Archive | mars 2013

Memorial et Amnesty perquisitionnées à Moscou

Depuis quelques jours des nouvelles inquiétantes nous parviennent de Moscou : appliquant une loi récente des perquisitions mettent en cause le rôle des ONG et la place des droits de l’homme dans le pays. En ce qui concerne Memorial, première à être perquisitionnée, nous rappelons que cette ONG est née à l’époque de la dissidence a permis à l’époque de la Perestroïka à des milliers de familles de connaître le sort de leurs disparus, déportés et a eu un grand rôle en Tchétchénie en défendant les droits d’une population brutalisée.

Communiqué de l’Association des Amis de Memorial en France (AAMF) :

« Le 21 mars 2013, une « inspection » a eu lieu dans les locaux de Mémorial à Moscou, comme, d’ailleurs, dans plusieurs autres ONG de Russie : il s’agit clairement d’une campagne organisée.

Des représentants du parquet, de l’inspection des impôts et du ministère de la Justice se sont présentés dans les locaux de Memorial, vers midi (heure de Moscou). En même temps qu’eux sont arrivés deux journalistes de NTV sont arrivés, chaine de télévision connue pour ses films de propagande, visant à discréditer l’opposition russe. Memorial a appelé la police qui a fait sortir les journalistes. Ceux-ci auraient passé l’essentiel de la journée dans une voiture garée à côté de Memorial. L’inspection a duré environ huit heures. Puis, les inspecteurs sont repartis avec plus de 600 pages de documents photocopiés. Dans la grande tradition de la propagande soviétique des années 70, ce sujet s’intéresse surtout aux liens financiers qui existeraient entre Memorial et les Etats-Unis. L’inspection pourrait donc avoir pour but de trouver des éléments permettant d’accuser Memorial d’être un « agent de l’étranger », conformément à la loi récemment votée. »

De même, selon Reuters, le 25 mars, une perquisition a été effectuée aujourd’hui dans les bureaux moscovites d’Amnesty International, l’organisation de défense des droits de l’homme dénonçant une nouvelle campagne de harcèlement de la part des autorités russes.Depuis son retour au Kremlin en mai, le président Vladimir Poutine a signé des lois durcissant le contrôle sur les organisations non-gouvernementales, en particulier celles qui bénéficient de financements étrangers.

Le Kremlin dit vouloir lutter contre l’espionnage au profit de puissances étrangères, mais les opposants à Vladimir Poutine accusent ce dernier de vouloir étouffer toute contestation. Les Etats-Unis, le Conseil de l’Europe et Amnesty ont dénoncé la semaine dernière une série de perquisitions visant des ONG russes, dont Memorial, la plus ancienne association de défense des droits de l’homme du pays.

 

La mobilisation se poursuit autour d’une famille tchétchène, installée à Segré (49)

La France renvoie des Tchétchènes en Russie depuis peu de temps. Sans doute considère-t-on que la situation est normalisée en Tchétchénie, cependant des citoyens français réagissent par leur mobilisation face à ce qui n’est qu’une opération de communication : nous avons nous-mêmes à Lyon de nombreux témoignages de Tchétchènes arrivés ici parce qu’ils craignent encore et toujours pour leur vie.

Voici une synthèse de différents articles de Ouest-France sur la situation à Segré :

Depuis le mois de décembre 2012, un comité de soutien s’est constitué pour défendre une famille venue de Tchétchénie, entrée clandestinement en France en 2009, installée à Segré (Maine et Loire) depuis 2010 mais menacée d’expulsion.

Jean-Noël Gaultier, conseiller régional (PS) avait même pris la plume pour écrire au ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, en lui demandant de traiter le dossier avec bienveillance.

Pourtant, la préfecture a estimé que la famille a « épuisé l’intégralité des recours administratifs permettant d’obtenir le statut de réfugiés. Par ailleurs, ils ne remplissent pas les conditions justifiant une admission exceptionnelle au séjour au regard de la circulaire du Ministre de l’Intérieur du 28 novembre 2012, qui requiert notamment 5 ans au moins de présence sur le territoire et la maîtrise élémentaire de la langue. La famille doit donc désormais quitter le territoire français. »

Cinq silhouettes colorées ornent désormais les portes de la sous-préfecture de Segré. Comme les cinq membres de cette famille tchétchène, arrivée à Segré en 2010 et aujourd’hui sous le coup d’une OQTF, une obligation de quitter le territoire français, délivrée par la préfecture.

La famille vit dans l’angoisse, celle d’être arrêtée et d’être transférée au centre de rétention de Rennes, étape finale avant un retour au pays. « Mais ils ne sont pas isolés. » Les parents d’élèves ont déposé à la sous-préfecture une lettre, signée par 90 parents, pour exprimer leur souhait de voir les deux enfants tchétchènes poursuivre leur scolarité, à Segré. Sandrine Braud, présidente de l’association des parents d’élèves des écoles Dolto et Fontaine, en lit des passages. Elle y parle de « voisins, de citoyens. De l’intérêt de l’enfant qui doit primer », elle évoque leur souhait de « se reconstruire, être en sécurité. »

Ce samedi 16 mars, on fêtait un « anniversaire » particulier place de la République de Segré. Pour la dixième fois depuis le 12 janvier 2013, les adhérents et amis du comité de soutien à la famille tchétchène ont à nouveau tourné autour de l’îlot central. Brandissant des pancartes et offrant aux passants la possibilité de signer pétitions et livre d’or, les membres du collectif poursuivent leur mobilisation.

« Le 13 mars, il devait y avoir un recours devant le tribunal administratif, qui a été reporté à deux semaines. Et compte tenu de la situation politique et militaire de leur pays, la famille menacée d’expulsion doit éviter d’y rentrer », a expliqué Roland Briend, du collectif.

La journaliste d’investigation russe Elena Milashina : la menace totalitaire

(Interview de Sandra Titi-Fontaine pour Infosud 05/03/2013)

Elena Milashina est journaliste d’investigation au quotidien indépendant Novaya Gazeta, où elle a pris la suite de sa mentor et ancienne collègue Anna Politkovskaïa, assassinée en 2006.

Tribune des droits humains : En quoi la récente loi encadrant les ONG russes restreint le travail des défenseurs des droits humains ?

Elena Milashina : Il s’agit plutôt d’un faisceau de plusieurs lois votées depuis l’été dernier par la Douma (le parlement russe) qui s’attaque clairement à nos libertés. Et ce, suite aux manifestations populaires de 2011 qui ont été humiliantes pour le régime.

Le texte le plus litigieux oblige toutes les ONG qui reçoivent des financements d’un autre pays et ont des activités politiques à se déclarer comme « agent de l’étranger ». De nombreuses ONG voient ainsi leur budget limité. Ce texte nous muselle aussi, médias indépendants, car il sanctionne la diffamation. Bien sûr, les contours de cette loi sont très flous. Nous n’avons pas encore d’exemple concret sur la manière dont elle sera appliquée. Même le Ministère de la justice, chargé de sa mise en œuvre, ne sait pas comment l’utiliser.

Vous enquêtez surtout sur la Tchétchénie. Quelles sont les difficultés rencontrées par la société civile sur place ?

Nous avons maintenant affaire à un régime complètement totalitaire à Grozny. Sous les ordres du président pro-russe Ramzan Kadyrov, le gouvernement tchétchène contrôle la vie des citoyens dans les moindres détails. Kidnappings, tortures, meurtres… Depuis l’assassinat en 2009 de mon amie Natasha Estemirova et d’autres défenseurs des libertés ou de journalistes, la société civile a été complètement détruite : impossible de travailler là-bas. Plus personne n’ose enquêter de peur d’être tué. La limite la plus importante que je me fixe dans mes articles est de toujours préserver la sécurité de mes sources.

Vous avez été sauvagement agressée en 2012 à Moscou. Ne craignez-vous pas pour votre vie ?

Du moment que vous essayez de faire éclore la vérité, personne dans ce pays n’est en sécurité. Et je suis consciente de cela. Cependant, je n’ai pas changé grand-chose à mon quotidien : je rentre toujours chez moi par mon chemin habituel, sans garde du corps ni rottweiller. Le seul moyen de protéger des activistes ou des journalistes comme moi, serait que le gouvernement enquête sur ces agressions et punisse les coupables. Mais d’ordinaire, les ennemis des journalistes sont tous des amis de Poutine. Dans le cas de l’assassinat de Natacha, les enquêteurs et moi-même savons très bien qui sont les vrais commanditaires. Les preuves accusant des terroristes tchétchènes ont été falsifiées, je l’ai prouvé dans plusieurs articles. Mais tant que Kadyrov sera président de la Tchétchénie et Poutine celui de la Russie, je doute que les vrais responsables soient inquiétés.

Vous dites souvent que la Tché­tchénie n’est qu’un avant-goût de ce que sera la Russie de demain.

Ce qui se passe là-bas arrive ensuite irrémédiablement chez nous. A commencer par les violations massives des droits humains qui ont débuté en Tchétchénie avec la guerre, puis se sont répandues dans toute la Russie. Surtout la torture pratiquée à grande échelle, qui est maintenant devenue banale dans tous les commissariats russes, pratique « ordinaire » ramenée du front tchétchène par nos soldats et policiers.

Existe-t-il un mouvement de journalistes indépendants en Russie ?

Non, je ne crois pas, du moment que notre organisation professionnelle – qui fédère pourtant des milliers de journalistes – n’est pas très active quand le gouvernement essaie de nous censurer. Pour moi, l’espoir vient plutôt des réseaux sociaux comme Twitter. Un nombre grandissant de Russes n’ont plus aucune confiance dans les médias officiels et cherchent les informations sur Internet ou dans certains médias indépendants. Je me rends compte que les gens me croient, parce que je travaille à la Novaya Gazeta.

Une tragédie planifiée

 (d’après Nouvelles de Tchétchénie de février 2013)

La déportation totale des Tchétchènes et des Ingouches hors de la terre de leurs ancêtres, le 23 février 1944:

Le 17 février 1944, le camarade Béria communiquait à Staline que les préparatifs de l’opération “Tchétchévitsa” (“Lentille”) d’expulsion des populations tchétchènes et ingouches étaient achevés. Il s’agissait d’évacuer 300 000 civils en 8 jours. Les 150 000 restants, habitant les zones montagneuses, le seraient les 4 jours suivants. Dans l’impossibilité d’accomplir cet ordre pour certains villages isolés par la neige, Béria ordonna de raser ceux-ci après avoir massacré leurs habitants. 700 civils furent brûlés vifs à Khaïbakh, entre autres horreurs. A l’automne 1944, Staline fit arrêter les 17 500 Tchétchènes-Ingouches qui combattaient au front. Sous le prétexte de la collaboration avec les Nazis des Tchétchènes et des Ingouches! A l’issue de cette déportation, selon les chiffres du NKVD de l’URSS, quelques 145 000 exilés moururent, en route ou dans les camps d’Asie centrale. Le tiers de toute la population…

Cet événement épouvantable qui n’a épargné aucun tchétchène n’est presque pas évoqué dans les médias. Cependant 68 ans après, ça et là, de petits groupes de personnes concernées tiennent à commémorer cet événement dramatique. A Albi, le Comité Tchétchénie défend les réfugiés tchétchènes venus demander le droit d’asile en France et régulièrement menacés d’expulsion. Ils ont décidé de commémorer la déportation le 23 février dernier tout en dénonçant la situation actuelle.

Albi, «Il faut régulariser les Tchétchènes».

(Un article de Alain-Marc Delbouys, la Dépèche du midi publié le 23/02/2013)

«Une chaîne de solidarité tarnaise réunit 1 200 € chaque mois pour assurer la subsistance de ces quatre familles, mais cela a assez duré.» Le collectif tarnais de soutien aux Tchétchènes espère qu’avec le nouveau gouvernement et la nouvelle préfète, Josiane Chevalier, le changement, ça va être maintenant. Ses militants le rediront lors d’un rassemblement, ce samedi à 15 heures, place du Vigan. Ils demandent la régularisation de 21 Tchétchènes, demandeurs d’asile, qui ont épuisé en vain tous leurs recours, mais dont le souhait de rester en France est justifié selon leurs amis tarnais. Même si Depardieu n’y voit que du feu, la vie sous la férule du dictateur Ramzam Kadyrov n’est pas redevenue normale : «Il y a des exactions (enlèvements, tortures, meurtres). On ne peut renvoyer là-bas ces Tchétchènes qui seraient menacés», plaident Guy David et Antoinette Gomez-Casagrande, deux porte-paroles. Place du Vigan, on commémorera la déportation des Tchétchènes en 1944, peuple déjà martyrisé sous Staline et on entendra de la musique tchétchène, en espérant que ces airs portent jusqu’à la préfecture.