Archive | décembre 2013

Communiqué de presse : Russie-Libertés lance un projet de traduction de la presse russe

Comprendre le pays veut aussi dire entendre les voix des personnalités influentes qui marquent les esprits et forment les opinions. Pour faire entendre en France les voix qui viennent de la Russie, mais aussi pour comprendre les problématiques pertinentes pour ce pays, l’association Russie-Libertés lance un projet de traduction de presse russe : « Penser la Russie » http://penserlarussie.wordpress.com/.

Les dossiers vont s’appuyer sur des sources diversifiées : revues électroniques, blogs et même la télévision. Chaque dossier contiendra des traductions et des compte-rendus des articles publiés dans les média pro-gouvernementaux et d’opposition, libéraux et nationalistes, de droite et de gauche, des analyses, des critiques, des proclamations.

Le premier dossier porte sur la montée du nationalisme et des « pogroms ethniques » qui ont eu lieu dans le quartier de Biriouliovo à Moscou en octobre cette année et dont une nouvelle vague s’est annoncée le 7 décembre dans la ville d’Arzamas, la région de Nijni Novgorod.


Nous trouvons inacceptable cette montée de violence nationaliste et la propagation des discours de haine.
 Pour mieux comprendre ce drame, Russie-Libertés relate des points de vue alternatifs sur ce qui s’est passé à Biriouliovo qui, bien que authentiques et réels, sont aujourd’hui absents des médias français.

Montrer les divers points de vue, même les plus extrêmes, tout en gardant un recul et un esprit critique, tel est l’objectif de ce dossier.

Menace contre un défenseur des droits de l’homme en Russie

Née à l’époque de la Perestroika, créée par le dissident Sakharov, l’ONG Mémorial s’est donné pour but de retrouver les déportés innombrables du goulag ou au moins leurs traces, ce qui était essentiel pour des milliers de familles. Ce travail sur la mémoire nécessaire a continué avec la défense des disparus actuels, en particulier en Tchétchénie. Ceci a entrainé de graves menaces de la part des pouvoirs russe et tchétchène jusqu’au meurtre toujours non élucidé de Natalya Estemirova en 2009. C’est pourquoi nous attachons une grande importance à l’attaque signalée par Amnesty International :

Un tribunal de Saint-Pétersbourg a porté un nouveau coup aux droits humains en Russie en ordonnant au Centre de lutte contre la discrimination Memorial (ADC Memorial) de s’enregistrer en tant qu’« agent étranger », a déclaré Amnesty International jeudi 12 décembre. « C’est un affront pour les droits humains, d’autant que ce jugement intervient à l’occasion du 20e anniversaire de la Constitution russe, supposée affirmer les droits fondamentaux et l’état de droit, a indiqué Denis Krivocheïev, directeur adjoint du programme Europe et Asie centrale d’Amnesty International. « En forçant ADC Memorial à s’enregistrer en tant qu’ » agent étranger « , les autorités font en fait pression sur cette importante organisation de défense des droits humains pour qu’elle ferme et discréditent son travail en faveur des victimes du racisme et de la xénophobie en Russie. »

C’est la deuxième fois qu’un tribunal en Russie ordonne directement à une ONG de s’enregistrer en tant qu’ » agent étranger  » sur injonction du bureau du procureur. Il a statué que toutes les activités de cette organisation étaient « politiques ». Adoptée il y a un an, la loi confère aux autorités le pouvoir d’imposer de lourdes amendes et de graves sanctions administratives aux organisations qui refusent de s’enregistrer en tant qu’« organisation remplissant les fonctions d’un agent étranger ». Le dirigeant peut être poursuivi pénalement et emprisonné s’il réitère son refus à plusieurs reprises.

Dans toute la Russie, des ONG, dont ADC Memorial, refusent de se conformer à la loi. Elles affirment que le gouvernement s’en sert pour salir leur réputation, en laissant entendre qu’elles ont des motivations politiques et agissent dans l’intérêt de puissances étrangères.

Tchétchénie: un juge se lève…

Le 1er novembre 2013, le juge principal du Haut tribunal de la République de Tchétchénie, Vakhid Aboubakarov, après avoir examiné le dossier d’un jeune Tchétchène, Souleiman Edigov, accusé de l’assassinat d’un policier tchétchène, a décidé de se dessaisir du procès sur cette affaire. Il a rendu son argumentation publique:

Le représentant du Ministère de l’intérieur, R. Alkhanov, m’a appelé pour m’annoncer qu’il estimait qu’Edigov était coupable du crime dont on l’accuse et il a tenté de me dissuader de le disculper. Selon la loi, ce haut personnage est supposé me défendre contre toute atteinte à mon indépendance dans les décisions que je dois prendre. L’enquête a établi que l’accusé a été illégalement enlevé par la police, détenu et torturé afin qu’il avoue sa culpabilité. L’appel téléphonique de R. Alkhanov avait pour objectif de blanchir ses hommes dans un dossier qui les menaçait. Consécutivement à cette immixtion, tout verdict que je prononcerais apparaîtrait soit comme une soumission à cette pression si je condamne, soit comme une réaction d’orgueil si j’absous. Me coucher ou protester, tel est le dilemme. Dans ces conditions qui portent atteinte à ma neutralité, j’ai estimé indispensable d’annoncer mon retrait de la suite de ce procès.”

Cet acte d’un juge (généralement considéré comme ne faisant pas de cadeaux) n’a pas d’équivalent dans l’histoire du système judiciaire russe. Il est d’autant plus courageux si l’on considère l’endroit – la Tchétchénie – où il s’est manifesté! Sa hiérarchie locale ne l’a aucunement soutenu, en dépit de ses sollicitations répétées. Le 31 octobre (la veille de cette décision), le président Ramzan Kadyrov a réuni tout l’appareil judiciaire et policier, ainsi que le comité d’enquête. Y a été évoquée, outre le “cas” Aboubakarov, la nécessité du contrôle des tribunaux de la république par le pouvoir. Les représentants de la justice n’ont pas bronché: se rebiffer, en la circonstance, ne se fait pas…

D’où la décision du juge Aboubakar de se démettre.

(Nouvelles de Tchétchénie décembre 2013)

Justice et raison d’Etat

En 2006 un agent du FSB (ex KGB) réfugié à Londres, Alexandre Litvinenko, et devenu citoyen britannique est mort à la suite d’un empoisonnement au polonium. L’enquête menée par la police britannique a révélé assez vite l’implication de citoyens russes qui avaient rencontré cet homme. S’en est suivi un trouble dans les relations diplomatiques entre l’Angleterre et la Russie qui a duré plusieurs années. La justice britannique a demandé l’extradition d’un des suspects russes qui non seulement n’a pas été extradé mais est devenu  membre de la Douma (parlement russe).

L’instruction n’a pas abouti et devant cet enlisement sa veuve a demandé une enquête publique en 2011 afin que ce crime ne reste pas impuni. Aujourd’hui la Haute Cour de justice britannique sur l’avis du gouvernement a interdit la révélation des éléments de l’enquête arguant que ceux-ci pourraient porter préjudice à la sécurité nationale. Sachant qu’ Alexandre Litvinenko a écrit un livre pour rendre public la manipulation du FSB en 1999 qui a consisté à se livrer à des attentats meurtriers en Russie pour justifier le déclenchement de la deuxième guerre de Tchétchénie alors que la thèse officielle russe accuse des Tchétchènes sans qu’on ait jamais pu nommer un coupable. Ce qui est certain en tout cas c’est que des policiers ont trouvé des membres du FSB en train de manipuler des explosifs dans les caves d’un immeuble.

La morale de cette histoire c’est qu’il semble que des intérêts suffisamment puissants soient apparus aux yeux du gouvernement britannique pour abandonner  la poursuite d’une enquête sur le meurtre d’un citoyen britannique. La Russie a dû trouver des arguments très forts pour arriver à ce résultat. Malgré cet effort nous espérons qu’Alexandre Litvinenko ne sera pas oublié.