Tchétchénie : une expérience de guerre qui se propage

(Extrait d’un article de Christophe Ayad, Le Monde du 30.10.2014)

A l’heure actuelle après les guerres de Tchétchénie on parle de soldats tchétchènes dans plusieurs conflits extérieurs à leur pays : Syrie, Irak et Ukraine. L’auteur de l’article du Monde, Christophe Ayad livre une analyse qui éclaire les raisons de cette dispersion des combattants. L’isolement des Tchétchènes pendant les guerres qui n’ont trouvé comme alliés en argent et en armes que les islamistes saoudiens, a importé chez certains combattants le wahhabisme dans cette société traditionnellement tolérante. Ceux-ci ont en partie rejoint l’EI en Syrie dans la poursuite d’un combat contre V. Poutine, soutien de Bachar Al-Assad. Ils ont rejoint des réfugiés installés en Occident et des descendants d’une diaspora historiquement installée au Moyen-Orient. Ramzan Kadyrov, installé par Moscou à la tête de la Tchétchénie avec tous pouvoirs en échange de l’allégeance à la Russie a envoyé dans l’est de l’Ukraine, à la demande de Moscou plusieurs centaines, voire des milliers de combattants tchétchènes soutenir les séparatistes pro-soviétiques. Plusieurs témoins locaux attestent que des dizaines de combattants ont été enterrés en Tchétchénie. Parallèlement, on a appris la présence d’une nouvelle unité paramilitaire tchétchène en Ukraine, mais cette fois-ci alliée à Kiev partie combattre la « tyrannie russe en Ukraine ».

Christophe Ayad conclut :

La Tchétchénie est peut-être pacifiée, mais sa guerre ne cesse de se perpétuer à l’extérieur de ses frontières. C’est une loi quasi-mécanique de la guerre : les nations martyres deviennent des foyers de mercenaires ou de terroristes. C’est la dernière leçon de ce conflit qui aura été le banc d’essai des thématiques et méthodes développées par Vladimir Poutine et reprises trait pour trait par son épigone syrien, Bachar Al-Assad : la prophétie auto-réalisatrice (mes ennemis sont des « terroristes » et, si ce n’est pas le cas au début, ils finissent par le devenir), le bombardement systématique de villes entières (Grozny, Homs, Alep) pour venir à bout de la guérilla, la création de milices locales (les Kadyrovtsi en Tchétchénie ; les Comités populaires en Syrie), la punition collective des populations supposées soutenir les rebelles (disparitions, enlèvements par milliers) : tout cela était déjà là, lors de la deuxième guerre de Tchétchénie, dont les horreurs ont duré jusqu’en 2006, bien après l’arrêt officiel des opérations militaires.

Terrain expérimental du « réveil » russe, la Tchétchénie musulmane a été punie au-delà de toute proportion pour ses aspirations à l’indépendance : 100 000 à 300 000 personnes y ont été tuées, soit plus de 10 % de la population sur un territoire grand comme la Franche-Comté. Les combattants qui ont survécu à cet enfer sont devenus soit des enragés, soit des mercenaires sans foi ni loi. L’Europe et les États-Unis, qui avaient fermé les yeux sur cette tragédie au nom de la lutte contre le terrorisme post-11-Septembre et du gaz à bon marché promis par M. Poutine, feraient bien de s’en souvenir. Que sera la Syrie dans dix, vingt ans ? Une Tchétchénie puissance dix.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :