Archive | octobre 2014

Nouvelles menaces sur Memorial

(Memorial est une ONG russe qui travaille sur la mémoire du goulag, et défend les disparus en Tchétchénie) – d’après AFP 11 octobre 2014

Memorial annonce que l’état russe cherche à dissoudre son organisation et ses filiales en Russie. Memorial a eu un rôle capital de recours durant la guerre de Tchétchénie et la période dictatoriale qui a suivi pour les familles dont certains membres étaient enlevés par des milices du pouvoir.

La Cour suprême de Russie doit examiner le 13 novembre la demande en ce sens du ministère de la Justice, a-t-elle indiqué sur son site internet. Les membres de Memorial, qui fait référence parmi les militants des droits de l’homme en Russie, ont qualifié les poursuites d’insulte et d’intimidation de la part du gouvernement russe. « Le fait même que cette affaire existe est une insulte pour tous ceux qui, pendant ces vingt dernières années, ont fait le travail que l’Etat aurait dû faire », a dit à l’AFP M. Ratchinski. « On peut s’attendre à encore plus de pressions de la part du gouvernement », s’est inquiété son collègue Oleg Orlov, dénonçant « un coup de semonce ».

Pour Mikhaïl Fedotov, chef du Conseil pour les droits de l’homme auprès du président russe, si la Cour suprême ordonne de dissoudre Mémorial, cela sera un coup sévère porté à l’image de la Russie. « J’espère que cela n’aura pas lieu », a-t-il ajouté. En juillet, Memorial et quatre autres ONG russes avaient été enregistrées par le ministre de la Justice comme agents de l’étranger, dénomination utilisée en URSS pour qualifier les dissidents, accusés d’être à la solde de l’Occident.

 Fondée en 1989 par d’anciens dissidents, dont le prix Nobel de la paix Andreï Sakharov, pour préserver la mémoire des victimes des répressions soviétiques, Memorial a fait sien le combat contre l’arbitraire du pouvoir russe, payant parfois ce combat au prix du sang, comme en 2009 lorsque sa représentante en Tchétchénie, Natalia Estemirova, est assassinée. La pression du gouvernement russe contre les rares organisations et médias d’opposition s’est renforcée ces derniers mois, avec en parallèle un nouveau tour de vis des autorités sur Internet visant notamment les blogs et les sites d’information d’opposition.

 Vendredi, l’office russe de contrôle des médias Roskomnadzor a donné un avertissement au journal indépendant Novaïa Gazeta l’accusant d’extrémisme (ce journal pour qui travaillait Anna Politkovskaïa a été le seul média russe a transmettre des informations sur la Tchétchénie pendant des années). Deux avertissements en l’espace d’un an donnent les bases légales aux autorités russes pour mettre fin à la diffusion d’un média.

Tchétchénie : c’est quoi le problème?

Un rédacteur du mensuel « les Nouvelles de Tchétchénie » a pu poser à un défenseur des droits de l’homme tchétchène les questions que nous nous posons sur la situation en Tchétchénie.

Beaucoup de gens en Europe ne comprennent pas pourquoi les Tchétchènes continuent de fuir leur pays alors que la seconde guerre de Tchétchénie est terminée depuis plusieurs années.

Il est primordial que l’opinion publique européenne comprenne que la situation en Tchétchénie sur le plan des droits de l’homme ne s’est pourtant pas améliorée. Elle s’est même dégradée puisque les médias occidentaux ne parlent plus du tout de la région. L’oubli dans lequel est retombée la Tchétchénie permet aux autorités locales d’agir en toute impunité. Les enlèvements et les meurtres d’éventuels opposants politiques ont toujours cours mais cela touche également de simples civils qui ne se mêlent pas de politique.

Les demandeurs d’asile tchétchènes vivent dans des conditions très précaires en Europe, soit à la rue, soit dans des squats et pour les plus chanceux d’entre eux ils passent d’hôtels en hôtels sans savoir s’ils auront un toit le lendemain. Ils attendent pendant plusieurs années que leur dossier soit traité par la Cour Nationale du Droit d’Asile et pendant ce temps-là ils n’ont pas le droit de travailler. Croyez-moi, s’ils pouvaient vivre en sécurité dans leur pays, ils y retourneraient. Là-bas, ils ont un foyer et la possibilité de gagner dignement leur vie.

Si la vie en Tchétchénie est difficile voire dangereuse, ne peuvent-ils cependant pas trouver refuge ailleurs en Fédération de Russie ?

Le gouvernement tchétchène travaille main dans la main avec le gouvernement russe et si une personne est persécutée en Tchétchénie, elle ne trouvera pas la paix dans le reste de la Fédération de Russie. Par ailleurs, il existe des préjugés très forts dans la société russe envers les Tchétchènes et les peuples du Nord-Caucase. C’est lié aux relations historiques et militaires russo-tchétchènes qui ont toujours été très houleuses, mais ce trait s’est aggravé depuis la dernière guerre en Tchétchénie. Par exemple, les prisonniers tchétchènes sont bien plus brimés dans les prisons russes que les autres détenus. Dans d’autres secteurs de la vie, les Tchétchènes sont confrontés à ce racisme institutionnalisé. […]

Pendant les deux guerres de Tchétchénie, les Occidentaux ont fermé les yeux sur les actions de l’armée russe au caractère particulièrement répressif et aux allures parfois génocidaires. Aujourd’hui, l’Europe et les Etats-Unis se réveillent et voient avec le cas de l’Ukraine qu’il n’y a pas de limites à la politique d’expansion agressive de la Russie. Car pour Poutine, ce serait une mort politique si l’Ukraine quittait le giron russe pour rejoindre l’Europe. […]

Vous dites qu’avec le conflit armé en Ukraine, l’Europe et les États-unis ont enfin ouvert les yeux sur les véritables motivations de Poutine. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Les Occidentaux ont toujours su ce qui se passait réellement en Tchétchénie. Leur silence était dû au fait qu’il existait – et existent encore – de fortes relations commerciales entre l’Union européenne et la Russie. La Russie a toujours agité la menace d’interrompre ses livraisons de gaz ou de suspendre certains contrats commerciaux si l’Union européenne faisait preuve d’ingérence dans le conflit en Tchétchénie.

Il y avait trop à perdre sur le plan économique et c’est pourquoi les questions des droits de l’homme ont été reléguées à l’arrière-plan. D’ailleurs, jamais il n’y a eu autant de refus aux demandes d’asile des Tchétchènes que lorsque Gerhard Schröder était chancelier en Allemagne. Or, c’est sous Schröder que d’importants partenariats commerciaux avec la Russie se sont noués, notamment avec la société russe Gazprom. Ce qui illustre très bien le lien entre politiques d’émigration et intérêts économiques. Si aujourd’hui l’Union européenne et les États-unis ont décidé de prendre des sanctions économiques et politiques face aux agissements de la Russie en Ukraine, c’est parce qu’il y a bien trop d’enjeux. En effet, l’Ukraine n’est plus un pan du territoire de la Fédération de Russie mais un pays souverain. S’ils laissent faire la Russie en Ukraine, quel sera le prochain pays sur la liste : les pays baltes, la Pologne ?