Archive | avril 2014

Les conséquences d’une loi de circonstance

(Article de Valery Dzutsev dans North Caucasus weekly le 16/04/14)

Les conséquences d’une nouvelle loi pour une petite communauté du Caucase renvoie à nos yeux aux questions du statut de tous ces peuples du Caucase du Nord en particulier qui du fait de leur soumission par la force au 19ème siècle, ne peuvent que se demander ce que c’est que d’être russe.

Ce 4 avril, le parlement russe a voté une loi qui simplifie le processus d’acquisition de la citoyenneté russe. La nouvelle législation permet à toute personne d’obtenir un passeport si elle parle russe et si ses ascendants directs vivaient sur le territoire de la Fédération de Russie, de l’Empire Russe ou de l’Union Soviétique.

Cependant quelques minorités ethniques concernées ont vertement critiqué la nouvelle loi russe pour son caractère discriminatoire. Légalement, pour obtenir rapidement le passeport russe le demandeur doit « parler le russe et l’utiliser quotidiennement chez lui et à l’extérieur. » Le problème c’est que beaucoup de groupes ethniques dont les membres vivent ou vivaient sur le territoire historique de la Fédération de Russie parlent leur propre langue. Souvent ils n’ont pas émigré en Russie mais c’est plutôt l’Empire russe ou ses avatars qui a conquis leur territoire.

Vladimir Piligin (député à l’origine de la loi) a répondu aux critiques que l’exigence de la langue ne concernait pas le critère ethnique. Il déclare : « Nous parlons d’accorder la citoyenneté russe aux gens qui possèdent la langue russe. Cela ne concerne pas une nation ou un groupe ethnique particulier. Nous parlons de gens qui sont liés historiquement à la Russie (leurs familles vivaient sur le territoire russe). De ce fait, nous créons les conditions pour transformer la destinée de beaucoup, nombreux sont ceux qui sont prêts à rejeter leur citoyenneté étrangère et à habiter en permanence sur le territoire de la Fédération de Russie.

Plusieurs millions de Circassiens ont été disséminés à travers le monde après la conquête russe du Caucase au 19ème siècle. D’après la nouvelle loi russe, ils n’auront pas droit à la citoyenneté russe à cause de leur peu de connaissance de la langue russe même s’ils parlent encore circassien. L’enjeu concerne  spécialement les quelques 100 000 circassiens pris dans la violence en Syrie qui n’ont pas pu retourner dans leur pays historique malgré les appels répétés au gouvernement russe de la part des Circassiens du Nord Caucase.

Le responsable de l’organisation circassienne des Adyguéens, Adam Bogus a déclaré :  » Ne parlons pas des Circassiens, parlons des Tatars ou des Evenks ou de tout autre citoyen de la Fédération de Russie. Ils doivent avoir des droits égaux comme écrit dans la constitution. C’est pourquoi la loi devrait concerner tous les peuples qui peuvent être considérés comme apparentés aux citoyens russes, aussi bien que tous les peuples qui parlent une langue particulière d’un peuple de Russie qu’il soit Tchétchène, Tatar ou  autre. Si quelqu’un parle la langue de son peuple, Tatar ou Circassien il doit pouvoir  rejoindre sa patrie comme un Russe ou un Ukrainien « .

Pourquoi l’Ukraine nous rappelle la Tchétchénie ?

Lorsque nous lisons certaines informations sur l’évolution  des relations entre l’Ukraine et la Russie nous ne pouvons que nous souvenir d’évènements des années 2000 marquant la deuxième guerre de Tchétchénie. Comme actuellement, l’information était alors contrôlée et manipulée pour renforcer les arguments nationalistes. On peut montrer l’efficacité de cette communication orientée en considérant que les réactions du peuple russe ont été très différentes durant la période de la première guerre (92-96) et la période de la deuxième guerre à partir de 2000. En 92-96 si la guerre était horrible elle était connue et elle a entrainé des oppositions variées dans la société russe, la création d’associations de mères de soldats révoltées par le sort réservé à leurs enfants, des articles critiques nombreux, des reportages montrant toute l’horreur de la guerre. La deuxième guerre décidée par un ancien membre du FSB (ex KGB) a été précédée par des manipulations graves (jusqu’à des attentats contre des immeubles d’habitation par des agents du FSB pour mettre en accusation les Tchétchènes). Après le début de la guerre, il a été convenu qu’aucune image de cette guerre ne devrait apparaître sur les écrans de télévision. Pour obtenir ce qui était voulu comme informations le pouvoir a repris en main les chaînes de télévision (certaines ont été fermées sous des prétextes fiscaux…). L’effet obtenu a été le relatif silence de l’opinion convaincue d’un combat du bien contre le mal.

Nous lisons dans le communiqué de presse de Russie-Libertés ces lignes :

« Aujourd’hui, les actions dangereuses conduites par les autorités russes envers les pays voisins risquent d’aboutir à l’isolement de la Russie sur la scène internationale. Le prétexte d’un conflit est largement utilisé à l’intérieur du pays pour justifier la censure, qui touche aussi bien les médias indépendants comme Lenta.ru ou Dojd TV que des blogs comme celui de l’opposant Alexei Navalny. Parallèlement s’intensifie la propagande dans les médias pro-Kremlin et les arrestations politiques se multiplient, comme lors des nombreuses marches « Pour la paix » organisées dans plusieurs villes russes. »

Alain Frachon du Monde rappelle l’ambiance de l’époque :

« Aux journalistes qui l’accompagnaient dans les « sommets » d’après-guerre froide, Jacques Chirac confiait volontiers : « Il ne faut pas humilier la Russie. » C’était dans la deuxième moitié des années 1990. Moscou était en train d’écraser la rébellion indépendantiste de Tchétchénie, une des Républiques de la Fédération de Russie. L’aviation russe avait rasé les deux tiers de la capitale tchétchène, Grozny, les morts se comptaient par dizaines de milliers, les réfugiés par centaines de milliers. Mais « il ne fallait pas humilier les Russes », disait le président Chirac. Moscou avait perdu la guerre froide. L’histoire nous enseignait le devoir de respect à l’adresse des vaincus. Le président, qui avait la main sûre en politique étrangère, trouvait que les Américains manquaient de psychologie. »

N’aurait-il pas fallu déjà à cette époque parler sérieusement des choses sérieuses ? Et maintenant ?

Dans la Tchétchénie normalisée, il est interdit de se souvenir

 (D’après le Nœud Caucasien le  09/04/ 2014)

Les autorités russes doivent relâcher immédiatement Ruslan Kutaev, habitant de Tchétchénie et président de l’assemblée des nations caucasiennes qui a été incarcéré le 20 février par des policiers et garantir une enquête effective concernant ses déclarations de torture par la police, d’après l’ONG internationale Human Rights Watch (HRW).

D’après le Nœud Caucasien, Kutaev a été emprisonné  dans le village de Gekhi, le 20 février. Le Ministre de l’Intérieur a déclaré que Kutaev est suspecté de possession illégale de drogues. Selon l’ONG « Comité contre la Torture » depuis sa détention, on a pu constater de grandes contusions sur le corps de Kutaev ; le traitement infligé par les fonctionnaires peut être qualifié de torture.

Le HRW associe les poursuites à l’encontre de Kutaev avec ce qui s’est passé le 18 février au cours de la conférence « Déportation des Tchétchènes : qu’est-ce qui s’est passé et peut-on l’oublier ?». Il a critiqué la position de Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie qui a interdit les cérémonies du souvenir le 23 février qui commémorent l’anniversaire de la déportation des Tchétchènes et des Ingouches. Le 25 février, le lendemain de la visite chez Kutaev d’Igor Kalyapin, président du « Comité contre la Torture », Ramzan Kadyrov, interviewé par la chaine de télévision locale « Vainakh », a traité Kalyapin de traitre à la nation qui défend les criminels et les drogués, d’après « Novaya Gazeta ».

Rappelons que le Comité contre la Torture a, par le passé, subi d’énormes pressions pour l’amener à cesser ses enquêtes en Tchétchénie.

Les parlementaires russes menacés de sanction à Strasbourg

La crise entre l’Ukraine et la Russie prend un nouveau tour avec la prise de position du Conseil de l’Europe. Le Conseil de l’Europe est la principale organisation de défense des droits de l’homme du continent. Sur ses 47 États membres, 28 sont aussi membres de l’Union européenne. Tous les États membres du Conseil de l’Europe ont signé la Convention européenne des droits de l’homme, un traité visant à protéger les droits de l’homme, la démocratie et l’État de droit. La Cour européenne des droits de l’homme contrôle la mise en œuvre de la Convention dans les États membres.

La Russie après la Perestroïka a rejoint le Conseil de l’Europe en 1996. Au début de la seconde guerre de Tchétchénie en 2000, après le bombardement sans discernement de Grozny le Conseil de l’Europe a décidé de retirer son droit de vote à la Russie étant donné son action contraire à tout ce qui fonde ce Conseil. Ce droit a été redonné en 2001 alors même qu’était connu les actes de torture systématique concernant tous les hommes en âge de porter une arme. C’est une des raisons qui ont amené à la création de notre Comité. C’est pourquoi cet évènement nous paraît capital : la Russie veut-elle encore faire partie du Conseil de l’Europe ? L’ensemble des pays refuseront-ils cette fois à la Russie le droit de faire partie du Conseil sans respecter les engagements de base ?

Strasbourg, 7 avril (Reuters) – Les pouvoirs des représentants russes au sein de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ont été contestés lundi à l’ouverture de la réunion plénière d’avril, en réaction à l’annexion de la Crimée par Moscou. Deux motions demandant la suspension des droits des parlementaires russes ont été signées par 86 membres de l’Assemblée, soit un peu plus d’un quart de ses membres. La question sera tranchée à l’issue d’un débat puis d’un vote jeudi matin. Ce calendrier devrait permettre à la délégation russe de participer, la veille, au débat et au vote d’une résolution sur la situation en Ukraine. A l’ouverture de la séance, la présidente de l’Assemblée parlementaire, la Luxembourgeoise Anne Brasseur, a rappelé la position du Conseil de l’Europe sur la situation en Ukraine.

« L’annexion de la Crimée, territoire ukrainien, par la fédération de Russie, est inacceptable et constitue une violation grave du droit international », a-t-elle dit, sans prendre position sur la question des pouvoirs de la délégation russe. Les parlementaires russes avaient été privés de leurs droits de vote au sein de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe en avril 2000, après l’intervention de l’armée russe en Tchétchénie, mais les avaient récupérés en janvier 2001.

Les pouvoirs de la délégation russe avaient été de nouveau contestés, mais cette fois sans succès, après l’intervention de la Russie, en août 2008, en Ossétie du sud, une région indépendantiste de Géorgie.

Tchétchénie: la torture banalisée

(d’après le site tchétchène Waynakh 28/03/2014)

Par de multiples témoignages nous savons que la torture est toujours une pratique courante en Tchétchénie, que celle-ci est utilisée pour obtenir des aveux à tout prix. Cependant lorsque nous avons comme ici un témoignage précis nous pensons qu’il vaut la peine de le transmettre pour que ce type d’exaction ne fasse pas partie de l’ordinaire de la vie d’un peuple.

Le 3 Mars, à 04h00, environ 15 agents du régime de Kadyrov ont organisé une opération de punition dans le village d’Assinovskaïa dans le district de Sounja en Tchétchénie. Les policiers ont fait irruption dans une maison où ils ont tiré de leur lit Imran Karsamov, né en 1991, et Yunus Madaev, né en 1994. Ils n’ont même pas laissé le temps aux deux jeunes hommes de s’habiller et les ont emmenés. Le même jour, au moins deux de leurs amis, Adam Matchoukaev et Beslan Movsarov ont également été enlevés. Tous ont été amenés au Bureau d’investigation opérationnelle, 2ème Unité des enquêtes (ORB-2). Les policiers ont demandé aux jeunes hommes de confesser leur soutien aux indépendantistes. Comme ils n’obtenaient  pas la réponse qu’ils cherchaient, ils ont commencé à battre les jeunes hommes. Selon leurs témoignages, les policiers ont utilisé les chocs électriques et de l’eau. Ne pouvant plus supporter leurs tortures, les jeunes hommes ont avoué tout ce qu’on leur demandait. Les jeunes hommes, ensuite,  sont revenus sur leurs déclarations sous la torture, mais ils sont toujours emprisonnés dans la prison nommée Grozny n ° 1 avec de nombreux autres civils innocents.

On pense que ce n’est pas par accident que les familles Karsamov et Madaev ont été choisies, car en Septembre 2013, Kemran Karsamov, Makhmoud Madaev et Youssoup Ektoumaev ont été condamnés à de la prison par un tribunal en raison de leur soi-disant participation à un mouvement indépendantiste.

Il est courant que soit mis en accusation des parents de réputés indépendantistes sur le simple fait qu’on appartienne à la même famille.