Archive | octobre 2012

Tout va bien en Tchétchénie?

Deux actualités très différentes nous frappent en ce moment à propos de la Tchétchénie. Gérard Depardieu va souhaiter un bon anniversaire à Razman Kadyrov en toute conscience de son acte ; plusieurs Tchétchènes sont actuellement en voie d’être expulsés de France vers la Russie, l’un d’entre eux s’étant opposé à son embarquement purge une peine d’un mois de prison tout en étant toujours sous le coup d’une mesure d’expulsion.

Ces évènements d’apparence si disparates vont pourtant dans le même sens, celui de l’acceptation de la propagande visant à nous faire croire que la situation en Tchétchénie est normalisée. Pourtant c’est le même dictateur qui dirige avec un  pouvoir absolu ce pays. Des pressions sont exercées sur certains Tchétchènes en Europe de l’Ouest pour les pousser à revenir eu pays (cf l’assassinat d’Israelov à Vienne). La justice est toujours impuissante à retrouver les auteurs de milliers d’assassinats et de centaines de disparitions, la corruption est généralisée, des lois étrangères mêmes à celles de la Russie sont appliquées (obligation du port du foulard pour les femmes fonctionnaires, incitation à la polygamie…). Continuent de fuir ceux dont la vie est en danger. C’est une grande lâcheté que de continuer à refuser de voir la situation réelle de cette région (nous sommes certains que les services diplomatiques du gouvernement rendent compte de la situation locale). Comment peut-on renvoyer des demandeurs d’asile dans un contexte pareil ?

De la Tchétchénie à Moscou, la jeunesse gâchée de Zara Mourtazalieva

Article de Marie Jégo dans le Monde du 13.09.2012

Agée de 29 ans, Zara Mourtazalieva a déjà passé huit années de sa vie derrière des barreaux. Elle vient juste d’être libérée de la colonie pénitentiaire IK-13 de Potma en Mordovie. Elle viendra à Paris le 17/10/12 avec Zoia Svetova, la journaliste d’opposition et auteur d’un livre dont elle est l’héroïne : « Les innocents seront coupables: Comment la justice est manipulée en Russie ».

Montée à Moscou de sa Tchétchénie natale en 2003, Zara voulait étudier. Elle s’inscrit alors à l’université en cours du soir, travaille dans une compagnie d’assurances la journée. Musulmane pratiquante, elle se rend souvent à la mosquée du quartier de Prospekt Mira, où elle se lie d’amitié avec deux jeunes Russes, Anna Koulikova et Daria Voronova, récemment converties. Ses amies lui présentent bientôt un policier influent, Saïd Akhmaev, membre de la brigade de lutte contre le crime organisé. Elle cherche un logement, Saïd a ce qu’il faut, une chambre gratuite dans un foyer du ministère de l’intérieur. La jeune femme saute sur l’occasion.

Quelques mois plus tard, le 4 mars 2004, elle est interpellée. Au début, elle croit à une simple vérification d’identité. A l’époque, la guerre fait encore rage en Tchétchénie. Les Tchétchènes n’ont pas bonne presse. La police effectue des contrôles au faciès, la population, méfiante, voit en chaque Caucasien un terroriste potentiel. Il est vrai que Moscou a essuyé plusieurs attentats meurtriers, les gens sont à bout. On vit dans la hantise des « veuves noires », ces Caucasiennes qui ont perdu leur frère ou leur mari dans la guerre et se font sauter au milieu d’une foule avec une ceinture d’explosifs.

Zara sait très bien tout cela. Elle a troqué son foulard traditionnel et sa jupe trop longue, révélateurs de son origine honnie, pour une tenue plus moderne. Sur le chemin du commissariat de l’avenue Vernardskovo, elle ne se fait pas trop de souci, elle n’a rien à se reprocher.

L’interrogatoire commence par une prise d’empreintes. Zara demande à aller aux toilettes pour se laver les mains. Lorsqu’elle revient, son sac à main a doublé de volume. A ce moment précis, la fouille commence. Les policiers sortent du sac 186 grammes de trotyle, un explosif.

Le piège se referme. Elle apprend bientôt que ses deux amies russes ont déposé contre elle, la décrivant comme l’agent recruteur d’un réseau terroriste. Elle espère que son ami policier la défendra mais il s’est volatilisé. Elle apprendra par la suite que l’homme a obtenu du galon après son arrestation et qu’il est le chef d’orchestre de son affaire. L’acte d’accusation évoque la préparation d’un attentat terroriste prévu « à un moment indéterminé avec des complices indéterminés ». Des photos anodines du centre commercial Okhotnyi Riad, que l’accusée avait soi-disant l’intention de faire exploser, sont exhibées comme pièces à conviction.

L’unique élément tangible du dossier, c’est l’explosif dont la provenance n’a jamais pu être établie… Et pour cause, il n’en reste plus une seule miette, envolé… Selon l’explication officielle, toute la matière aurait été dépensée en « tests » pendant l’enquête. Le jour du procès, coup de théâtre, ses deux amies russes reviennent sur leurs témoignages. La juge Marina Komarova balaie leurs arguments d’un revers de main. Pour finir, Zara Mourtazalieva est jugée coupable d’avoir eu l’intention de fomenter un attentat. Verdict : huit ans de réclusion.

L’affaire a ému les défenseurs russes des droits de l’homme qui ont placé Zara sur la liste des prisonniers politiques remise à l’ex-président Dmitri Medvedev en 2011. Zoïa Svetova, visiteuse de prison, sera une des rares à se rendre au parloir de l’IK-13 deux ou trois fois par an pour remonter le moral de la prisonnière. Elle en est sûre : « L’affaire a été fabriquée de toutes pièces. » […]

Zara va purger l’ensemble de sa peine à la prison des femmes de Potma, à 450 kilomètres à l’est de Moscou. […]

« Vivre et oublier », répète-t-elle mécaniquement quand on lui demande ce qu’elle compte faire. La question de sa réhabilitation la tourmente. « En Russie, vu l’état du système judiciaire, c’est peu probable », soupire-t-elle. Ses espoirs reposent désormais sur la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) où son dossier est en attente. Depuis l’entrée de la Russie au Conseil de l’Europe (en 1998), 40 000 plaintes en provenance de ce pays ont été instruites par les juges de Strasbourg.

Anna Politkovskaïa, une journaliste libre à en mourir

Extraits d’un article d’Amélie Garcia publié le 06/10/2012 sur JOL Press (article disponible ici)

Ce dimanche 7 octobre marquait le sixième anniversaire de l’assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaïa. Le 15 juillet 2009, c’était au tour de Natalia Estemirova de l’organisation Mémorial d’être retrouvée assassinée. Les enquêtes piétinent. Rien n’a changé en Tchétchénie selon les défenseurs des droits de l’homme qui travaillent sur le terrain et qui dénoncent des intimidations exercées par le président Ramzan Kadirov.

Difficile, voire impossible, d’être une journaliste « honnête » en Russie sous Vladimir Poutine. Pari relevé par Anna Politkovskaïa, engagée pour le respect des droits de l’homme, qui n’a jamais hésité à dénoncer les atrocités de son gouvernement, quitte à recevoir des menaces, et finalement à en perdre la vie.

Novaïa Gazeta, ou la lutte pour la vérité

En 1999, Anna Politkovskaïa décide d’écrire pour le journal en ligne Novaïa Gazeta. Créé en 1993, le tabloïd trihebdomadaire a pour vocation de dénoncer les problèmes de la société russe. Un objectif qui colle à la perfection à ceux de la journaliste, engagée dans une lutte acharnée pour le respect des droits de l’homme.

La Tchétchénie, son combat

Son principal combat : la Tchétchénie, où elle enchaîne les reportages pour montrer l’horreur de la situation. Consciente que c’est un sujet tabou sous Vladimir Poutine, elle n’hésite pourtant pas aller au fond du problème. Elle explique ainsi : « Plus d’un million de troupes russes ont été envoyées en Tchétchénie. Ils ont pris de très mauvaises habitudes : « Je vole si je veux. Je tue si je veux, je viole si je veux ». » Honteuse que de telles exactions soient commises avec le soutien des contribuables russes (dont elle fait partie), elle s’attache à filmer les horreurs sur le terrain pour rendre une forme de justice et de visibilité à ce peuple maltraité.

Anna Politkovskaïa a pleinement conscience de la gravité de la situation tchétchène. Elle tente, par sa voix journalistique, de montrer à ceux qui la lisent, que ces personnes, « qui vivent dans des conditions drastiquement différentes », qui « survivent à peine », sont en fait des Russes au même titre que les autres. Pourtant, elle dénonce un génocide et insiste sur le caractère xénophobe de la décision de Vladimir Poutine d’y faire la guerre et d’y décimer la population.

Elle sait que ses opinions la placent dans une situation très risquée. Mais si elle dit essayer de ne pas y penser, les menaces de mort qui lui sont adressées sont nombreuses, et elle sait que chacune de ses prises de parole attise un peu plus la colère du gouvernement à son égard. Elle s’estime même « miraculée » de ne pas avoir été tuée dès ses premiers reportages.

Cet état de grâce ne dure malheureusement pas, et Anna Politkovskaïa est assassinée dans la cage d’escalier de son immeuble le 7 octobre 2006. Partout, les témoignages de tristesse se font entendre, et tous regrettent la flamme de liberté qui s’éteint dans la nuit noire russe. La presse s’indigne, le meurtre de la journaliste a clairement été commandité par le Kremlin . Mais celui-ci dément toute implication dans l’affaire. Vladimir Poutine appellera même à trouver les coupables.

En matière de justice ou de journalisme, personne n’est libre de faire son travail en toute objectivité en Russie, comme l’explique Anna Politkovskaïa elle-même.

La mort d’Anna Politkovskaïa est le symbole d’une presse qu’on fait taire lorsqu’elle dérange. Reporters Sans Frontières dénonce encore aujourd’hui, en 2012, des assassinats de journalistes à travers le monde. A croire que les hommes n’accepteront jamais d’être placés face aux atrocités dont ils sont responsables.

A voir et à écouter également, l’émission Chronique des droits de l’homme sur RFI et l’article de TV5 Monde (cliquer sur les liens pour accéder aux articles en question).

Des dates à ne pas manquer en octobre

5ème journée du Réseau Samdarra

Santé mentale, précarité, demandeurs d’asile et réfugiés en Rhône-Alpes. Récits et paroles de migrants en quête d’asile

Quels enjeux ? Quels effets sur la sante mentale ?

Le 18 octobre 2012, Amphi Descartes à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon (15 parvis René Descartes).

Tchétchénie – Logiques de violence et expérience de guerre

Paris les 22-23 octobre 2012 à l’auditorium de la BULAC – 65 rue des Grands Moulins, Paris 13 (M° Bibliothèque François Mitterrand)

Offensive contre les ONG civiques et humanitaires en Russie

Alors que de nouvelles lois compliquent l’action des ONG russes, voici deux exemples de la même volonté :

Une journaliste de l’édition russe du magazine américain Esquire, auteure d’une enquête sur des crimes en Tchétchénie, a été convoquée et interrogée mardi 4 septembre par le service fédéral de sécurité, le FSB, au motif de divulgation d’informations secrètes.

« Svetlana Reïter a été interrogée à la Loubianka [le siège du FSB] à propos de son enquête qui divulguerait des informations sur des enlèvements en Tchétchénie », a écrit mardi le magazine sur son compte Twitter.

La journaliste a précisé à la radio Echo de Moscou que les enquêteurs l’avaient interrogée avant tout sur ses contacts avec le chef de l’ONG russe Comité contre la torture, Igor Kaliapine, principale source de sa publication, et auquel le FSB reproche d’avoir divulgué des informations sur des enquêtes en cours.

Pratique d’enlèvements et de tortures dénoncée

L’article, paru en août 2011, dénonce la pratique d’enlèvements et de tortures par les forces de l’ordre dans la petite république du Caucase russe, exposant plusieurs cas relatés par le Comité contre la torture.

Les défenseurs des droits de l’homme dénoncent depuis des années des exactions, enlèvements et tortures commis en toute impunité par les forces de l’ordre en Tchétchénie. Ravagée par deux guerres successives avec les forces russes depuis 1994, la république est depuis 2004 sous le contrôle de Ramzan Kadyrov, président tchétchène soutenu par Moscou, qui se vante d’avoir maté la rébellion indépendantiste avec ses milices redoutées.

(Le Monde.fr et AFP le 04/09/2012)

La Russie, qui a décidé de fermer les bureaux de l’USAID à Moscou, a accusé mercredi les Etats-Unis d’utiliser cette agence d’assistance pour tenter de peser sur la vie politique russe et l’issue des élections. L’aide de l’USAID aux associations russes représentait environ 50 millions de dollars par an. Parmi les groupes russes qui seront les plus affectés par cette mesure figure Golos, qui surveille le déroulement des élections, et Memorial, une association de surveillance du respect des droits de l’homme. Transparency International, qui traque les affaires de corruption, pourrait également être concernée.

(Le Nouvel Observateur le 19/09/2012)