Archive | janvier 2015

Rapport de Memorial : Les Tchétchènes demandent l’asile en Europe à cause de la corruption et des pressions exercées par la police.

(Article d’Aida Magomedova, Caucasian Knot du 22/01/15)

Le Centre russe des Droits de l’Homme Memorial a publié un rapport intitulé « Tchétchènes en Russie », rédigé en commun avec le Comité « Assistance Civile » après trois années de travail. Le document fournit des exemples de poursuites judiciaires à l’encontre d’habitants de Tchétchénie, du statut des femmes dans la république, de la corruption et de la fragilité des droits de propriété.

Svetlana Gannoushkina, la rédactrice du rapport, à la tête du Comité Assistance Civile et membre du bureau de Memorial a déclaré à notre correspondant : «  le rapport est destiné aux services d’immigration des pays occidentaux, où nos Tchétchènes demandent l’asile. On nous demande toujours : pourquoi les Tchétchènes demandent-ils l’asile ? Ont-ils de bonnes raisons de le faire ? Ce rapport, en fait, essaie d’expliquer comment les Tchétchènes vivent en Russie, à quels problèmes ils font face en Russie en général et en Tchétchénie en particulier. »

Le rapport explique que les Tchétchènes sont forcés de quitter leur pays par peur pour eux-mêmes et leurs familles, à cause de la corruption et de l’arbitraire, l’inaction des systèmes judiciaires et policiers à faire appliquer la loi et « le retour aux traditions, librement interprétées par le détenteur du pouvoir. »

Le rapport conclut en décrivant la situation des Tchétchènes vivant en Russie, hors de leur république. Les auteurs du rapport parlent de « la terrible atmosphère de xénophobie, de racisme anti-migrant et anti-caucasien qui fusionnent en une seule vague de haine qui recouvre toute la Russie. »

Selon les auteurs, la situation critique créée en Tchétchénie après les attentats de décembre à Grozny, peut avoir des effets imprévisibles sur la situation générale des Tchétchènes en Russie. »

Kadyrov surfe sur la vague anti-Charlie

Lundi 19/01 à l’appel de leur président Ramzan Kadyrov la population tchétchène a manifesté en masse contre les caricatures publiées par Charlie Hebdo. Des centaines de milliers de Tchétchènes se sont regroupés au centre de Grozny, ce qui pour un pays d’environ 1,2 million d’habitants est en effet considérable. Il faut mettre en perspective ce qui apparaît comme une manifestation contre l’occident et ses valeurs en remarquant qu’elle se produit après la mise en cause des pays refusant d’entériner l’intervention russe en Ukraine. Kadyrov a signalé que la Tchétchénie se tenait aux côtés de la Russie et de Poutine contre tous ceux qui manifesteraient une hostilité. Dans les faits des Tchétchènes ont participé aux combats de l’est de l’Ukraine aux côtés des rebelles et plusieurs sont morts. D’autre part le mois dernier il a fait diffuser une vidéo montrant dix mille Tchétchènes équipés de pied en cape qu’il a présentés comme des volontaires au service de Poutine qui pourraient servir où Poutine voudrait. Il insistait en répondant à une interview sur le côté commode de ces militaires non répertoriés pour être utilisés dans des opérations non officielles.

En utilisant un ressort de la sensibilité de son peuple il l’entraîne à des fins purement politiques : servir les causes du pouvoir russe alors même que la xénophobie anti tchétchène et le sentiment anti musulman y sont très présentes.

Dans cette conjecture Kadyrov est obligé à des positions d’équilibriste. Voici ses déclarations d’après le Monde.fr du 19/01 :

« L’incident pourrait avoir été organisé par les autorités et services secrets des pays occidentaux souhaitant provoquer une nouvelle vague d’embrigadement pour l’Etat islamique. »

Puis il a ajouté, selon les agences russes : « Nous voyons que l’Europe n’a pas tiré de leçons des événements sanglants de Paris. Au lieu de condamner les tireurs et ceux qui les ont provoqués en publiant leurs caricatures, les autorités françaises ont organisé un spectacle de rue en faveur d’une permissivité excessive. »

Comment réagir sans stigmatiser en Russie et en France?

Voila maintenant onze ans que semaines après semaines, chaque mardi, nous publions un tract consacré à la Tchétchénie, à ses rapports avec  la Russie, au sort des Tchétchènes réfugiés dans l’UE.

En onze ans le monde a bien changé, il n’y a plus de guerre russo-tchétchène, les Russes ont trouvé le relais d’un dictateur pour museler toute opposition. Pourtant l’évènement tragique que nous venons de vivre, le massacre de toute une rédaction par des tueurs se revendiquant de l’islamisme renvoie à bien des aspects vécus dans le monde russe pendant toute cette période. La Russie a toujours cherché à représenter les « terroristes » comme un groupe diabolique à éliminer en liquidant individu par individu avec des manifestations de liesse. Elle a refusé de discuter des revendications d’indépendance et a décidé de ne voir que des terroristes infréquentables parmi les insurgés et a d’ailleurs éliminé d’abord ceux qui étaient prêts à discuter (entre autres Maskhadov président élu démocratiquement en 1997). A chaque attentat meurtrier de tchétchènes islamistes (Nord-Ost, Beslan) la Russie a sur-réagi en multipliant le nombre de victimes, en refusant les médiations et en faisant reculer la démocratie sur tout le territoire russe : les gouverneurs ne sont plus élus mais désignés (verticale du pouvoir), les grands média sont tous sous la coupe du gouvernement. Les opposants tchétchènes ont fait l’objet d’une répression purement militaire (il y a peu de survivants lorsqu’on cherche à réduire un groupe), les proches des insurgés sont considérés comme aussi coupables qu’eux, ils peuvent être accusés faussement avec des preuves fabriquées et de manière déclarée on brûle leurs maisons.

Les jours qui ont suivi la tuerie à Paris, le pays a d’abord été stupéfait mais très vite les questions se sont multipliées en même temps qu’une réaction d’émotion exempte de haine s’est manifestée presque spontanément. Devant l’horreur de l’acte il est devenu évident, même pour certains xénophobes, que la population musulmane au sein de notre société ne pouvait pas être assimilée à ces jeunes massacreurs. En considérant comment l’émotion des Russes après des attentats probablement fabriqués par les services secrets a été manipulée en 1999 pour clairement que tous acquiescent à une nouvelle guerre contre la Tchétchénie et à la destruction intégrale de Grozny souhaitons que sur cette lancée nous ne reprenions pas les recettes liberticides de la Russie et que de vrais débats sur les questions difficiles mais essentielles puissent se poursuivre dans notre nation.

Lettre à Poutine

Après des attaques menaçantes en Tchétchénie, 3 importantes organisations des défenses des droits de l’homme, Front Line Defenders, Amnesty International, Human Rights Watch écrivent à Poutine :

Monsieur le Président,

Au cours des derniers jours un groupe russe de défenseurs des droits de l’homme en Tchétchénie et son personnel ont été la cible de ce qui apparaît être un incendie criminel, d’arrestation et de détention arbitraires, de menaces de mort et de harcèlement répété. Amnesty International, Front Line Defenders, and Human Rights Watch s’alarment des attaques sérieuses contre la sécurité des membres du groupe et vous exhorte à vous assurer qu’il y ait une enquête immédiate à propos de l’incendie volontaire et que des mesures effectives soient prises pour protéger les défenseurs des droits de l’homme.

L’antenne en Tchétchénie du Groupe Mobile des Droits de l’Homme, ONG russe, est la cible de ces attaques de plus en plus graves. Avec à sa tête Igor Kalyapin, membre du Conseil Présidentiel pour la Société Civile et les Droits de l’Homme, le groupe enquête sur les violations de droits de l’homme en Tchétchénie et fait pression sur les autorités locales et fédérales pour que les responsables de ces violations rendent des comptes. Le 9/12 I. Kalyapin a demandé aux autorités d’enquête criminelle russes d’évaluer si les déclarations de Ramzan Kadyrov, prononcées le 5/12, promettant d’expulser les membres de la famille des insurgés de Tchétchénie et de détruire leurs maisons, constituaient un délit. Ramzan Kadyrov a fait cette déclaration et d’autres du même genre à la télévision et dans les media sociaux.

Ces déclarations ont été prononcées après une insurrection meurtrière à Grozny le 4/12 et durant laquelle 14 policiers et au moins un civil ainsi que 11 attaquants ont été tués. Au cours des jours qui ont suivi nos organisations ont été informées de différents cas dans lesquels des maisons de familles de présumés insurgés ont été brûlées apparemment par des agents de l’autorité tchétchène.

Dans une émission de télévision du 10/12 Ramzan Kadyrov a accusé “un certain Kalyapin” d’aider le terrorisme en Tchétchénie y compris en procurant de l’argent aux insurgés et a dit qu’il ne tolèrerait pas “ces Kalyapin” en Tchétchénie. De telles accusations d’un officiel de haut rang ne peuvent se comprendre que comme des menaces sérieuses et claires et peu après Kalyapin et son équipe ont été pris pour cible.

Lors d’une conférence de presse commune sur la punition collective en Tchétchénie tenue le 11 décembre à Moscou deux hommes ont bombardé d’œufs Kalyapin et un troisième l’a accusé de défendre les terroristes. Le 13/12 une manifestation contre le terrorisme s’est déroulée à Grozny. Elle était appelée par le gouvernement et a réuni 50000 personnes. Quelques banderoles mentionnaient des slogans tels que « Kalyapin go home ! » et « arrêtons les agitateurs qui mentent ! ». Plus tard dans la journée des inconnus dont l’un au moins était armé ont tenté de pénétrer de force dans l’appartement du Groupe Mobile. Dans la soirée leur bureau a été détruit par un feu criminel. […]

Igor Kalyapin, qui ne réside pas en Tchétchénie a reçu des appels téléphoniques et des SMS de menaces y compris de mort de la part d’inconnus. Les dirigeants russes ont promis de manière répétée de favoriser un climat de travail normal pour les défendeurs des droits de l’homme conformément aux engagements internationaux. Les menaces contre le Groupe Mobile en Tchétchénie sont extrêmement sérieuses et cherchent clairement à faire taire les militants qui travaillent dans la région depuis 5 ans pour que les victimes d’abus des droits de l’homme obtiennent justice légalement. Nous vous prions de garantir que le Groupe Mobile puisse continuer son travail dans la région sans interférences injustifiables de la part des autorités locales et qu’il y ait une enquête indépendante et effective contre toute action illégale et que leurs auteurs rendent des comptes.

Nous insistons aussi pour que vous envoyiez un signal clair aux dirigeants tchétchènes pour que les pratiques de punition collectives soient reconnues illégales et injustifiées quelles que soient les circonstances et prennent fin immédiatement.

Hugh Williamson Responsable pour l’Europe et l’Asie Centrale de Human Rights Watch

Anna Neistat Directeur Général pour la Recherche d’Amnesty International

Mary Lawlor Dirigeante de Front Line Defenders