Archive | décembre 2014

Tchétchénie : 20 ans d’une guerre qui n’en finit pas.

Le 11 décembre 1994 débutait ce que les Russes ont toujours refusé d’appeler une guerre contre la Tchétchénie qui avait déclaré son indépendance. L’histoire de cette guerre, longue, comporte des phases différentes : la première guerre a vu une victoire militaire tchétchène (1996) après des pilonnages réduisant Grozny en tas de ruines atteignant indifféremment russes et tchétchènes. Des accords sont signés permettant l’élection régulière d’un président, Aslan Maskhadov. Pendant plus de trois ans la situation reste très confuse mais sans conflit avec la Russie, la Tchétchénie étant très isolée, sans contact ni aide d’aucune partie du monde sauf des pays du Moyen-Orient désireux d’exporter l’islamisme. La seconde guerre déclenchée en 99 dans des conditions troubles (attentats contre des immeubles d’habitation en Russie mis sur le compte des Tchétchènes et dont les services secrets russes sont probablement l’auteur) a vu la torture généralisée de tous les hommes en âge de combattre (camps de filtration) et un pillage des civils. La sortie de la guerre s’est effectuée douloureusement sans que jamais des négociations n’aient été ouvertes avec les indépendantistes pourtant ouverts aux compromis. Un tchétchène a été placé par la Russie à la tête de la Tchétchénie puis son fils (Ramzan Kadyrov) après qu’il ait été assassiné. Par le chantage et la terreur, des combattants indépendantistes ont été retournés et sont devenus la garde prétorienne du président tandis que les rebelles, islamistes, se radicalisaient.

Comme les corps des disparus jamais retrouvés l’histoire chahutée de ce territoire est ensevelie : le souvenir de la déportation de 1944 est interdit d’évocation, le monument du souvenir est déplacé, tous les auteurs d’exactions ne sont ni recherchés ni encore moins punis.

Il est décourageant de constater que 20 ans après des dizaines de milliers de morts tout continue : des rebelles viennent attaquer des bâtiments dans Grozny, le pouvoir de Ramzan Kadyrov incendie les maisons des familles de présumés rebelles et la dernière ONG défendant le droit des citoyens contre les abus d’autorité se voient menacés violemment et son local brûlé.

Kadyrov menace les familles d’expulsion du territoire, elles rejoindraient les centaines de milliers de réfugiés qui se demandent si leur pays pourra les accueillir un jour à nouveau.

Saïd-Emin Ibragimov, le parcours d’un ancien ministre tchétchène

(D’après Rue89 Strasbourg)

Saïd-Emin Ibragimov n’est pas un inconnu. Ministre de la Communication lorsque la Tchétchénie a essayé d’obtenir l’indépendance dans les années 1990, il fuit son pays, suite à un attentat lorsqu’il se trouvait à Istanbul, en 2001. Le Consul de France en Turquie lui propose alors l’asile politique et il choisit la capitale alsacienne :

« J’ai pensé que c’est à Strasbourg, avec le Parlement européen, le Conseil de l’Europe et la Cour européenne des droits de l’Homme que j’allais trouver la Justice pour la Tchétchénie. Même 13 ans après mon arrivée, je pensais qu’ici je serai en sécurité. Il faut croire que non. »

En août 2014, trois individus le kidnappent violemment et le torturent à Ostwald (Alsace) sur les bords de l’Ill. Il se rappelle avoir reçu un coup sur la tête et, assommé, avoir été transporté sur ce qui semblait être une barque d’après ses sensations. Au début les mots étaient doux et gentils, mais quand il a dit ne pas parler avec les bandits, le ton est monté. Pendant deux jours, trois personnes qui lui parlaient en russe l’ont molesté, torturé et empêché de dormir. Pour Saïd-Emin Ibragimov, il ne peut que s’agir d’agents du FSB, le Service fédéral de la sécurité de la Fédération de Russie, qui a remplacé le KGB en 1991. La manière dont ils agissaient ou leur accent moscovite ne fait aucun doute pour lui.

Cette agression n’arrive pas sans raison. En juillet, il a déposé une plainte auprès de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye, chargée de juger les personnes accusées de génocide, de crime contre l’Humanité, de crime d’agression et de crime de guerre. Avec sa demande, il dit avoir joint un dossier de 20 pages contenant des preuves sur les crimes commis par les autorités russes pendant la Seconde guerre de Tchétchénie (1999-2000). Sans réponse, il a entamé une grève de la faim qui a permis d’attirer l’attention sur ce cas.

Depuis son agression au mois d’août, Saïd-Emin Ibragimov a reçu d’autres menaces anonymes et la porte de son appartement a été fracturée, sans que rien ne soit dérobé à son domicile.

On constate que malgré le peu de chance d’aboutir de la démarche de Saïd-Emin Ibragimov  elle a été jugée assez dérangeante pour que l’on s’attaque à sa personne.

Un an de prison ferme après un repérage de squat !

Nous relayons l’information transmise par l’association Habitat-Cités que nous connaissons bien car elle est caractéristique des difficultés rencontrées par de plus en plus de demandeurs d’asile tchétchènes en France :

Trois jeunes, originaires de Tchétchénie, ont été interpellés le 25 juillet alors qu’ils recherchaient un squat en région parisienne. Ils avaient repéré une maison qu’ils pensaient vide et abandonnée et voulaient vérifier si personne n’y habitait. Cela faisait plusieurs mois qu’ils dormaient dans les gares ou chez des connaissances, lesquels prenaient un risque en les hébergeant (les visites dans les hôtels 115 sont interdites). Prévenus par un voisin qui avait vu les jeunes s’introduire dans le jardin, les policiers ont intercepté les jeunes à 400 mètres de la maison, alors qu’ils repartaient, ayant compris qu’elle était habitée. N’ayant pas compris la gravité des faits, ils ont accepté une comparution immédiate devant le juge, sans avocat ni interprète. Le 28 juillet, le Tribunal Correctionnel de Versailles les a condamnés pour “vol avec ruse” à un an de prison ferme et 800 euros d’amende !

On ne peut que déplorer les propos du procureur, évoquant “le vol avec ruse”, “fréquent chez ces bandes de jeunes venus de l’Est”. Faisant écho aux déclarations scandaleuses du Premier ministre Manuel Valls, associant à la télévision l’origine ethnique (“de l’Est”) avec des modes de délinquance. Inutile de préciser que ce qui a poussé ces trois jeunes à envisager l’ouverture d’un squat c’est la précarité et l’errance: sans hébergement, sans ressources, sans travailleur social, la situation était devenue intenable. Le juge n’a tenu aucun compte du parcours de ces jeunes. Ceux-ci ont fait appel de la décision et se trouvent actuellement en détention provisoire, en attendant la prochaine audience.