Archive | septembre 2013

Journal d’une adolescence sous les bombes à Grozny

Ce jour, 24/09, paraît en France, Le Journal de Polina : une adolescence tchétchène, la traduction du journal intime d’une jeune femme russo-tchétchène qui a raconte ce qu’elle a vécu adolescente pendant la seconde guerre de Tchétchénie. A présent elle a dû quitter la Russie pour la Finlande. Nous vous présentons le compte rendu que le journal anglais The Guardian en 2011 en a fait, parce qu’il nous paraît intéressant :

Polina Jerebtsova a passé trois ans à consigner le récit minutieux de sa vie durant la seconde guerre de Tchétchénie. Polina avait 14 ans quand les bombes ont commencé à pleuvoir. Ces bombes ont atteint le marché où elle travaillait avec sa mère, les rues qu’elle empruntait chaque jour, jusqu’à ce que Grozny ne soit plus que décombres, qu’on ne puisse plus reconnaître la ville où elle était née. Depuis le début, Polina a rendu compte par écrit de tout cela, un acte de catharsis autant qu’un document sur la seconde guerre de Tchétchénie. « Je pensais que s’ils me tuaient on trouverait ce journal a déclaré Polina à Moscou où elle était arrivée en 2006. Je pense qu’en lisant ce journal on comprendra qu’il n’est jamais nécessaire de se battre. »

Elle a passé toute la guerre en Tchétchénie alors que des dizaines de milliers de personnes mourraient ou fuyaient la tentative brutale de Moscou pour pacifier la république à majorité musulmane. La peur de la mort pendant la guerre a maintenant été remplacée par la peur que le récit des horreurs en Tchétchénie, un sujet encore tabou, n’entraine des contrecoups.

Les uns après les autres les éditeurs ont refusé de publier le livre. « Tout le monde a dit l’avoir bien aimé mais n’a pas souhaité avoir de problèmes avec le gouvernement, » dit-elle. L’automne dernier elle a finalement trouvé un sauveur, Detektiv-press, un petit éditeur qui se consacre surtout aux livres d’histoire et aux mémoires. Peu de jours après les appels ont commencé. Un jour, on m’a dit, « alors vous voulez écrire sur la Tchétchénie ? Est-ce que vous voulez vivre ? » Je ne sais pas qui c’était. Depuis lors, on m’a appelé des douzaines de fois, de numéros inconnus. Parfois il n’y a pas eu d’échange. Au cours des deux dernières semaines, c’est son mari qui a été ciblé, recevant jusqu’à 20 appels par jour. Polina a été agressée dans un ascenseur par un homme dont elle est certaine qu’il l’attendait. Mais quelque chose la pousse en avant. « Je faisais toujours des cauchemars à propos de cette guerre, ces civils qui avaient été tués revenaient sans cesse dans mon sommeil et je sentais que j’avais un devoir à leur égard. Je sentais que je devais en parler. » Polina prend grand soin de dépeindre sa famille comme un métissage et se décrit dans le livre comme principalement russe du côté de sa mère et tchétchène du côté de son père, bien qu’elle ne l’est jamais connue.

Les tensions ethniques restent sensibles au Nord Caucase et Polina espère éviter de politiser les souffrances de la république. « Je ne blâme personne en particulier, que ce soient les rebelles ou les soldats russes, dit-elle, il n’y a pas de méchants dans le livre, juste la vie de civils qui se sont trouvés pris dans la guerre. » Polina a fui la Tchétchénie en 2005, d’abord pour le sud de la Russie, gagnant ensuite Moscou grâce à une aide de la Fondation Alexandre Soljenitsyne. Elle dit qu’elle n’y retournera jamais. « C’est un pays différent maintenant, ce n’est plus le mien, » dit-elle. « Mon rêve à présent c’est de partir et de vivre dans un pays normal. La vie n’est pas possible ici. S’il n’y a pas la guerre, il y a la révolution. »

Polina Jerebtsova n’a que peu d’espoir que la Russie change, pourtant il faut qu’il y en ait. Le livre est dédié aux « gouvernants de la Russie moderne. »

Terreur présente et passée à Grozny : retour de Memorial

A l’occasion de la commémoration de l’assassinat de Natalya Estemirova (responsable de l’ONG Memorial à Grozny, assassinée en juillet 2009, les coupables n’ont jamais été retrouvés), Galia Ackerman rend compte de l’étrange réalité de ce que le pouvoir tchétchène fait vivre à ses concitoyens.

Galia Ackerman est spécialiste du monde russe et soviétique. Née en Russie, elle vit en France depuis 1984 où elle a été journaliste à Radio France Internationale, collabore à la revue Politique Internationale et tient un blog sur le site du Huffington Post. Docteure en histoire et traductrice d’Anna Politkovskaïa, elle s’intéresse particulièrement à l’idéologie de la nouvelle Russie post – soviétique et s’attache à la défense des droits humains.

En réalité, il y a aujourd’hui deux régimes dictatoriaux en Russie : celui de Vladimir Poutine et celui de Ramzan Kadyrov. Ayant opté pour la « tchétchénisation » du conflit, Poutine a donné carte blanche à Kadyrov pour combattre toute velléité de résistance. Tel un vassal qui jure sa fidélité au suzerain mais fait tout ce qu’il veut chez lui, Kadyrov ne se soucie pas du respect des lois fédérales, imparfaites qu’elles soient. Chez lui, la charia est en vigueur, la polygamie encouragée, les droits de la femme réduits au néant ou presque. Chez lui, et même en dehors des frontières de la Tchétchénie, à Moscou, voire à l’étranger, n’importe quelle critique du chef et de ses acolytes peut valoir à son auteur une mort atroce. Chez lui, aucun certificat administratif, aucune transaction, aucune inscription d’enfant à l’école, aucune admission à l’hôpital ne peut se faire sans un pot-de-vin considérable à ses fonctionnaires qui se nourrissent sur l’habitant. La structure pyramidale des pots-de-vin, avec Kadyrov au sommet, fonctionne parfaitement : en plus d’une aide fédérale très importante, l’omnipuissant chef du pays jouit des résultats de cette collecte forcée. Il se paie des harems et des hippodromes, il invite à sa table des grandes stars internationales, comme Gérard Depardieu ou Ornella Muti, en leur payant des honoraires mirobolants. Il reconstruit Grozny en faisant de l’émulation avec les Emirats.

Dans cette atmosphère médiévale asphyxiante, des militants des droits humains continuent d’agir, contre vents et marées. L’antenne de Memorial fonctionne de nouveau à Grozny, et des juristes russes se rendent en Tchétchénie, en « groupes mobiles », pour faire des enquêtes sur les crimes du régime Kadyrov. Ces gens inspirés de l’exemple de Natalia Estemirova et Anna Politkovskaia font un travail extraordinaire et nécessaire. Et comme la tyrannie n’est une forme de gouvernance ni durable ni stable, j’anticipe le jour où des places centrales de Grozny porteront les noms de ces femmes d’exception.

 

Pourquoi les Tchétchènes demandent massivement l’asile en Allemagne?

Le 20 juillet 2013, les autorités allemandes ont annoncé une brusque augmentation du nombre de demandes d’asile en provenance de Russie, principalement des Tchétchènes. Nous pensons utile de vous présenter ce que s’explique à ce sujet Svetlana Gannouchkina, dirigeante du Comité de défense des droits humains “Coordination citoyenne” et spécialiste de la question.

« Aujourd’hui, un nombre incroyablement élevé de citoyens de nationalité tchétchène demandent l’asile politique en Allemagne. Les autorités allemandes m’interpellent à ce sujet, ainsi que l’ambassade d’Allemagne.” “Il y a 2 ans, je présentais un rapport en Allemagne. Pour 2010, 1000 personnes environ demandaient le statut. 400 l’ont obtenu. Dix fois moins de demandeurs qu’aujourd’hui: sur les quatre premiers mois de cette année, on en était à 5000. Aujourd’hui, on en est à 10 000. C’est pratiquement exponentiel! »

En Tchétchénie court l’information comme quoi l’Allemagne ouvrirait ses portes aux réfugiés tchétchènes, leur affecterait des terres, de l’argent. Que l’Allemagne attendrait près de 40 000 réfugiés tchétchènes.” “Je vous annonce que cela est faux. Les Allemands sont très surpris et inquiets de cette situation.” Autre question, pourquoi les gens croient aussi facilement de telles rumeurs et partent massivement de chez eux? On m’a rapporté qu’ils louent un autobus, vendent leurs habitations par rues entières, remettent leurs dernières économies à ces passeurs et partent. Pourquoi les gens font-ils cela?”

La militante des droits humains est persuadée de ce que nulle promesse ne suffit à pousser les gens à quitter leur maison, leur patrie s’ils vivent bien.

Les enlèvements continuels, les assassinats non suivis d’enquête, la peur régnant actuellement en Tchétchénie, tout cela est absolument accablant. La peur les saisit à un point tel qu’elle finit par faire partie de leur individu.” La situation y est terrible. Il n’existe aucune liberté de parole, les gens ont peur de parler… La cruauté fait rage, le droit russe ne fonctionne absolument pas, les gens ne savent pas à qui s’adresser. Tout cela parce que les autorités tchétchènes ont “carte blanche” totale pour toute sorte de violations des droits de l’homme. En Tchétchénie, c’est “Notre mère la Russie et notre petit père Poutine”, selon la formule… On ne peut discuter avec les gens qu’en chuchotant ou hors des limites de la république.” Si quelqu’un a des amis qui ont rejoint la rébellion armée, il peut être arrêté, tabassé pour qu’il avoue il ne sait quoi, et puis se retrouver en prison à vie. »

Poursuivre la mission de Natalia Estemirova (responsable de Memorial à Grozny assassinée en juillet 2009) est aujourd’hui impossible en Tchétchénie. Les gens n’osent pas dire leur opinion, même hors de la république…”

Russie : Les actions anti immigrants des autorités font le lit du nationalisme extrême

(Article du Nœud Caucasien du 26/08/2013)

Le racisme et la xénophobie gagnent du terrain en Russie depuis la chute de l’URSS. Des centaines de milliers de personnes originaires du Caucase russe et d’Asie centrale vivent et travaillent dans les grandes villes russes pour échapper à la misère dans leur région d’origine. Cet été la campagne municipale pour l’élection du maire de Moscou a mis en exergue un prétendu problème d’immigration cause de tous les maux et a laissé le champ libre à des groupes informels se donnant comme mission la lutte contre l’immigration « clandestine ».

La campagne anti immigrants lancée en Russie a été initiée par les autorités fédérales dans le but de détourner l’attention du public des problèmes quotidiens et de renforcer leur influence politique, affirment les intellectuels interrogés par le Nœud Caucasien. Le Nœud Caucasien a signalé que le 21 août des militants russes des droits de l’homme ont diffusé un appel invitant  les intellectuels russes à se prononcer clairement contre la campagne anti immigrants illégaux lancée dans le pays.

Selon Maryam Yandieva, une philologue et une militante pressentie pour le Prix Nobel de la paix en  2005,  la composante anti immigrants de la société russe est connue depuis longtemps. « Parfois le processus s’accélère en provoquant la mort de personnes innocentes et ensuite retombe. Le gouvernement russe s’est discrédité par ses actes depuis 1992, après le nettoyage ethnique des Ingouches en Ossétie du Nord et les deux guerres tchétchènes [où le racisme préexistant a été largement utilisé pour faire accepter le conflit] », affirme avec conviction Me Yandieva. Selon elle, ce qui se passe maintenant peut correspondre à du nettoyage ethnique. « C’est une couverture idéale pour les nationalistes. Malheureusement la désignation d’un ennemi commun a tendance à créer un système étatique stable ».

La campagne anti immigrants a été manifestement lancée par les autorités, déclare le professeur Yavuz Akhmadov,  docteur en histoire et spécialiste du Caucase. Il compare la situation politique et sociale actuelle avec celle du temps où les Juifs étaient persécutés ou encore du temps des guerres de Tchétchénie et remarque que moins il y a d’informations objectives disponibles sur les habitants du nord Caucase plus il est facile de cultiver un sentiment d’hostilité envers les immigrants. Les média qui attisent les haines ont une grande influence sur l’opinion publique.