Archive | mai 2013

Tchétchènes: l’Europe, Terre promise…

Un article de Mairbek Vatchagaev 

Eurasia Daily Monitor Volume: 10 Issue: 43
07.03.2013 – The Jamestown Foundation

Traduit par le Nouvelles de Tchétchénie (No.60 – Avril 2013)

L’exode massif des Nord-Caucasiens vers l’Europe se poursuit toujours, préoccupant à la fois les autorités régionales du Caucase du Nord et les pays de l’Europe occidentale. Alors qu’en 2000, au début de la seconde guerre en Tchétchénie, seuls les Tchétchènes se trouvaient parmi les réfugiés, aujourd’hui, un pourcentage significatif d’entre eux proviennent d’Ingouchie et du Daghestan. Ce qui se comprend, étant donné la situation extrêmement volatile dans ces républiques, minées par la violence et les nombreuses violations des droits humains.

En Occident, les organisations sont profondément préoccupées par les kidnappings et les disparitions des gens dans le Caucase du Nord. Les Tchétchènes de souche restent, parmi les réfugiés en provenance du Caucase du Nord, le groupe le plus important. Selon des sources non confirmées, de 2010 à 2012, environ 60 000 personnes ont quitté la Tchétchénie pour aller en Europe. Ce chiffre circule sur le Net et s’appuie sur des données du ministère des Affaires étrangères russe. Ce chiffre est considérable, étant donné qu’environ 100 000 Tchétchènes vivaient déjà en Europe occidentale auparavant. A elle seule, la diaspora tchétchène en France peut être évaluée à 30 000 personnes. D’importantes diasporas tchétchènes se trouvent en Autriche (25 000), en Belgique (17 000), en Allemagne (12 000), etc.. Même le Danemark accueille déjà un millier de réfugiés. Quant à la Norvège, des dizaines de milliers de Tchétchènes y vivent.

En Europe occidentale, on s’inquiète du caractère musulman des Tchétchènes, de ce qu’il pourrait y avoir parmi eux des éléments radicaux. Cependant, on constate généralement qu’une grande majorité de ces Tchétchènes adhèrent à un islam modéré. Il est vrai que, dans la presse européenne, on rapporte ça et là l’arrestation de radicaux. Le 1er mars, par exemple, les polices française et espagnole ont arrêté plusieurs Tchétchènes dans la banlieue parisienne. Les suspects pourraient être en lien avec une organisation terroriste démantelée en août dernier dans le sud de l’Espagne. Parallèlement, les autorités européennes rabotent peu à peu les applications aux demandeurs d’asile nord caucasiens du statut de réfugié. Selon le journal Die Presse, pendant de nombreuses années, le statut de réfugié a principalement concerné les Tchétchènes. Aujourd’hui, le nombre de décisions favorables est passé de 94% à 31% depuis 2010…

Tous les réfugiés n’ont certes pas été persécutés pour leurs idées séparatistes ou pour avoir combattu pour la justice. De fait, un pourcentage significatif des demandeurs du statut de réfugié sont des gens qui recherchent un meilleur avenir pour leurs enfants. Cela a pour effet de rendre les choses plus compliquées pour recevoir ce statut. Ainsi, l’Allemagne, en 2012, a accordé seulement 240 statuts de réfugié à des Tchétchènes, chiffre contesté par des organisations russes de défense des droits.

Les autorité tchétchènes (pro-Russe) à Grozny ont tenté d’empêcher les Tchétchènes d’émigrer en Occident et ont entrepris une campagne de discréditation des Tchétchènes vivant en Europe. Les émissaires de Grozny se rendaient en Europe pour tenter de convaincre les gouvernements européens que la situation dans le Caucase du Nord était normalisée. En outre, les autorités tchétchènes (pro-Russe) aimeraient établir un réseau de représentants officiels dans les pays occidentaux, mais ils n’ont pu réaliser leur projet du fait de l’opposition des pays européens […].

La dégradation de la situation pour les réfugiés tchétchènes s’est traduite, en Autriche notamment, par des renvois en Russie. De telles décisions des autorités autrichiennes alarment à juste titre la communauté tchétchène, l’amenant à protester publiquement. Les autorités de ce pays, pour se justifier, ont essayé de présenter les Tchétchènes comme des gens qui s’adaptent médiocrement à la vie en Occident. Svetlana Gannouchkina, une figure réputée de la défense des droits de l’homme, rejette cette vision totalement fallacieuse. En fait, les réfugiés tchétchènes s’intègrent rapidement à la société occidentale […].

Selon une étude sur les étudiants en Tchétchénie, les deux tiers des jeunes ne voient pas leur avenir dans la république et préfèrent la quitter pour vivre à l’étranger. Ces attitudes illustrent de manière cinglante le fait que la situation réelle dans la région évoque une zone de guerre et incite les familles à fuir les abus sans fin contre les droits de l’homme régnant en Tchétchénie et ailleurs.

Du bon usage politique des attentats

Selon Reuters, Vladimir Poutine lors de sa séance annuelle de questions-réponses le 25 avril dernier a donné son opinion sur un partenariat Etats-Unis-Russie :

Ce jour-là, il s’est abstenu de critiquer les États-Unis pour leur incapacité à empêcher le double attentat de Boston, alors que Moscou avait signalé dès 2011 l’un des deux suspects, Tamerlan Tsarnaev, à Washington. Il en a tout de même profité pour défendre l’emploi de la force au Nord-Caucase, dénoncé par les organisations de défense des droits de l’homme.

« Nous avons toujours dit que l’action était nécessaire, et pas seulement les paroles. Maintenant, deux criminels ont prouvé la justesse de notre thèse », a-t-il dit, en prônant un renforcement de la coopération en matière de sécurité entre la Russie et les États-Unis alors qu’approchent les Jeux olympiques d’hiver de Sotchi en février.

« Si nous joignons véritablement nos efforts, nous empêcherons de tels coups et nous ne souffrirons pas de telles pertes », a jugé Vladimir Poutine.

Au nom de la sécurité nous remarquons que Vladimir Poutine simplifie à l’extrême une situation complexe à l’aide de quelques mots qui attirent le consensus et rapproche artificiellement des situations très différentes. Nous nous souvenons que peu après son arrivée au pouvoir et alors qu’il était très critiqué par les pays occidentaux pour la manière dont il avait lancé la guerre en Tchétchénie en cautionnant les massacres et les tortures il avait retrouvé une sorte de respectabilité en amalgamant l’attaque du 11/09 aux USA et les combats dans le Caucase. Maintenant alors que l’enquête sur l’attentat de Boston commence à peine il en tire déjà des conclusions au point de présenter un ennemi qui serait commun aux États-Unis et à la Russie et plus largement au monde occidental afin que personne ne lui pose plus de questions sur les graves manquements aux droits de l’homme commis en Tchétchénie et le blanc seing laissé à un tyran.

Un Islam sur mesure

L’article qui suit nous présente un Islam sur mesure : un Islam différent qui se voudrait plus authentique et qui a été promu au moment de l’arrivée de Kadyrov au pouvoir, comme un marqueur entre la société russe et l’idéologie wahhabite. Où l’on voit qu’une république russe régit la pratique religieuse et se sert des femmes pour asseoir son pouvoir.

Un voile sur la Tchétchénie 

(Article de Marie Jégo dans le Monde du 26.04.2013)

Certaines le portent et d’autres pas, c’est selon, mais, pour éviter les ennuis, la plupart des femmes mettent le foulard en Tchétchénie. Depuis 2010, Ramzan Kadyrov, l’homme lige du Kremlin dans la République musulmane de la Fédération de Russie, a imposé aux femmes de se couvrir la tête. Dès le primaire, les petites écolières doivent être couvertes, tandis que les jeunes filles et les femmes mariées sont fortement incitées à l’être aussi quand elles se promènent dans la rue, vont au cinéma ou entrent dans les bâtiments officiels de l’administration tchétchène.

Pas besoin de légiférer, la parole du numéro un tchétchène a suffi, relayée par une campagne d’intimidation. De juin à septembre 2010, plusieurs jeunes femmes qui se promenaient dans les rues de Grozny tête nue ont été attaquées au pistolet à peinture. Le plus souvent, les attaquants étaient des membres des forces de sécurité de Ramzan Kadyrov. Celui-ci s’est exprimé sur cette question lors d’une interview télévisée en juillet 2010, expliquant que les femmes visées « méritaient » d’être traitées ainsi et qu’il aurait fallu « remettre un prix » à leurs agresseurs. L’avertissement a été entendu. Rares sont désormais celles qui se risquent à sortir sans un morceau de tissu sur la tête. A l’exception de ces fillettes que l’on aperçoit sur l’une des photographies avec de gros nœuds de tulle blanc dans les cheveux, des écolières russes non concernées par la mesure.

A l’époque soviétique, quand la pratique religieuse était réprimée, les femmes mariées avaient coutume de porter un petit foulard discret. Avec le démembrement de l’URSS en 1991, les moeurs s’étaient relâchées et, au final, chacune faisait à sa guise. Récemment, des ateliers de « mode islamique » ont fleuri à Grozny, où le hidjab fait tourner quelques têtes. Des revues de mode donnent la « tendance » : longue robe évasée à la taille ou moulante, mais c’est plus risqué. Le cou, les bras et les jambes doivent impérativement être couverts, les escarpins sont forcément vertigineux, le foulard se porte serré et agrémenté de strass, de perles ou de dentelle. En tête, Medni, la première dame tchétchène, présente désormais les collections de sa maison Firdaws aux Emirats arabes unis.

Musulmane, fortement attachée à ses valeurs traditionnelles, la Tchétchénie a perdu une bonne partie de sa population entre 70 000 et 100 000 personnes pour une population estimée en 1989 à 1,2 million au moment des deux guerres (1994-1996 et 1999-2004) qui ont opposé l’armée russe aux rebelles indépendantistes. Quand la paix est revenue, la pratique religieuse s’est renforcée.

Face à la persistance d’une insurrection islamiste dans toute la région, les dirigeants ont encouragé un renouveau islamique qu’ils contrôlent. Grozny possède désormais sa grande mosquée, son université islamique, son institut de médecine traditionnelle où des exorcistes font sortir les « mauvais esprits » des corps en récitant des versets du Coran. Point trop n’en faut. « Avoir recours à des sorciers et des charlatans n’apportera pas la sérénité, et c’est interdit par l’islam », a expliqué Ramzan Kadyrov le 11 février.