparitions et les conditions de détention. « La loi n’a aucune valeur face à Kadyrov », explique l’un d’eux. « Ici, la terreur règne au nom de la lutte contre la terreur », poursuit- il. Peu après Noël, leurs locaux ont été incendiés lors d’un mystérieux attentat où toutes les archives sont parties en fumée. Il y a, enfin, la terrible machine judiciaire, sorte de jouet, dans les mains de Kadyrov, qui veut étouffer tout esprit de résistance. Ainsi Manon Loizeau suit le procès de Rouslan Koutaiev, un politicien dissident qui a été condamné à quatre ans de prison ferme pour avoir bravé l’interdiction de commémorer la déportation des Tchétchènes. Il avait été arrêté, torturé et accusé de détention d’héroïne. « Ce n’est que le début du combat », dit-il après la sentence. Dans le silence international qui entoure la tragédie tchétchène, ce document de Manon Loizeau est précieux, bouleversant et accablant.

Daniel Psenny