Archive | octobre 2013

« Travailler en Tchétchénie est devenu mortellement dangereux. »

(Article d’Agathe Duparc dans Médiapart le 18/10/2013)

Le prix Martin Ennals (remis chaque année à Genève par une dizaine d’ONG internationales dont Human Rights Watch, FIDH, Amnesty International, etc.) vient fort à propos de récompenser ceux qui travaillent encore derrière la vitrine Kadyrov : les activistes du Joint Mobile Group. C’est en 2009, après le choc de l’assassinat de Natalia Estimirova, la représentante de Memorial en Tchétchénie, qu’Igor Kalyapin, directeur du Comité contre la torture, s’est démené pour continuer à enquêter sur un territoire de non-droit où se poursuivent, dans la plus totale impunité, les disparitions, les exécutions sommaires et la torture. Il invente alors le principe du Joint Mobile Group : un système de roulement de volontaires qui se rendent en Tchétchénie pendant un mois au maximum, puis repartent.

Quelle est aujourd’hui la situation en matière de droits de l’homme ?

Les disparitions, la torture et les exécutions sommaires continuent. Mais quand on me demande de donner des chiffres, j’en suis incapable. La grande majorité des victimes n’osent pas se plaindre. La peur a envahi toute la société. Elle est encore plus forte que pendant les deux guerres. À l’époque, les Tchétchènes n’hésitaient pas à témoigner devant les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme. Aujourd’hui, si tu critiques Ramzan, et si certaines structures l’apprennent, tu risques tout simplement de disparaître. Depuis que les forces armées russes sont moins visibles, la surveillance revient aux unités de police qui obéissent au seul pouvoir de Ramzan Kadyrov (les Kadyrovtsy). Ils agissent avec des méthodes de bandits et font exactement ce qu’ils veulent au nom de la lutte contre le terrorisme. La plupart des disparitions sont de leur fait.

Qui sont exactement ces Kadyrovtsy ?

On estime leur nombre à plus de 2 000. Ils appartiennent à des unités de police qui agissent directement sous les ordres de Ramzan Kadyrov ou de ses proches. Il s’agit de deux bataillons de forces spéciales (Spetsnaz), du régiment n°2 du service de patrouille de la police (le PPSM-2), du régiment du pétrole (Neftepolk, dirigé par le cousin de Kadyrov), ainsi que des OMON (forces spéciales d’intervention) dont le commandant est un ami d’enfance du président tchétchène. La plupart sont d’anciens rebelles qui ont combattu contre les forces armées russes. Ils servent très fidèlement Kadyrov, car sur chacun d’entre eux, il existe des kompromaty – des preuves compromettantes – qui peuvent les envoyer derrière les barreaux.

Malgré la peur, vous parvenez encore à recueillir des témoignages de victimes ?

Les gens qui portent plainte sont une minorité infime. Ils ne représentent même pas la pointe de l’iceberg. Ce sont ceux qui sont désespérés et n’ont plus rien à perdre. Nous avons par exemple le cas d’un père dont le premier fils a été tué lors de la dernière guerre et dont le second fils a disparu, soi-disant parce qu’il était un « terroriste ». Je l’ai dit quand j’ai reçu le prix Martin Ennals, ces gens sont les vrais héros de nos enquêtes.

Avez-vous été surpris de recevoir le prix Martin Ennals ?

Oui, c’est une surprise, car il est évident que l’intérêt pour la Tchétchénie a faibli en Occident. Pire encore, il y a maintenant des gens connus : journalistes, acteurs et autres qui vont en Tchétchénie, invités par Ramzan Kadyrov. Les Depardieu, Delon, Van Damme, etc. Ils reçoivent des sommes folles pour vanter les mérites de leur « frère » Ramzan, l’embrasser et s’afficher avec lui. Pendant deux jours, ils ne voient à Grozny que des palais, des fontaines, des façades d’immeubles flambant neufs et bien éclairés. C’est totalement indécent. Ce prix Martin Ennals permet de rappeler qu’en Tchétchénie l’impunité la plus terrible continue.

Anna Politkovskaïa, sept ans déjà

(texte paru dans le Monde du 13-14/10/13)

Anna Politkovskaïa a été assassinée le 7octobre 2006 dans l’ascenseur de son immeuble à Moscou. Elle avait 48 ans. Sept ans déjà, et justice n’est pas rendue. Grand reporter pour la Novaïa Gazeta, Anna Politkovskaïa couvrait depuis l’automne 1999 la seconde guerre en Tchétchénie, lancée par Vladimir Poutine, alors premier ministre de Boris Eltsine. Elle parcourait non seulement le Caucase du Nord déchiré par la violence mais aussi les provinces de Russie, où elle enquêtait également sur les abus de pouvoir et les cas de corruption. Elle dénonçait la violence et l’injustice, et l’omerta. Elle était une journaliste engagée, car comment témoigner de situations inhumaines sans empathie pour les victimes?

Détermination

Le risque était évident, et assumé. Anna nous avait dit sa peur, et combien l’engagement auprès des victimes l’aidait à combattre l’angoisse. Laisser une trace, un témoignage, un jugement. Constituer les archives de la guerre pour que d’autres ne puissent réécrire l’histoire, gommer les crimes. La journaliste insistait sur la dépendance des juges en Russie, symptôme et moyen de l’arbitraire. L’impasse policière et judiciaire, sept ans après, démontre qu’elle n’avait que trop raison. Anna Politkovskaïa était visionnaire. Elle avait prévu la spirale de violence dans toutes les Républiques caucasiennes, la xénophobie, l’obstination de Vladimir Poutine à garder le pouvoir, la répression accrue contre les opposants… et la très faible riposte des gouvernements occidentaux. Elle n’était cependant pas fataliste et insistait toujours sur le facteur-clé qui ferait peut-être bouger la Russie : la société, les simples citoyens qui un jour en auraient assez de vivre «à la russe» et repartiraient à la conquête de leurs droits et libertés politiques. Anna Politkovskaïa aurait accompagné batailles électorales et protestations sociales des deux dernières années. Cette année, la Novaïa Gazeta a enfin obtenu l’autorisation et inauguré, ce 7octobre, une plaque à la mémoire d’Anna sur la façade du 3 de la rue Potapovski, où elle a travaillé de 1999à 2006.

Texte signé par : Galia Ackerman (écrivaine et historienne), Jean-François Bouthors (écrivain), Daniel Cohn-Bendit (homme politique), André Glucksmann (philosophe), Romain Goupil (réalisateur), Marie Mendras (politologue), Aude Merlin (politologue) et Anne Nerdrum (Amnesty International France).

Un Tchétchène de Grozny, enlevé et torturé raconte

(Article de WayNakh.com du 28/09/2013)

Ce témoignage est rare et pourtant il représente de nombreux cas similaires. Dans notre activité nous recevons des récits de ce genre très caractéristiques. Quelqu’un est saisi, torturé à la place d’un parent inatteignable. Seulement nous ne pouvons en rendre compte car les auteurs de ces récits sont tenus au silence pour préserver les familles restées là-bas. Grâce au courage de Mourad Amriev vous connaîtrez les raisons de l’impossibilité pour beaucoup de vivre en Tchétchénie.

Mourad Amriev se plaint d’avoir été torturé par Magomed Dachaev, un officier de police de haut rang; et il a demandé aux défenseurs des droits de l’homme de prendre en charge sa défense. Selon Mourad Amriev, en fin de soirée du 25 Août, il avait conduit son père au centre de Grozny. Quelques minutes après leur séparation, sa voiture a été bloquée par une “Lada Priora” noire. Trois hommes sont sortis de la voiture, ils ont poussé Mourad dans leur voiture avec le t-shirt tiré sur le visage. Un résident d’une maison voisine a été témoin et il confirme l’incident, mais il préfère rester dans l’anonymat. Mourad a dit qu’il a été emmené à la Direction de l’Intérieur (UMVD), située dans la rue Prospekt Isaeva à Grozny. Dans ce bâtiment, il a été maintenu en détention avec des menottes pendant deux jours où il a été sévèrement battu, humilié, suspendu au plafond, et torturé à l’électricité. Mourad Amriev a déclaré que l’un de ses ravisseurs était Magomed Dachaev, un haut fonctionnaire au ministère de l’Intérieur du régime tchétchène de Kadyrov. Dans son appel, Mourad a mentionné qu’il avait déjà été détenu sur l’ordre de Magomed Dachaev en 2010, parce que la police croyait que son frère aîné avait  tenté de tuer Magomed Dachaev en 2008. Cependant, l’aîné Amriev était parti en Allemagne depuis longtemps, et hors de portée de la police de Kadyrov. Cette fois, l’officier a interrogé Mourad sur le même sujet mais d’une manière beaucoup plus brutale. Mourad, ne pouvait dire où se trouvait son frère mais il a été contraint de signer plusieurs documents sous la torture.

Deux jours plus tard, dans la soirée du 27 Août, Magomed Dachaev et ses hommes armés ont amené Mourad chez ses parents. Environ 15 hommes sont entrés dans l’appartement des Amriev. Les négociations ont commencé. La demande principale de Magomed Dachaev était d’obtenir le retour de frère du Mourad. La famille ne pouvait pas garantir son retour. Mécontent, Dachaev, s’est immédiatement levé et il est parti. Avant leur départ, les policiers ont dit que si le frère aîné ne revenait pas, Mourad porterait toute la responsabilité de la tentative d’assassiner Magomed Dachaev en 2008. Le jour suivant, Mourad Amriev a été invité à comparaître au commissariat de police, une fois de plus. Le jeune homme ayant des motifs sérieux de craindre pour sa vie, a donc décidé de ne pas y aller.

Actuellement, il reçoit un traitement médical hors de Tchétchénie.

Grozny, la ville où il n’y a jamais eu de guerre

(Extrait d’un article de Vadim Doubnov dans Gazeta.ru)

Un  point de vue russe sur la capitale de la Tchétchénie aujourd’hui :

Toute trace du passé a été effacée de la capitale tchétchène. Restaurée, moderne, elle est à l’image de la Russie idéale rêvée par Poutine. Grozny est une ville dont l’histoire a été effacée. Ceux qui y viennent pour la première fois sont sidérés en découvrant cette métamorphose. Le prodige est au-delà de leurs attentes. Ceux qui n’ont pas vu la ville depuis la guerre ne comprennent pas immédiatement où se trouvait la place Minoutka ni où se dressait le palais de Doudaev [le général Djokhar Doudaev, premier président de la Tchétchénie autoproclamée indépendante en 1991]. A cet endroit, la cité, symbole de la renaissance russe, a été redessinée de façon qu’il ne reste rien de cette mémoire. On y parle parfois de combats meurtriers – la ville a été rayée de la carte –, mais on ne dit jamais par qui ni pour quelle raison. Et il n’est pas d’usage, dans cette nouvelle vie, de s’en souvenir. La guerre des uns contre les autres a duré dix ans, mais elle n’est déjà plus une guerre. Elle est devenue une sorte de légende, au même titre que le Déluge, dont personne n’est responsable. Un épisode dérisoire face à cette merveille dont la vue coupe le souffle aux personnes de passage. Pour la nouvelle génération, Ramzan Kadyrov [le président tchétchène, fidèle à Moscou] est l’homme de la réussite, celui à qui elle est sincèrement reconnaissante. « Grâce à Ramzan, nous avons déjà une équipe de foot, une de volley, et, Inch’Allah, bientôt une de hockey ! », m’a dit voilà environ deux ans un adolescent de Grozny.

La ville est un autoportrait de Ramzan Kadyrov. Et ce malgré le stade Akhmat-Arena, couvert, comme tout en Tchétéchénie, de portraits de Poutine incroyablement jeune et d’Akhmat Kadyrov [père de Ramzan, précédent président tchétchène, assassiné en mai 2004]. C’est le chef-d’œuvre pompier de tout ce qui se fait en matière d’architecture sportive, et dont la touche de provincialisme semble avoir été prévue dès le projet. Les publicités pour les Bentley et pour les roulements à billes d’un fabricant local s’y côtoient. Toute surface sur laquelle il est possible de coller quelque chose est recouverte de ces mêmes portraits. C’est le prolongement de la pyramide qu’est devenue Grozny, ville qui n’a connu aucune guerre.

Les Tchétchènes comprennent bien la question que posent certaines personnes, éprises de liberté, de passage à Grozny : comment avez-vous pu courber l’échine ? Mais comment répondre à quelqu’un qui n’a pas vécu ici ces dix années-là ? Il ne faut pas prendre pour du conformisme une mémoire qui n’est pas seulement celle d’une tragédie, mais celle d’une tragédie absurde. Elle n’avait aucun rapport avec ce que l’on considère comme son résultat, à savoir l’indépendance, la fête de l’insoumission. Ce n’est que lorsque tout est arrivé que cela a pris un sens politique en soi. Il ne s’agit pas de conformisme.

Peu importe le dirigeant de la Tchétchénie, du moment qu’il y a un cadre constitutionnel qui nous épargne le survol du territoire par les bombardiers. Tant pis si l’on n’y est pas bien, du moment qu’on y vit comme tout le monde.