Archive | septembre 2014

Le discours de Ruslan Kutaev au tribunal d’Urus-Martan en Tchétchénie.

Ruslan Kutaev, homme politique tchétchène, a été arrêté alors qu’il avait tenu une conférence sur la déportation des Tchétchènes le 23 février 1944, date que le pouvoir voudrait passer sous silence. Le motif inventé de l’arrestation était la possession de drogue. Le 19 juin le Centre des Droits de l’Homme Memorial reconnaissait quer Kutaev était un prisonnier politique. Le 7 juillet il est condamné à 4 ans de colonie pénitenciaire.

« Pendant les 4 mois que j’ai passé derrière les barreaux j’ai eu assez de temps pour réfléchir à ma existence. J’ai presque 60 ans mais j’aimerais parler simplement d’un épisode de ma vie et expliquer pourquoi je l’associe au procès de ce jour. C’était en 1982, j’étais étudiant à l’Institut de Chimie Ivanovo, où nous avons organisé une fête pour l’amitié des peuples. A cette fête les nations de l’URSS montraient leurs réalisations. Les Moldaves et les Georgiens présentaient leurs vins, les Arméniens leur Cognac, les Kabardes leurs chevaux, les Turkmènes leurs purs-sangs etc… Et tous avaient de grand stands.

Et quand ce fut mon tour de représenter, à moi seul, ma république (Tchétchénie-Ingouchie) le public m’a regardé avec étonnement parce que mes compatriotes n’avaient pas de stand. Je fis exprès une pause et m’adressais au public : « Chers amis ! Aujourd’hui ici nous parlons de nos réalisations, nous aussi nous en avons mais puisqu’ici nous parlons de nos plus grandes réalisations, les plus intimes, les plus fortes, les plus respectées et les plus dignes que nous ayons, nous, Tchétchènes, je suis venu me présenter devant vous pour vous montrer la meilleure chose que possèdent les Tchétchènes. C’est moi, moi-même, un Tchétchène – la seule nation de l’URSS qui n’a jamais été conquise, la seule qui n’a jamais eu de prince, de Khan, de roi ou de sultan. Et me voici devant vous, représentant de la libre nation tchétchène-ingouche. »

Le public m’a applaudi debout parce qu’il me connaissait. Il savait que j’étais un ami, que je ne les trahirai jamais et que je serai toujours près d’eux. J’avais, votre honneur, à l’époque 23 ans. Beaucoup de temps s’est passé depuis, plus de 30 ans. J’ai toujours été fier de mes origines et même je me suis vanté d’être Tchétchène parce que pour moi c’est synonyme de liberté, un indice incroyablement clair d’une notion de justice et d’honneur. Maintenant que je suis un homme expérimenté, un personnage public, un homme politique et un philosophe, dans cette cage, je répète : je suis un Tchétchène libre. Je n’ai pas à me faire pardonner une quelconque trahison. J’ai beaucoup d’amis ici, (dans ce tribunal et dehors) à savoir, mes camarades d’école, ceux avec qui j’ai étudié à l’Institut et servi à l’armée : des amis de tous les pays de l’ancienne URSS. Ils me soutiennent tous parce que je ne les ai jamais trahis et que je n’ai jamais changé de point de vue.

Je comprends que toutes les nations dans leur histoire traversent des périodes troublées. A mon grand regret, c’est maintenant une période troublée pour ma république. Et dans les temps troublés, on doit payer pour ses prises de position et c’est pourquoi je suis ici.

Votre honneur, si vous me relâchez, je ne serai pas surpris du tout parce que je suis innocent, si vous me condamnez je ne serai pas surpris du tout parce qu’être un Tchétchène, être un homme d’honneur, être honnête et loyal se paye très cher aujourd’hui et c’est pourquoi je réagirai calmement à toute décision que vous prendrez. »

La France condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme pour tentative de renvoi d’un couple de Tchétchènes en Russie

Parmi les nombreux étrangers qui restent en France après le refus d’une demande d’asile, il faut savoir que malgré cette décision beaucoup courent des risques à retourner dans leur pays. En effet, le dispositif d’asile n’est pas infaillible, c’est ce que démontre cet arrêt de la CEDH du 4/09/14.

Un couple de Tchétchènes a hébergé à partir de 2007, 2 ou 3 fois par mois, leur oncle, antérieurement combattant dans la résistance.

« Les requérants commencèrent à être inquiétés après le dernier séjour de cet oncle chez eux. Ainsi, le 18 décembre 2007, des hommes qu’ils identifièrent comme appartenant à un groupe proche de Kadyrov firent irruption à leur domicile entre cinq et six heures du matin. Ils attachèrent le requérant sur une chaise, l’interrogèrent sur l’endroit où se cachait son oncle et le menacèrent de kidnapper sa femme s’il ne coopérait pas. Pendant que deux membres du groupe frappaient et menaçaient le requérant et qu’un autre maintenait la requérante afin qu’elle ne puisse ni bouger ni crier, deux hommes fouillèrent la maison à la recherche de l’oncle du requérant. N’ayant rien trouvé, les hommes quittèrent les lieux en les prévenant néanmoins qu’ils continueraient leurs recherches. Peu après, la requérante, enceinte de quatre mois à l’époque, fit une fausse couche. »

Ayant été enlevé de nouveau par les mêmes hommes, l’homme fut gravement torturé, le couple décida de s’enfuir et de demander l’asile en France. Les instances d’asiles françaises ont refusé leur demande d’asile en arguant : « Toutefois, ses déclarations orales sur son oncle combattant, à l’origine de l’ensemble de ses problèmes, sont sommaires et évasives. Par ailleurs, ses propos sur la venue des autorités à son domicile en décembre 2007 sont peu consistants. De plus, ses explications sur son interpellation et sa courte détention en avril 2008 sont dénuées d’éléments personnalisés et circonstanciés. Enfin, l’intéressé, qui n’a pas rencontré de difficultés depuis sa libération, ne fournit aucun détail permettant d’établir qu’il serait menacé en Tchétchénie. »

« La Cour relève d’emblée que les éléments apportés par le requérant – tant son récit que les preuves documentaires – furent écartés par les autorités au moyen de motivations succinctes. Lors de l’examen de leur demande d’asile initiale, l’OFPRA débouta les requérants au seul motif que leurs déclarations étaient peu circonstanciées et la CNDA fit de même parce qu’elle considérait que ni les pièces du dossier, ni les déclarations des requérants ne permettaient de tenir pour établis les faits rapportés et que l’aide ponctuelle apportée à un oncle ne pouvait justifier les craintes alléguées. »

C’est pourquoi la CEDH a donné raison aux plaignants en empêchant la France de les renvoyer en Russie. Si cet arrêt nous intéresse c’est que ces « motivations succinctes », nous les rencontrons souvent dans maintes affaires où nous craignons pour la vie des intéressés s’ils devaient rentrer en Russie.

 

La détention en Autriche de personnes originaires de Tchétchénie provoque une montée des sentiments anti-immigrés affirment des habitants du Nord Caucase.

(Article du Nœud Caucasien du 7 septembre)

Après la détention en Autriche de Tchétchènes qui souhaitaient rejoindre des groupes armés d’opposition en Syrie, les sentiments anti immigrés se sont intensifiés au sein des sociétés européennes : les dirigeants des partis de droite insistent pour que l’on ne donne pas l’asile aux originaires de Tchétchénie selon les ressortissants du Caucase du Nord vivant en Europe.

Un représentant de l’association Tchétchène « Vainakh Public Council » a déclaré à son tour que la diaspora ne soutenait pas les actes des personnes détenues. Un ressortissant du Daghestan a déclaré au correspondant du Nœud Caucasien que le gouvernement autrichien  a annoncé qu’il avait pour projet de révoquer le statut de réfugié des djihadistes. Dans la même veine, on signale à Vienne plusieurs attaques  récentes à l’encontre de femmes portant le hijab.

Les cas d’implication de personnes originaires du Nord Caucase vivant en Europe dans le conflit syrien sont rares et ne permettent pas de parler de tendance, d’après Ekkehard Maas, président de la société germano-caucasienne de Berlin. Selon lui les autorités allemandes surveillent de près toute apparition de radicalisme islamique non seulement parmi les Tchétchènes mais aussi au sein d’autres peuples.

Parmi toutes les personnes attirées par la propagande islamiste et susceptibles de partir en Syrie certains tchétchènes à la suite des guerres russo-tchétchènes ont pu être tentés d’aller combattre un allié des russes. Cependant il ne faudrait pas que l’on prenne tous les Tchétchènes comme de futurs djihadistes. Les Tchétchènes ont suffisamment souffert de caricatures de la part des Russes pour que nous nous gardions de généraliser. Si les tchétchènes sont arrivés chez nous c’est qu’ils ont été victimes de crimes de guerre de la part des russes et ensuite de leur gouvernement. 

Il est très grave d’imaginer que l’on puisse retirer le statut de réfugié. Si un Tchétchène a commis un acte répréhensible il doit être puni tout en restant réfugié, lui retirer ce statut serait le confier à ceux dont il a fui les persécutions. Si, en plus, on retire le statut de réfugié à certains tchétchènes c’est tous qui se sentiront fragiles sous la pression des mouvements d’opinion dont la xénophobie peut être exacerbée par la situation internationale. Pourquoi se déjuger si on a reconnu que quelqu’un doit être protégé ?

 

Une ONG qualifiée d’«agent de l’étranger» pour avoir rendu compte de l’action militaire russe en Ukraine

Nous avons lu ce communiqué d’Amnesty International avec beaucoup d’intérêt. En effet le Comité a reçu à Lyon Ella Poliakova en 2006.  Son mouvement « les Mères de Soldats de Saint Petersburg » était né à la suite des guerres en Tchétchénie et de ses conséquences (soldats contraints à commettre des actes de torture, revenant traumatisés, malades ou délinquants). Nous constatons qu’à travers des situations différentes les mères de soldats sont les premières qui ont permis aux citoyens russes de découvrir que des soldats russes étaient entrés en Ukraine et elles payent le prix de cette révélation.

La Russie a officiellement qualifié une organisation de la société civile d’« agent de l’étranger » – ce qui équivaut pratiquement à parler d’espionnage – parce qu’elle s’est prononcée ouvertement sur les événements en Ukraine. Cette mesure témoigne de la détermination de la Russie à faire disparaître toute information sur ses activités militaires dans ce pays, a déclaré Amnesty International.

Le 28 août, le ministère russe de la Justice a ajouté l’ONG Mères de soldats de Saint-Pétersbourg à sa liste officielle d’« agents de l’étranger », aux termes d’une loi adoptée en 2012. Cette décision a été prise après que la dirigeante de l’ONG, Ella Poliakova, a dit publiquement que des soldats russes seraient morts en Ukraine dans des combats contre les forces ukrainiennes.

Son organisation a établi une liste d’une centaine de soldats russes qui auraient été tués en Ukraine et d’environ 300 blessés, et a demandé l’ouverture d’une enquête. Le Kremlin nie avoir envoyé des soldats en Ukraine, tout comme il nie toute implication russe directe dans un conflit qu’il affirme être interne à l’Ukraine.

« Cette décision, et le moment où elle a été prise, indiquent que le Kremlin est décidé à faire taire les voix discordantes et à ne laisser passer aucune information qui laisserait entendre que la Russie joue un rôle direct dans le conflit ukrainien, alors que des preuves du contraire apparaissent chaque jour. Le message est clair : si vous osez parler, les conséquences seront graves », a déclaré Sergueï Nikitine, directeur du bureau d’Amnesty International à Moscou.

L’organisation Mères de soldats de Saint-Pétersbourg mènera une action en justice contre cette mesure. Ella Poliakova affirme que l’ONG ne bénéficie d’aucun financement de l’étranger, ce qui, selon la loi de 2012, constituerait la caractéristique fondamentale d’un « agent de l’étranger ». L’autre caractéristique nécessaire est la participation à des activités politiques. D’après les autorités, l’ONG a pour activités politiques « l’organisation de réunions publiques » et la « constitution d’une opinion publique ».