Archive | mai 2014

La Une qui frappe

La Une du Progrès de samedi 24/05 saute aux yeux, elle présente un combattant, un foulard sur le visage, puissamment armé, image sans référence, pour illustrer cette expression récurrente depuis quelques années : « une filière tchétchène… ». Restons simplement sur ce terme et remarquons qu’il semble fascinant puisqu’il peut servir aussi bien à désigner l’éventuel parcours de franco-algériens vers la Tchétchénie en 2005, l’afflux de réfugiés tchétchènes à l’aéroport de Roissy en 2008 et l’aide supposée apportée à quelques personnes par un français ancien tchétchène de Villeurbanne. Notons simplement que le simple emploi de cette expression renvoie à la discrimination claire dont font l’objet les Tchétchènes dans le discours du pouvoir russe. Chaque fois que vous verrez cette expression sachez que vous êtes mal parti pour avoir de l’information objective.

Mort d’Andreï Mironov

Un témoin vigilant disparait.

Au milieu de toutes les nouvelles concernant les élections européennes et le référendum en Ukraine nous trouvons dans le journal ce matin la notice indiquant qu’Andreï Mironov a péri samedi soir (24/05) lors d’une attaque au mortier près de Sloviansk (Ukraine de l’est). Il se trouve que nous le connaissons puisque le Comité Tchétchénie l’a reçu avec son amie Lyda Youssoupova pour une conférence sur les droits de l’Homme en Russie organisée le 15/05/08 en mairie du 1er arrondissement.

En 1985, il est condamné à quatre ans de goulag et trois ans d’exil intérieur, pour propagande subversive (il avait parlé de la guerre en Afghanistan alors qu’officiellement le mot guerre était interdit), et libéré après un an et demi grâce à la pression de l’opinion publique occidentale. Il avait travaillé avec l’ONG russe Mémorial dans  le Caucase et particulièrement en Tchétchénie, où il a milité pour une solution pacifique au conflit avec Moscou et dénoncé les abus de l’armée et des services secrets russes.

En 2011-2012 , il se joint aux mouvements de protestation contre Poutine, dénonçant la dérive autoritaire . Il devient un point de référence pour de nombreux journalistes étrangers, notamment italiens (il apprend l’italien dans les camps), du fait de son expérience, de son humanité et de son courage dans les endroits « chauds» de la Russie de Poutine et de l’ancien espace soviétique. Mironov est présent lors des manifestations de Maidan, et en Crimée.

Au moment où beaucoup de russes sont touchés par la propagande nationaliste rappelons-nous tous ceux qui, comme Andreï Mironov, restent fidèle à leurs idées et n’hésitent pas à prendre des risques pour les défendre.

 

Une expulsion ordinaire?

Le Webzine Waynakh dans un article du 8 mai communique le cas suivant :

 

Ilias Demayev, ressortissant tchétchène de 22 ans, a demandé l’asile en France en 2011. Mais en peu de temps, il s’est intégré dans la vie sociale en France et en 2013, il a gagné le titre de champion de jiu-jitsu brésilien de France.

Ilias Demayev avait reçu une notification l’obligeant à quitter le territoire français (OQTF) en janvier de cette année. Sa demande d’asile lui avait été refusée. Ensuite la préfecture s’était engagée oralement pour ne pas exécuter cette “OQTF” avant que les procédures judiciaires ne soient achevées. Le tribunal administratif de Rennes devait statuer le 24 avril sur “le refus d’admission au séjour”, mais la préfecture de la Sarthe a mis fin à son séjour le 16 avril et il a été emmené au commissariat du Mans sur demande de la préfecture, puis à l’aéroport en vue d’une expulsion immédiate vers la Russie.

Il risquait en cas de retour en Russie de subir les sévices de la police. On sait que depuis son départ de Tchétchénie des soldats ont saccagé par deux fois la maison de ses parents. Ici en France, une entreprise lui a fait un contrat à durée indéterminée et un comité de soutien du jeune Ilias a collecté plus de 5000 signatures. Il y avait aussi le soutien des élus locaux et le maire qui a écrit un courrier au préfet. Rien de tout cela n’a pu arrêter l’expulsion.

 

Les expulsions de Tchétchènes vers la Russie ne sont pas si nombreuses, heureusement. Malgré les refus importants de la part de la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile) d’accorder le statut de réfugié, l’état français hésite à renvoyer des Tchétchènes à cause des risques : outre les craintes pour leur vie, qui  ont motivé leur arrivée en France, le pouvoir de Kadyrov n’aime pas ceux qui ont voulu le fuir et risque de s’en venger. Comme si la normalisation, mise en avant par le pouvoir tchétchène, était une réalité les expulsions risquent de devenir une nouvelle norme.

 

Tchétchénie : comment confisquer l’Histoire à son profit.

(D’après un article du Nœud Caucasien du 10 mai 2014)

Le 10 mai, la Tchétchénie a célébré la journée de la mémoire et du recueillement de la nation Tchétchène, journée de deuil officiel pour les victimes de la déportation de 1944 et des campagnes militaires. De nombreux habitants pensent que ce jour de deuil à la mémoire des victimes de la déportation a été délibérément confondu avec le jour du deuil de l’ancien président Akhmat Kadyrov qui a été tué le 9 mai 2004.

Le Nœud Caucasien a déjà indiqué que le 10 mai a été choisi comme date du deuil officiel sur l’ordre du dirigeant de Tchétchénie Ramzan Kadyrov en 2011. Le 10 mai 2004, on a enterré le premier président de Tchétchénie Akhmat Kadyrov, assassiné lors d’un attentat suicide au Stade Dynamo de Grozny la veille, le 9 mai. Jusqu’à lors la Tchétchénie célébrait le jour de la mémoire le 23 février, jour de la déportation des Tchétchènes et des Ingouches au Kazakhstan et en Asie Centrale en 1944.

Une ONG locale a déclaré que le 10 mai les autorités n’ont rien dit à propos des victimes de la déportation. « Tout a été consacré à Akhmat Kadyrov, sa vie, son œuvre et sa mort. Donc, il y a une substitution évidente du deuil des centaines de milliers de victimes de la déportation de 1944 au bénéfice de la mémoire du père de Ramzan Kadyrov. »

Etant donné ce qu’a été la déportation de tout un peuple (1 million de personnes transportées en trois jours dont un tiers n’a pas survécu) on envisage mal que l’on puisse imaginer en présence des survivants et de leurs enfants passer sous silence un tel drame et l’escamoter au profit du culte d’une  personnalité.