Grozny, la ville où il n’y a jamais eu de guerre

(Extrait d’un article de Vadim Doubnov dans Gazeta.ru)

Un  point de vue russe sur la capitale de la Tchétchénie aujourd’hui :

Toute trace du passé a été effacée de la capitale tchétchène. Restaurée, moderne, elle est à l’image de la Russie idéale rêvée par Poutine. Grozny est une ville dont l’histoire a été effacée. Ceux qui y viennent pour la première fois sont sidérés en découvrant cette métamorphose. Le prodige est au-delà de leurs attentes. Ceux qui n’ont pas vu la ville depuis la guerre ne comprennent pas immédiatement où se trouvait la place Minoutka ni où se dressait le palais de Doudaev [le général Djokhar Doudaev, premier président de la Tchétchénie autoproclamée indépendante en 1991]. A cet endroit, la cité, symbole de la renaissance russe, a été redessinée de façon qu’il ne reste rien de cette mémoire. On y parle parfois de combats meurtriers – la ville a été rayée de la carte –, mais on ne dit jamais par qui ni pour quelle raison. Et il n’est pas d’usage, dans cette nouvelle vie, de s’en souvenir. La guerre des uns contre les autres a duré dix ans, mais elle n’est déjà plus une guerre. Elle est devenue une sorte de légende, au même titre que le Déluge, dont personne n’est responsable. Un épisode dérisoire face à cette merveille dont la vue coupe le souffle aux personnes de passage. Pour la nouvelle génération, Ramzan Kadyrov [le président tchétchène, fidèle à Moscou] est l’homme de la réussite, celui à qui elle est sincèrement reconnaissante. « Grâce à Ramzan, nous avons déjà une équipe de foot, une de volley, et, Inch’Allah, bientôt une de hockey ! », m’a dit voilà environ deux ans un adolescent de Grozny.

La ville est un autoportrait de Ramzan Kadyrov. Et ce malgré le stade Akhmat-Arena, couvert, comme tout en Tchétéchénie, de portraits de Poutine incroyablement jeune et d’Akhmat Kadyrov [père de Ramzan, précédent président tchétchène, assassiné en mai 2004]. C’est le chef-d’œuvre pompier de tout ce qui se fait en matière d’architecture sportive, et dont la touche de provincialisme semble avoir été prévue dès le projet. Les publicités pour les Bentley et pour les roulements à billes d’un fabricant local s’y côtoient. Toute surface sur laquelle il est possible de coller quelque chose est recouverte de ces mêmes portraits. C’est le prolongement de la pyramide qu’est devenue Grozny, ville qui n’a connu aucune guerre.

Les Tchétchènes comprennent bien la question que posent certaines personnes, éprises de liberté, de passage à Grozny : comment avez-vous pu courber l’échine ? Mais comment répondre à quelqu’un qui n’a pas vécu ici ces dix années-là ? Il ne faut pas prendre pour du conformisme une mémoire qui n’est pas seulement celle d’une tragédie, mais celle d’une tragédie absurde. Elle n’avait aucun rapport avec ce que l’on considère comme son résultat, à savoir l’indépendance, la fête de l’insoumission. Ce n’est que lorsque tout est arrivé que cela a pris un sens politique en soi. Il ne s’agit pas de conformisme.

Peu importe le dirigeant de la Tchétchénie, du moment qu’il y a un cadre constitutionnel qui nous épargne le survol du territoire par les bombardiers. Tant pis si l’on n’y est pas bien, du moment qu’on y vit comme tout le monde.

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