Les affres de la diaspora tchétchène

Cette diaspora, arrivée au début des années 2000 après les guerres traumatisantes avec la Russie, a vu son image se dégrader fortement depuis les incidents de l’été à Dijon et l’assassinat, plus récemment, du professeur d’histoire Samuel Paty.

Confinement oblige, une table de pique-nique le long de la Seine, à mi-chemin entre la Brie et le Gâtinais, fera l’affaire pour discuter. Djamboulat Souleimanov y installe sa large stature, la jambe droite un peu étirée sur le côté pour ménager un genou raide. Une vieille blessure avec laquelle cet ancien commandant militaire tchétchène compose, souvenir d’un passé qu’il évoque à grands traits : ses études en histoire à l’université de Grozny, achevées à la veille de la première guerre qui a opposé ce petit territoire du Caucase à majorité musulmane à la Russie, en 1994 ; son engagement à la tête d’un bataillon de 280 combattants ; sa nomination si brève – six mois à peine – comme ambassadeur en Malaisie d’une Tchétchénie indépendante tout aussi éphémère ; une deuxième guerre, encore plus meurtrière, qui débute en 1999 alors qu’il commence à peine à enseigner. Et finalement, la fuite.

A l’époque, Djamboulat Souleimanov n’est en sécurité nulle part. Ni au Qatar, qu’il quitte après l’assassinat d’un compatriote opposant, ni à Bakou, en Azerbaïdjan, où il doit changer d’appartement chaque jour. Alors, ce sera l’Europe, en l’occurrence la France, où il débarque avec son épouse et ses cinq enfants en 2006, profitant d’une escale à Roissy.

Cette année-là, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) recense 1 798 dossiers russes, « composés aux trois quarts de Tchétchènes ». Dans son rapport, l’organisme public relève leurs « craintes tant à l’égard des autorités fédérales russes que des forces de sécurité locales contrôlées par Ramzan Kadyrov ». En 2007, l’année où M. Kadyrov est installé au pouvoir en Tchétchénie par Vladimir Poutine, Djamboulat Souleimanov obtient le statut de réfugié en France.

Deux de ses enfants étudient aujourd’hui à la Sorbonne, en lettres et en philo, sa grande fierté. Mais, à 48 ans, ce chauffeur VTC est de nouveau inquiet. Il y a d’abord eu cette série de meurtres d’anciens indépendantistes ou de Tchétchènes tombés en disgrâce aux yeux de Grozny à travers l’Europe – en Autriche le 4 juillet, à Lille en janvier, à Berlin en août 2019. La peur s’est avivée. L’Europe n’offre plus la sécurité tant espérée.

Lourd héritage

Puis deux événements de nature très différente sont venus entacher l’image de la diaspora en France : l’intervention musclée, en juin, de plusieurs de ses membres dans des quartiers populaires à Dijon et à Nice, tout d’abord. L’assassinat en octobre, ensuite, du professeur Samuel Paty par un jeune radicalisé en région parisienne, Abdouallakh Anzorov, arrivé en France à l’âge de 6 ans. Ce drame, deux ans après une attaque au couteau commise par un autre jeune Tchétchène à Paris (un mort), a laissé la communauté tétanisée.

 « Nous avons perdu beaucoup de temps », soupire Djamboulat Souleimanov. Créée à Strasbourg en 2017, l’association Bart Marsho (« unité et liberté »), qu’il a présidée avant de passer récemment le relais, affichait l’ambition de structurer la représentation des Tchétchènes en Europe et de lutter contre l’extrémisme parmi les jeunes. Les dissensions internes, et surtout le manque de moyens, n’ont pas permis d’atteindre ces buts. « Les quartiers et l’Internet sont devenus un gros problème pour nous », confie l’ex-combattant en butant sur les mots, plus à l’aise en russe, la langue dominante des réfugiés.

Cette diaspora récente, encore méconnue et peu organisée, compterait entre 40 000 et 60 000 membres à travers l’Hexagone, dont 16 000 avec le statut de réfugiés en 2019, chiffres imprécis faute de statistiques « ethniques ». Jeunes et anciens, Français ou en attente de le devenir, ils ont en commun une histoire tragique : les massacres perpétrés par l’Empire russe lors de la colonisation de la région au XIXe siècle, la déportation de toute la population en Asie centrale sous Staline, une, puis deux guerres contre la Russie avec leur cortège d’horreurs qui ont perduré bien au-delà de l’arrêt officiel des combats, en 2000, avant que ne s’instaure le régime implacable de Ramzan Kadyrov sous le contrôle de Moscou. Un héritage lourd, importé à Strasbourg, Paris ou Nice, où les réfugiés se sont établis, pour la plupart dans des quartiers dits « sensibles ».

Trois cents d’entre eux seraient enregistrés dans le fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT). Une proportion plutôt faible. Ce qui n’a pas empêché la polémique, dès les violences de cet été, de s’emballer autour d’un « problème tchétchène », selon l’expression de Jean-Luc Mélenchon, donnant ainsi corps à des clichés tenaces. En plein débat présidentiel face à Lionel Jospin, en mai 1995, Jacques Chirac avait cité de mémoire un poème de Lermontov transformé en berceuse, « que tous les petits Russes ont entendu, et qui disait : “Mon petit, dors. Le grand méchant Tchétchène est en train d’aiguiser son couteau et ton papa veille.” » « C’est une vieille, vieille affaire, l’affaire de Tchétchénie », avait conclu l’ancien président.

Rattrapés par l’histoire

Les Caucasiens ont une réputation de violence, véhiculée par la littérature russe, et entretenue, il est vrai, par leur goût immodéré pour les sports de combat, en particulier le MMA (mixed martial arts). Cette réputation leur a surtout permis de trouver du travail dans le domaine de la sécurité, comme vigiles ou videurs, notamment dans les boîtes de nuit de la Côte d’Azur.

A Dijon, il a suffi de quelques échanges sur WhatsApp pour qu’une centaine de Tchétchènes, venus de France, voire de Belgique ou d’Allemagne, organisent une expédition punitive contre des habitants du quartier des Grésilles d’origine maghrébine accusés d’avoir brutalisé un jeune de la diaspora. Au même moment, à Nice, d’autres bagarres éclataient, non pour se partager le marché de la drogue, se sont insurgés les Tchétchènes, mais pour mettre fin à la violence liée au trafic de stupéfiants dans leur quartier. Comme s’ils ne comptaient que sur leur propre force pour se faire entendre.

« Cette unité de façade qui s’est manifestée à Dijon n’aide pas la société française à les considérer autrement que comme une communauté, déplore Anne Le Huérou, maître de conférences à l’université Paris Nanterre, et spécialiste des études russes et postsoviétiques. Surtout, cela ne dit rien de leur parcours d’intégration plutôt réussi. »

 « Pendant une très brève période, les Tchétchènes ont connu ce qu’était un Etat digne de ce nom, mais nous avons surtout survécu aux efforts de l’Etat soviétique, puis russe, pour nous détruire, alors, pour beaucoup d’entre nous, l’Etat est un ennemi », tente d’expliquer Adam Tsami, 49 ans. Installé à Paris, où il travaille dans un centre d’hébergement d’urgence tout en poursuivant un master 2 en études politiques à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, il a suivi le même parcours traumatique, la guerre, les convois de blessés qu’il accompagnait en Azerbaïdjan, la fuite en Malaisie puis au Kirghizistan, où ses parents avaient vécu des années auparavant en déportation. Mais là non plus, la sécurité n’était pas au rendez-vous. « Quatre fois, Poutine a annoncé l’amnistie, et malgré ça, “ils” sont venus me voir. » Ce n’est qu’en 2011 qu’Adam Tsami a pu gagner la France. Où, depuis peu, il a le sentiment que l’histoire le rattrape.

De Grozny, Ramzan Kadyrov surveille tout, se mêle de tout. Il sème la terreur en Tchétchénie, où les disparitions et les arrestations arbitraires n’ont jamais cessé, comme à l’extérieur. Son satisfecit accordé au comportement des Tchétchènes à Dijon jugé « correct », et ses interventions contre les caricatures de Charlie Hebdo, son instrumentalisation de la religion ont de quoi glacer. « Dans notre Parlement élu en 1991, la seule année où les élections ont eu lieu dans des circonstances normales, il n’y avait pas un islamiste, pas un seul », souligne Adam Tsami. Puis, ajoute-t-il, des salafistes étrangers sont arrivés pendant les guerres, « et maintenant, c’est une islamisation soufie [pratique religieuse de l’islam sunnite dominante en Tchétchénie] ». Il y a, par-dessous tout, les « infiltrés » de Kadyrov, ces émissaires, contraints ou volontaires, dont il a fallu apprendre à se méfier en France même.

« Ecoutez les vieux »

Seda, 22 ans, implore sa mère de ne plus commenter sur les réseaux sociaux les discussions sur leur terre d’origine. Elle-même préfère taire son nom de famille. Fille d’un chef militaire connu, cette étudiante en droit des affaires se souvient de l’Ingouchie, territoire mitoyen de la Tchétchénie qui a accueilli des milliers de réfugiés, dont elle et sa famille. Puis il y a eu Istanbul et enfin Paris, ou plutôt sa banlieue, dernière étape abordée avec l’obsession d’apprendre au plus vite le français.

Fine, le teint pâle sous des cheveux ramenés sur la nuque, la jeune femme s’exprime, depuis le décès de son père l’an passé, en tant qu’aînée d’une fratrie de quatre enfants : « Il ne faut pas nous voir comme des gens qui se plaignent. Chacun a une histoire lourde derrière soi, mais les Tchétchènes travaillent, les femmes comme les hommes. » Pour Seda, les caricatures de Charlie Hebdo sont un « irritant » qui n’a pas empêché la famille d’aller rendre hommage aux victimes des attentats de janvier et novembre 2015 – « Mon père y tenait. » « Jusqu’à présent, enfin récemment, l’image des Tchétchènes était plutôt positive, on arrivait à se fondre dans la masse, soupire-t-elle, mais depuis Dijon, je ne me sens plus tellement la bienvenue. »

A Nice, Chamil Chamkhanov, 31 ans, partage ce sentiment. « J’ai passé toute ma scolarité ici, précise cet entraîneur de MMA avec l’accent chantant du Sud, le collège, le lycée, l’université, et au bout de toutes ces années, j’en suis à me demander : est-ce que c’est une bonne idée de dire que je suis d’origine tchétchène ? J’ai la même carte d’identité que quelqu’un comme Onfray, la grande différence, c’est qu’il suffit que je dise : “La liberté d’expression oui, mais” pour que la perception change. » Les heurts survenus dans le quartier des Liserons couvaient, selon lui, devant l’impuissance de la police. « On nous a accusés de vouloir reprendre le marché, mais nous n’en voulons pas ! Ceux qui, parmi nous, empruntent ce chemin sont rares, parce que c’est la honte pour toute la famille. » L’avocat niçois Paul Sollacaro abonde : « Ils ne sont quasiment jamais impliqués dans les affaires de stups, c’est très périphérique. »

« Depuis dix ans que je les défends, ajoute ce pénaliste, je peux vous dire que ce sont des gens d’une loyauté extrême, liés par une culture commune, un passé difficile. Ce ne sont pas des pleurnichards, et j’essaie souvent d’expliquer, peut-être parce que je suis moi-même corse, qu’ils doivent lutter contre une image dégradée. » Comme tous les lieux de culte actuellement, la chambre de prières, dans le centre de Nice, que dirige Baskhan Magamadov, l’un des rares imams tchétchènes de France, est fermée. Lui-même réfugié depuis 2004, il répète aux jeunes : « Ecoutez les vieux. » « Avec notre mentalité, notre éducation, on ne peut pas avoir deux visages, et l’Europe nous a bien accueillis », poursuit-il, sans cacher son inquiétude. Des tags hostiles sont apparus dans divers quartiers, et pas seulement à Nice, où l’on a pu lire : « Nos frigos sont vides, merci les Tchétchènes ! »

L’imam voit aussi monter le risque du refus d’accorder l’asile à ceux, nombreux, qui n’ont pas encore reçu ce précieux sésame, voire son retrait pour d’autres sur lesquels plane un soupçon de radicalisation. Pascale Chaudot le confirme. Il y a vingt ans, le Comité Tchétchénie, qu’elle pilote – une association fondée par des intellectuels et des militants –, aidait les arrivants à traduire leur récit pour l’Ofpra. Aujourd’hui, il intervient pour éviter des expulsions.

Par Isabelle Mandraud, Le Monde, 10/12/2020

Pendant ce temps, en Tchétchénie…

Des actes de terreur se succèdent rapidement. Nous sommes encore en train de réfléchir à ce qui s’est passé avec  ce jeune tchétchène radicalisé. André Markowicz, visiblement ému, a communiqué une analyse rapide. Nous vous donnons son avis :

Le beau jeune homme que vous voyez — parce qu’il n’est pas vieux du tout, malgré sa barbe blanche, — c’est Salah Mejiev, le grand mufti de Tchétchénie et une des personnes les plus proches de Ramzan Kadyrov qui impose aux Tchétchènes une terreur et une oppression encore jamais vues dans leur histoire, terreur qui utilise l’islam tout en prétendant se battre contre Daesh et les islamistes whahhabites. Salah Mejiev se réclame, dit la page officielle du gouvernement tchétchène qui le présente, de l’héritage d’un homme réellement extraordinaire, de l’un des grands religieux tchétchènes du XIXe siècle, Kunta Hadji Kichiev, qui fut l’un des premiers penseurs de la résistance non-violente à l’invasion russe (ce qui ne l’empêcha pas d’être arrêté, longuement enfermé et de mourir en exil, au fin fond de la Russie, en 1868), et d’aucuns pensent qu’il fut l’un de ceux dont Tolstoï s’inspira pour sa doctrine de la non-violence, laquelle, comme on sait, inspira à son tour son grand admirateur et celui qui se revendiquait comme son disciple, Gandhi). Bref, tout ça pour dire qu’il y a religieux tchétchène et religieux tchétchène et que, celui qui nous occupe, sa doctrine de la non-violence paraît quelque peu extensible. (Et, oui, j’ai oublié de vous le rappeler, mais le papa de Ramzan Kadyrov, Akhmat, était lui aussi grand mufti de Tchétchénie.)

Mais, donc, Salah Mejiev n’est pas n’importe qui. Quand il parle, ce n’est pas lui qui parle, c’est Kadyrov. Et, comme vous savez peut-être, la Tchétchénie est, de facto, un pays indépendant à l’intérieur de la Russie. Les lois russes n’y sont que nominales (et je ne parle pas de la très large autonomie dont la Tchétchénie jouit légalement). Il y a que Kadyrov fait chez lui et hors de chez absolument ce qu’il veut, et que Poutine ne lui fait jamais aucun reproche et ne lui fixe jamais aucune limite. Ce sont les sbires de Kadyrov qui sont généralement chargés des exécutions des opposants — quand on les exécute avec des balles, comme Politkovskaïa et Nemtsov. (Quand il s’agit de poison, là, c’est un autre service.) Et il y a une espèce de pacte très étrange, entre Poutine et Kadyrov, pacte dans lequel Kadyrov se proclame un « fantassin de Poutine », prêt pour lui « à toutes les missions » et par lequel Poutine a délibérément sacrifié toute une population, et l’intégrité d’un pays qu’il proclame défendre, à une meute d’assassins.

On a l’impression que Kadyrov est le portrait de Poutine dans ce qu’il est vraiment, pas dans l’image policée qu’il tente de donner au monde.

Bref, tout ça pour dire que le grand mufti de Tchétchénie a, sur son compte instagram (oui, parce qu’il a un compte instagram comme tout un chacun — sauf moi), fait une déclaration que je vous traduis en respectant, si je puis dire, autant que possible le style :

« Macron, poursuivant (sic) les opinions libérales occidentales sur tout ce qui est lié à la sphère spirituelle de la vie de la société s’est écarté très loin des valeurs de l’humanité. Macron — c’est le visage de l’Occident où les valeurs traditionnelles sont inacceptables, a fortiori l’Islam. Au lieu de condamner les actes provocateurs du professeur qui s’est fait tuer en comprenant parfaitement ce qu’il faisait en essayant de souiller l’honneur du plus grand homme jamais créé par le Tout-Puissant Allah, Macron a commencé son agression vouée d’avant à l’échec contre l’Islam.

De plus, il a donné l’ordre de suspendre les caricatures du plus grand des humains, le Prophète Muhammad sur tous les bâtiments officiels du territoire de son pays. Cela n’est pas simplement un acte irresponsable qui passe toutes les limites morales et éthiques, mais c’est une attaque délibérément et précisément planifiée contre l’Islam et toute la société musulmane, attaque qui peut se traduire par de nouvelles victimes.

Macron, en offensant notre Prophète, tu offenses tous les Prophètes (qu’ils reposent en paix) et toutes les religions. Macron, tu es la créature la plus humiliante (sic), l’ennemi du Tout-Puissant Allah, l’ennemi de tous les musulmans, qui n’as aucune base et valeur morales (resic). Macron, en toi et tes semblables se révèle l’essence du véritable terrorisme et de l’extrémisme qui a grandi sur les pseudo-valeurs occidentales du multi-libéralisme et de la permissivité totale. Que le Tout-Puissant te terrasse et tu n’échapperas pas à la Colère du Créateur. Vous allumez de vos mains les guerres entre les nations et les religions. je vois comme vous poussez sciemment les musulmans à des actes de provocation en faisant d’un professeur fou un « héros national ».

Ce texte est donc signé par « le Conseiller du Président de la République de Tchétchénie, Mufti de la République de Tchétchénie, Salah Hadji Mejiev. »

Et donc, pour cet homme-là, le « professeur s’est fait tuer en comprenant parfaitement ce qu’il faisait en essayant de souiller l’honneur du plus grand homme jamais créé par le Tout-Puissant Allah ». C’est lui, c’est Samuel Paty qu’il fallait condamner.

Un tel texte n’a pas pu être publié sans, au minimum, l’autorisation de Kadyrov, c’est-à-dire, sans l’autorisation de Poutine. Je ne dis pas « sur ordre », je dis sans que Poutine le sache. Parce que, comme cette publication a été reprise dans la presse russe, Poutine, de toute façon, l’a lue, et, s’il ne l’a pas fait enlever (il aurait suffi d’un coup de téléphone à Kadyrov), c’est que, d’une façon ou d’une autre, il l’approuve. — Et, là, nous revenons sur un autre pacte, plus secret, plus complexe encore, — celui qui lie Poutine à Erdogan, qui, à grand renfort de meetings « spontanés » (vous avez une photo de ses supportrices dans sa campagne contre Macron, visiblement), se pose comme le porte-parole d’un islam agressé par les méchants occidentaux.

Bon, me direz-vous, tout ça, ce sont vos élucubrations. Poutine n’a rien à voir là-dedans, et c’est vrai qu’il ne faut pas provoquer ni insulter le Prophète. Et néanmoins, il y a là des menaces très précises, et très circonstanciées, et la France ferait bien de demander quelques explications à qui de droit. Pas au mufti, bien sûr.

André Markowicz, post sur son compte Facebook le 28/10/2020

Y a-t-il « un problème avec la communauté tchétchène » en matière de radicalisation, comme l’affirme Jean-Luc Mélenchon ?

Le leader de La France insoumise a tenu des propos controversés après l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine. Si la radicalisation islamiste au sein de la diaspora tchétchène apparaît bien dans les radars des services de renseignement, elle n’est pas surreprésentée.

« Face au terrorisme islamiste, il faut répondre de manière très précise. Il y a clairement un problème avec la communauté tchétchène en France. Les Tchétchènes qui ont une activité d’islamisme politique sur les réseaux sociaux doivent être retrouvés et expulsés. » Cette déclaration de Jean-Luc Mélenchon, dimanche 18 octobre, sur LCI, a mis le feu aux poudres. Le leader de La France insoumise commente alors l’attentat de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), commis deux jours plus tôt par Abdouallakh Anzorov. Ce jeune de 18 ans d’origine tchétchène a décapité Samuel Paty, un enseignant qui avait montré des caricatures du prophète Mahomet à ses élèves, avant d’être tué par les forces de l’ordre.

Une radicalisation pas forcément liée à ses origines

Si son entourage tente de minimiser ses propos depuis, affirmant même que le député des Bouches-du-Rhône les regrette, ils ont scandalisé l’association Les Tchétchènes d’Europe, qui appelle à porter plainte contre Jean-Luc Mélenchon. Pour autant, cette diaspora est-elle surveillée par les services de renseignement français ? A l’heure actuelle, l’enquête n’a pas encore permis d’établir les conditions dans lesquelles ce jeune homme originaire d’Evreux, inconnu des services de renseignements, s’est radicalisé. Ni si cette radicalisation et ce passage à l’acte s’inscrivent dans un contexte, une mouvance, voire un réseau liés à ses origines.

Le compte Twitter sur lequel il a revendiqué l’assassinat, photo à l’appui, s’intitulait @Tchetchene_270. Selon Mediapart, Abdouallakh Anzorov y avait laissé transparaître son ancrage dans la religion et « probablement dans le jihad » depuis plusieurs mois et plusieurs signalements Pharos avaient été effectués. Du côté de sa famille, ses proches placés en garde à vue – dont ses parents, son grand-père et un de ses frères – évaluent sa radicalisation à une période qui varie de six mois à un an, d’après Le Monde. Abdouallakh Anzorov, décrit comme un garçon solitaire, discret et amateur de sports de combat, est né à Moscou en 2002 et est arrivé en France à l’âge de 6 ans. Il a obtenu le statut de réfugié, par l’intermédiaire de ses parents en 2011 et venait de décrocher, à sa majorité, un titre de séjour d’une durée de dix ans.

Des chefs de guerre qui font allégeance à Daech 

« L’important n’est pas où il est né, mais où, quand et comment il a été converti à une idéologie terroriste que la Russie condamne, bien sûr, sous toutes ses formes », a fait valoir Sergueï Parinov, un porte-parole de la représentation russe à Paris, auprès de l’agence Tass. « Sa trajectoire est en France et en ligne, sur le web », avertit de son côté Aude Merlin, professeure de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles et spécialiste de la Russie et du Caucase.

« Le regard des Tchétchènes de France vers la Tchétchénie est alimenté par plusieurs facteurs : c’est la patrie, en tant que pays d’origine, qu’ils observent aussi comme foyer de leur langue, et dont ils tentent d’analyser le régime politique. »

C’est difficile d’établir des liens clairs entre ce qui se passe en Tchétchénie, ce qu’ont vécu leurs parents ou grands-parents, et une identification religieuse.Aude Merlin à france info

Cette petite République à majorité musulmane a connu une histoire sanglante, rythmée par deux guerres d’indépendance dans les années 1990 et 2000 et une islamisation de la résistance qui a débouché, en 2007, sur la création d’un émirat du Caucase. Bien qu’affiliés à Al-Qaïda, ses chefs de guerre ont rejoint le groupe Etat islamique en 2014. Une allégeance qui a pu avoir une dimension économique. « Les combattants avaient un revenu, alors que dans le Caucase nord, le taux de chômage était exorbitant et la corruption inouïe », analyse Aude Merlin. 

Entre 30 000 et 65 000 Tchétchènes en France

Les attentats islamistes commis par des Tchétchènes dans d’autres pays, dont la France, sont-ils nécessairement liés à cette histoire ? La question s’est déjà posée lorsque Khamzat Azimov, une jeune de 20 ans de nationalité française, né en Tchétchénie, a tué un passant et blessé plusieurs autres le 12 mai 2018 dans le quartier de l’Opéra à Paris. Sans antécédent judiciaire, ce jeune homme originaire de Strasbourg, abattu par les policiers, était fiché S et inscrit au fichier des signalement pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT) depuis 2016. Il faut « se méfier de toute explication unicausale, mécaniste, linéaire, qui relierait les événements en Tchétchénie à l’acte commis », mettait en garde Anne Le Huérou, également spécialiste du Caucase, sur France Culture.

Il y a plusieurs dizaines de milliers de Tchétchènes en France actuellement et on ne peut pas dire qu’il y ait un terrorisme tchétchène en France et en Europe.Anne Le Huérou sur France Culture

Il n’existe aucun chiffre officiel sur le nombre de Tchétchènes présents en France, la Tchétchénie n’étant pas reconnue comme un pays souverain. Selon l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), le Caucase du Nord représente 60% des demandes d’asile russes, les requêtes provenant essentiellement de Tchétchènes et de Daghestanais. Fin 2019, on comptait environ 16 000 ressortissants russes réfugiés en France. Mais les estimations des spécialistes oscillent entre 30 000 et 65 000 Tchétchènes résidant en France, si l’on ajoute ceux qui n’ont pas de papiers et ceux qui ont obtenu la nationalité d’un autre pays européen (selon la procédure dite Dubin) mais qui vivent en France.

Parmi les 8 000 fiches toujours actives au sein du FSPRT, figurent « un certain nombre » de personnes d’origine tchétchène, « pas plus que la moyenne des individus », a indiqué sur france info Laurent Nuñez, désormais coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme. Selon le Centre d’analyse du terrorisme, 300 individus tchétchènes seraient fichés au FSPRT, soit autour de 3%. Leur proportion était plus importante dans le contingent des jihadistes qui quittaient la France pour rejoindre la Syrie : ils étaient « 7 à 8% », selon des chiffres communiqués en 2016 par Patrick Calvar, alors directeur de la DGSI, devant la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.

Du crime organisé au fondamentalisme religieux 

« J’avais en 2015-2016 des informations selon lesquelles un certain nombre de catégories se radicalisaient plus que d’autres au sein de la nation. Parmi ces catégories, il y avait les Tchétchènes », a assuré sur France Inter l’ancien ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve. Figurent-ils parmi les 231 étrangers fichés au FSPRT que les autorités françaises souhaitent expulser ? Sollicité par france info, le ministère de l’Intérieur a répondu que ces données n’étaient pas publiques. 

En juin, les projecteurs s’étaient braqués sur la diaspora tchétchène en France à l’occasion d’une série d’affrontements à Dijon. Une note du service de renseignement criminel de la police judiciaire, que France Télévisions a pu consulter, dressait alors un bilan du « crime organisé tchétchène » et de ses « mutations ». On peut y lire que « bien que les liens entre le terrorisme et la criminalité tchétchène demeurent opaques, il apparaît que certains membres de cette criminalité sont connus pour leur appartenance à la mouvance indépendantiste tchétchène ou pour leur fondamentalisme religieux ». Les policiers identifient deux types de profils :

Des individus nés dans les années 1980 appartenant à la mouvance indépendantiste et de jeunes majeurs, radicalisés et proches des thèses jihadistes. Le service de renseignement criminel de la police judiciaire dans une note

Ils relèvent que « la grande majorité des départements français enregistrent la présence de Tchétchènes titulaires d’une fiche S pour des motifs de radicalisation ».

Aude Merlin évoque ce « clivage générationnel au sein des familles, avec une ancienne génération laïcisée, soviétisée, qui ne considère pas que l’islam doive être le viatique d’une société, et la jeune génération, qui, ne trouvant pas sa place, est attirée par les sirènes absolues de ce discours » islamiste radical. Un clivage qui n’est toutefois pas spécifique à la diaspora tchétchène. « Ce problème de radicalisation, il peut toucher tout le monde en France, abonde auprès de france info Chamil Albakov, président de l’association Tchétchènes d’Europe. Personne n’est à l’abri, avec des individus qui dérivent et trouvent des arguments fous pour tuer des gens, commettre des choses affreuses. »

Catherine Fournier, France Télévisions le 21/10/2020

A Berlin, l’ombre du Kremlin dans un procès pour meurtre

Les pays européens sont confrontés à ce sujet qui les implique frontalement : comment réagir à des attaques venant de Russie sur des personnes cherchant refuge sur leur territoire. La France également devra trouver la manière de défendre tous ceux à l’égard desquels elle remplit la mission de protection que les textes internationaux qu’elle a signés exigent d’elle. Il en va de la tranquillité de réfugiés qui vivent dans l’angoisse. 

Le procès du meurtre de l’ancien combattant tchétchène Zelimkhan Khangoshvili en août 2019, qui démarre mercredi, pourrait permettre d’établir un lien direct entre le suspect russe, Vadim Krasikov, et Poutine.

Le procès qui s’ouvre mercredi à Berlin contre le Russe Vadim Krasikov permettra aux Allemands de prendre conscience d’une chose : Vladimir Poutine ne mène pas seulement une guerre en Syrie, en Tchétchénie ou en Ukraine mais aussi sur le sol allemand. Pour le procureur fédéral chargé des affaires de terrorisme, Peter Frank, il est clair que c’est le Kremlin qui a commandité, le 23 août 2019, l’exécution par balle, au cœur de Berlin, de l’ancien combattant tchétchène Zelimkhan Khangoshvili. Il affirme détenir des preuves accablantes qui permettent de mettre en cause directement les plus hautes instances de l’Etat russe.

Vadim Krasikov est accusé d’avoir tiré sur Zelimkhan Khangoshvili alors qu’il circulait à bicyclette dans un parc très fréquenté de la capitale. Selon le parquet, il a tiré une première fois à distance avec son silencieux, avant d’achever sa victime par deux balles à bout portant dans la tête.

Alors qu’il comptait rejoindre Moscou en avion le lendemain depuis Varsovie, Krasikov a été arrêté par la police non loin du lieu du crime. Il était arrivé dans l’Union européenne par l’aéroport Paris-Charles-de-Gaulle. Selon le magazine Der Spiegel, certains indices indiquent qu’il appartiendrait à une unité spéciale du ministère russe de l’Intérieur.

«Cruel» et «sanguinaire»

Zelimkhan Khangoshvili, tué en plein jour à seulement 2 kilomètres de la chancellerie, était un ancien commandant de la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000). Il disposait d’une nationalité géorgienne. Qualifié de «cruel» et de «sanguinaire» par Poutine, il était pisté en Allemagne par des services secrets russes depuis son arrivée en 2016 comme demandeur d’asile. La thèse de l’acte de vengeance pour des faits qui remontent à vingt ans est donc privilégiée.

L’affaire est jugée particulièrement grave par Berlin car il s’agirait du premier assassinat commandité par l’Etat russe sur le sol allemand. Bien que la réaction de Berlin dans cette affaire ait été mesurée (renvoi de deux diplomates), elle a provoqué une césure dans les relations germano-russes. Angela Merkel a souhaité attendre dans cette affaire que la justice rende sa décision pour envisager une quelconque riposte.

«Violences sans scrupule»

Fin août, la tentative d’empoisonnement à l’arme chimique (Novitchok) du principal opposant politique de Poutine, Alexeï Navalny, est venue aggraver les relations germano-russes. Bien que les faits n’aient pas eu lieu sur le territoire allemand, cette nouvelle affaire a obligé Berlin à changer de stratégie. Pour montrer qu’elle avait pris cette fois les choses très au sérieux, la chancelière est allée personnellement rendre visite à Alexeï Navalny sur son lit d’hôpital à Berlin où il était venu se faire soigner début septembre. «Ce régime agressif défend ses intérêts en utilisant une violence sans scrupule», a condamné Annegret Kramp-Karrenbauer, la ministre de la Défense.

Depuis, le gouvernement allemand réfléchit avec ses partenaires européens à une riposte adéquate pour ne plus s’en tenir au simple renvoi de diplomates. L’arrêt définitif de la construction du gazoduc Nord Stream 2, un projet géostratégique de Vladimir Poutine, reste une sanction économique envisageable.

Une chose est sûre : Berlin a perdu patience face aux démentis de Moscou et pas seulement à cause de l’annexion de la Crimée, de la guerre en Syrie ou du règlement pacifique dans l’impasse en Ukraine. Les Allemands veulent mettre un terme à la guerre que Poutine a engagée sur leur propre sol.

Fausses identités

Selon les services de renseignement, les espions russes auraient intensifié leurs activités ces dernières années en Allemagne en agissant sous de fausses identités comme l’a fait Krassikov. Les Allemands ont identifié en mai le responsable des cyberattaques dévastatrices contre l’assemblée fédérale (Bundestag) en 2015. Il s’agirait d’un ancien soldat russe de 29 ans contre lequel le parquet a lancé un mandat d’arrêt international. Les hackers russes piratent depuis des années les données dans les ministères mais aussi dans les sièges de partis ou de fondations politiques.

Berlin est également exaspéré par la propagande russe qui vise à diviser la société allemande sur des thèmes sensibles comme les réfugiés. Moscou a répandu volontairement des rumeurs sur les réseaux sociaux ou sur RT, la chaîne internationale russe d’informations accusée par une bonne partie de la classe politique d’être un organe de propagande visant à déstabiliser l’Allemagne.

Stéphane Roland Intérim à Berlin le  6 octobre 2020

Les autorités russes nient toute responsabilité dans la disparition du résident tchétchène Movsar Umarov

Movsar Umarov a disparu en juillet. Sa mère et son frère convaincus qu’il a lui a été fait un mauvais sort ont sollicité la Cour Européenne des Droits de l’Homme (CEDH). Les conséquences malheureusement inopérantes sont décrites dans cet article.

En réponse aux questions de la Cour européenne des droits de l’homme, la Russie a déclaré que Movsar Umarov n’avait pas été conduit dans les bureaux des forces de l’ordre en Tchétchénie et n’était pas soumis à des mauvais traitements de la part des forces de l’ordre. Les défenseurs des droits humains considèrent que les explications ci-dessus ne sont pas convaincantes.

Le « Caucasian Knot » a rapporté que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) examine la question des mesures de sécurité spéciales appliquées à Movsar Umarov, un résident de Tchétchénie, dont la fuite lors d’une opération spéciale a été annoncée par les forces de l’ordre.

La mère de Movsar Umarov (Eset Umarova) a déclaré que son fils avait été arrêté pour avoir regardé le blog vidéo dirigé par Tumso Abdurakhmanov, un critique populaire des autorités tchétchènes. Elle aurait appris par des voies non officielles que les forces de l’ordre avaient tenté, par le biais de menaces de longues peines d’emprisonnement, de le forcer à dénoncer des militants. Ensuite, elle a appris que son fils s’était enfui. Elle a laissé entendre que Movsar avait été victime d’une exécution extrajudiciaire.

La  CEDH a posé aux autorités russes des questions sur la question de savoir si Movsar Umarov était détenu, pour quels motifs et où il séjournait actuellement.

Le 25 septembre, Mikhail Galperin, représentant de la Fédération de Russie à la Cour européenne des droits de l’homme, a annoncé que Movsar Umarov n’avait pas été détenu par des forces de l’ordre tchétchènes et n’avait été conduit dans les bureaux d’aucun organe de répression. Selon la déclaration de M. Galperin, Movsar Umarov n’a pas été maltraité par les autorités.

Le « Comité contre la torture » (CaT) n’est pas d’accord avec M. Galperin.  Jusqu’à présent, aucune vérification du témoignage n’a été effectuée sur place avec la participation de la mère de Movsar Umarov et de son frère, qui peuvent témoigner comment et dans quelles circonstances ils ont vu Movsar sur le territoire des ‘Neftepolk’ (régiment du pétrole), et qui des policiers ou des combattants de la Garde nationale de Russie étaient sur place. À propos de ce qui précède, nous ne pouvons pas considérer les explications des autorités russes comme convaincantes et continuerons d’insister sur l’application de la «règle 39», a déclaré Dmitry Piskunov, chef de la branche nord-caucasienne du CaT, cité dans le post d’aujourd’hui sur le site Web de l’organisation des droits de l’homme.

Rappelons que les défenseurs des droits de l’homme ont demandé à la Cour EDH d’appliquer la «règle 39», qui permet d’exiger de la Fédération de Russie des mesures provisoires pour trouver le lieu de résidence de Movsar Umarov, ainsi que des garanties pour sa libération et sa sécurité.

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/52298/

© Noeud Caucasien le 30/09/2020

Non, à la stigmatisation des Tchétchènes !

Nous avons reçu au cours de l’été des témoignages d’émotion de la part de certains Tchétchènes que nous connaissons devant la manière dont ils sont désignés tant par le ministère de l’intérieur que par le maire de Nice, M. Estrosi. Nous vous relayons le communiqué commun de la LDH et du Comité Tchétchénie et des suites de la plainte déposée contre le maire de Nice.

Communiqué commun Ligue des droits de l’Homme (LDH) et comité Tchétchénie

Ces derniers jours, les Tchétchènes se retrouvent au centre de l’attention. En effet, des incidents graves sont survenus très récemment dans plusieurs villes de France et, tout dernièrement, à Dijon et à Nice. Nos associations réaffirment leur attachement aux droits de l’Homme et elles ne cautionnent ni la violence, ni la vengeance.

Ces événements ont suscité une vague de réactions, notamment au sein des responsables politiques.

Certaines d’entre elles nous préoccupent tout particulièrement car elles émanent d’élus représentant des mouvements politiques de différentes orientations ou bien encore d’une autorité administrative.

Ainsi, le ministère de l’Intérieur déclare vouloir examiner systématiquement la possibilité d’expulser des étrangers qui seraient impliqués dans des troubles à l’ordre public. Monsieur Estrosi, maire de Nice, stigmatise l’ensemble des Tchétchènes vivant en France en évoquant « une communauté tchétchène » qui lutterait pour le monopole sur le marché du trafic de stupéfiants, le 16 juin 2020 sur BFM.TV et remet en cause la pertinence de l’octroi du statut de réfugié à cette « communauté » là. C’est également au droit d’asile que s’attaque Monsieur Quatennens, député de La France insoumise du Nord, sur France Inter, le 17 juin 2020, en mettant « à l’ordre du jour » l’expulsion des demandeurs d’asile ou des réfugiés mis en cause dans ces incidents.

Ces déclarations nous paraissent extrêmement inquiétantes pour le mépris des droits fondamentaux dont elles témoignent et pour leur caractère discriminatoire et stigmatisant à l’encontre d’une population désignée collectivement comme nuisible.

Nous demandons aux autorités françaises de dénoncer et de condamner ces déclarations. Ces propos peuvent relever d’une atteinte aux droits fondamentaux stipulés aux termes de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme et des libertés fondamentales et de l’article 33-1 de la Convention de Genève, auxquelles les exposent les expulsions et notamment celles de demandeurs d’asile ou de réfugiés. Nous leur demandons de garantir le respect de ces conventions internationales qu’elles ont signées.

Par ailleurs, nos associations rappellent que beaucoup de personnes originaires de Tchétchénie ont dû quitter leur pays au moment des deux guerres qui ont opposé la République de Tchétchénie, en quête d’indépendance, à la Russie. Ces deux conflits ont fait des dizaines de milliers de morts conduisant à une décimation du peuple tchétchène. C’est la somme des exactions commises, notamment contre les civils tchétchènes, qui a conduit ces derniers à l’exil et à chercher une protection durable dans les pays démocratiques.

Nous attirons enfin l’attention sur le fait que la République de Tchétchénie, qui fait partie de la Fédération de Russie, vit sous un régime ultra-autoritaire et très répressif, que les violations des droits de l’Homme et la répression se poursuivent dans toute la Fédération, régulièrement condamnée par la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) contraignant encore de nombreux Tchétchènes à l’exil. Est-il besoin de rappeler ce qui a été si largement documenté par tant de témoignages, d’écrits, d’images, d’analyses, de rapports : les guerres, les exactions, les détentions arbitraires, les tortures, les assassinats politiques (dont ceux, en Europe, de Zelimkhan Khangoshvili, le 23 août 2019, à Berlin, et d’Imran Aliev, le 20 janvier 2020, à Lille, pour ne mentionner que les plus récents), les humiliations publiques, filmées et diffusées sur des chaines de télévision locales et les mariages forcés ?

Paris, le 22 juin 2020

Accusé de diffamation par des Tchétchènes, Christian Estrosi entendu par la police ce mercredi

La Ligue des droits de l’homme et une cinquantaine de ressortissants tchétchènes, parfois domiciliés en Alsace, à Paris ou en Allemagne, ont déposé plainte contre le maire de Nice pour « diffamation publique à caractère raciale » fin juillet.

Leur indignation est due aux propos tenus par Christian Estrosi le 16 juin sur BFMTV. Quelques jours après de violents affrontements dans le quartier des Liserons, le maire avait affirmé que, « dans certains quartiers de France, la communauté tchétchène lutte pour avoir le monopole du marché de la drogue. »

« atteinte à l’honneur »

Les membres de cette communauté s’étaient estimés injustement montrés du doigt. Ces paroles, selon eux, constituent « une allégation ou imputation d’un fait précis, à savoir le trafic de stupéfiants, (qui) porte atteinte à l’honneur ou à la considération des personnes tchétchènes à raison de leur origine ou de leur appartenance à cette nation », dénonce la LDH,

Le maire, accompagné de son conseil Me Gérard Baudoux, a d’initiative expliqué mercredi soir qu’il avait été entendu à ce sujet à la caserne Auvare par un policier de la Sûreté départementale dans le cadre d’une enquête préliminaire..

« Le 14 juin au soir, j’ai été alerté sur un début d’affrontements par le préfet et le directeur de la police municipale. Il était clairement identifié que des ressortissants tchétchènes conduisaient une expédition punitive alors que des affrontements similaires se produisaient à Dijon, se souvient Christian Estrosi. Le 15 au matin, j’étais sur place pour rassurer une population désemparée, certaines familles affolées, traumatisées et réclamant une protection. J’ai obtenu d’ailleurs un renfort de CRS. »

il a aussi déposer plainte

« Le 16 au matin, poursuit le maire, lors d’une interview sur BFM j’ai évoqué ces violences intracommunautaires. J’ai dit clairement quie je ne pouvais tolérer de tels faits, quelles qu’en soient les causes et les raisons. Il n’est pas question pour moi de stigmatiser qui que ce soit. Je suis là pour éradiquer toute forme de violence. Nous sommes allés faire valoir le sens de mes propos et de mon action légitime. Cela me permet de dire aux Niçois qu’il il y a des choses que je combats, notamment le communautarisme. »

Le maire a précisé mercredi soir avoir reçu les jours suivants, « des milliers, voire des dizaines de milliers d’insultes, d’injures de menaces, d’intimidation… » Ce qui l’a poussé à déposer plainte à son tour. Nice Matin le 09-09-2020

« C’est les Grésilles ici, pas le Bronx » : le choc et les questions à Dijon, dix jours après la vendetta des Tchétchènes

Du 12 au 15 juin, une opération punitive menée par des Tchétchènes a fait vingt blessés dans ce quartier. Retour sur un enchaînement de violences, et sa gestion par la préfecture et la police.

« Pourquoi on était là pendant trois jours ? Parce qu’ils ont tapé un gamin, ils lui ont mis un pistolet dans la bouche, et ils ont dit : “Faites passer le message à tous les Tchétchènes.” » Rasoul Timirguiriev, 31 ans, Tchétchène arrivé en France il y a dix-sept ans et établi à Dole (Jura), a participé à l’opération punitive de Dijon, du 12 au 15 juin. Son père, dont il dit qu’il a joué un rôle de « médiateur » dans l’affaire, a été mis en examen et placé en détention provisoire. Alors face aux médias, il s’improvise porte-parole et donne sa version des faits.

Avec 150 de ses compatriotes, venus de plusieurs régions de France, mais aussi d’Allemagne ou de Pologne, il a fondu sur le quartier des Grésilles, dans le nord-est de Dijon, où plusieurs habitants d’origine maghrébine ont été molestés. Il raconte la genèse de l’expédition, comme si elle allait de soi. « On s’est réunis, et on a fait passer le message : on touche pas à un Tchétchène. » Courtois, sans la moindre colère, il tient à le répéter plusieurs fois : « On touche pas à un Tchétchène. J’espère que c’est clair pour tout le monde. »

La suite est connue. Vingt personnes ont été blessées en trois jours, dont deux grièvement, deux habitants des Grésilles : un homme qui a pris une balle dans le dos samedi 12 juin, un autre qui a perdu le contrôle de son véhicule le lendemain alors qu’il roulait à vive allure à proximité de la foule tchétchène – impossible de dire s’il avait l’intention de foncer dedans ou s’il cherchait à s’enfuir. « On n’était pas là pour tuer ni pour tabasser, assure Rasoul Timirguiriev. On n’a rien cassé, on n’a rien brûlé. On voulait juste voir celui qui avait frappé le jeune Tchétchène et qu’il s’excuse, mais ils ont pas voulu nous le livrer. »

Coups de pied et de barres de fer

Dix jours ont passé depuis le début des représailles, les Grésilles digèrent le choc, l’enquête suit son cours. Vendredi 19 juin et lundi 21 juin ont été saisis, dans les appartements et les caves du quartier, 25 cocktails Molotov, trois carabines et des sacs de cartouches, des tubes servant de lanceurs à tirs de mortier, un couteau, et quelques kilos de stupéfiants. Demeurent des interrogations. Comment une telle vendetta a-t-elle été possible ? Pourquoi n’a-t-elle pas été anticipée ou, au moins, interrompue ?

Un coquard violacé à chaque œil, et trois points de suture sur le nez, Samir sourit en montrant ses plaies : « Ça ? Je suis tombé. » Attablé avec ses amis à la terrasse d’un café des Grésilles enfin redevenues paisibles, ce grutier de 43 ans boit une gorgée de thé à la menthe. « Ça me fatigue plus qu’autre chose de parler, mais si on se tait, la vérité ne sort pas. » Alors il raconte la soirée du 12 juin qui lui a redessiné le visage. Et il ne sourit plus du tout.

« Dès qu’ils voyaient un profil arabe, ils tapaient », témoigne Samir

Ce soir-là, vers 23 h 30, des habitants paniqués débarquent au local d’une association du quartier où il joue aux cartes : « Les gars, il nous faut de l’aide, on ne sait pas qui c’est, ils sont en train de nous taper ! » Samir sort et constate qu’une « petite armée » d’hommes cagoulés s’en prend aux passants selon un critère précis : « Dès qu’ils voyaient un profil arabe, ils tapaient. » Il prend la fuite, une voiture le rattrape, la soirée se termine aux urgences : traumatisme crânien, fracture du nez, côtes fêlées.

Rachid, 37 ans et le dos toujours en vrac une semaine après les faits, a aussi fini aux urgences ce soir-là. « Huit ou dix personnes » lui sont tombées dessus à coups de pied ou de barres de fer dans le ventre, le visage, les flancs. Celui qu’il imagine être le chef de la bande l’a extirpé de là pour l’emmener à l’écart. « Il m’a dit “T’es de quelle origine ?” J’ai répondu “marocain”, et là, il m’a mis un coup de poing dans les dents, je suis tombé par terre. Il m’a dit : “Passe le message à tous tes amis les Maghrébins. Il faut pas taper nos mecs.” »

La « ratonnade », terme employé par plusieurs habitants des Grésilles, avait débuté quelques minutes plus tôt au centre-ville, sous les yeux d’une poignée de policiers impuissants et du maire (PS) en personne, médusé : « C’était hallucinant, raconte François Rebsamen. Je rentrais d’un dîner de famille et en arrivant vers la place de la République, je vois passer une centaine de types cagoulés, habillés tout en noir, avec des battes de base-ball et des manches de pioche. » Cette foule se rendait au Black Pearl, bar à chicha identifié par les Tchétchènes comme le repaire des agresseurs, eux-mêmes désignés comme étant d’origine maghrébine.

En direct sur les réseaux sociaux

Deux gyrophares seulement tournent alors au milieu de la centaine d’hommes furieux. « Les chefs des Tchétchènes sont venus voir les policiers, raconte Stéphane Ragonneau, secrétaire régional du syndicat de police Alliance. Ils leur ont dit : “On respecte la police, on ne va pas vous attaquer, ne vous inquiétez pas, mais surtout n’intervenez pas parce que ça va mal se passer.” » Le Black Pearl est mis à sac avant que l’expédition punitive ne se dirige vers les Grésilles, où les Tchétchènes reviendront à 50 le samedi soir, puis à 170 dimanche en fin d’après-midi.

« Je vais jamais voir la police, je règle mes histoires moi-même. Avec la police française, mes affaires ne sont jamais réglées », explique Rasoul Timirguiriev.

Pourquoi les Tchétchènes n’ont-ils pas encouragé leur jeune compatriote agressé à porter plainte auprès de la police, plutôt que se faire vengeance eux-mêmes ? « Je vais jamais voir la police, je règle mes histoires moi-même. Avec la police française, mes affaires ne sont jamais réglées », explique Rasoul Timirguiriev.

Parmi les habitants des Grésilles, le sentiment s’est largement répandu, à coups de rumeurs invérifiables, que la police avait laissé faire. « Le premier soir, je veux bien que les policiers aient été pris par surprise, mais les deux soirs suivants, pourquoi n’ont-ils pas empêché les Tchétchènes d’entrer dans le quartier ?, demande Rayane (le prénom a été modifié), 27 ans, né aux Grésilles. C’est de la non-assistance à personne en danger, on s’est sentis abandonnés par l’Etat. Alors les jeunes sont sortis se défendre eux-mêmes. »

Après trois soirs de représailles tchétchènes, plusieurs centaines d’habitants descendent le lundi dans les rues, rejoints par des renforts d’autres quartiers sensibles de Dijon. Alors les Grésilles s’embrasent : des voitures brûlent, de nombreuses armes à feu sont exhibées, des tirs retentissent, les caméras de vidéosurveillance sont détruites, une voiture de France 3 est prise pour cible, le tout sous l’objectif des téléphones portables qui retransmettent le rassemblement en direct sur les réseaux sociaux.

« On vous attend les Tchétchènes ! », crie la foule. Des inscriptions « Vive Poutine » et « Vive la Russie » recouvrent les murs des Grésilles, sur lesquels le préfet de Côte-d’Or, Bernard Schmeltz – rebaptisé « Bernard Kadyrov », en référence au dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov – est directement mis en cause : « Préfet assassin, police complice ! » Bernard Schmeltz, dont une centaine de personnes réclamait la démission lors d’une manifestation, samedi 20 juin à Dijon, réfute les accusations de laxisme : « Encadrer et encercler pour éviter les exactions, c’était la seule stratégie praticable. Les populations n’ont en aucun cas été abandonnées. »

Choc brutal

Les événements étaient-ils « tout à fait imprévisibles », comme l’a dit le procureur de la République de Dijon, Eric Mathais ? Une note intitulée « Tchétchènes : appel à expédition punitive à Dijon », rédigée le 12 juin par le renseignement territorial de l’Aube et révélée par Franceinfo, montre que les services spécialisés avaient senti le danger – le 11 juin, ils ont intercepté un message, sur le réseau Snapchat, rédigé par un membre de la communauté tchétchène résidant en banlieue de Troyes. Mais ils n’anticipaient une action qu’à partir du 15 juin, et non dès le 12, comme ce fut le cas. Le préfet de Côte-d’Or n’a pas souhaité commenter.

Une source policière ayant supervisé les opérations raconte : « Les deux premiers soirs, ce sont des actions “coup de poing”, on n’a pas vraiment d’info qui nous permette d’anticiper. Le troisième soir, les Tchétchènes se rassemblent en périphérie, et on ne sait pas où ils vont aller, car il y a plusieurs quartiers sensibles dans la métropole dijonnaise. C’est facile après coup de dire qu’il fallait préserver tel quartier, mais au départ, on ne le sait pas. » Cette source l’affirme : « Vu leur détermination, s’ils avaient été bloqués aux Grésilles, ils seraient allés ailleurs. Et si on avait lancé une intervention de force aux Grésilles, on courait à la catastrophe, ils se seraient dispersés, et on prenait le risque qu’ils entrent dans les immeubles pour se faire justice. Les cerner était la moins mauvaise des solutions. Visuellement, c’est désastreux, mais on a protégé les habitants du quartier. »

Ceux-ci se remettent doucement d’un choc aussi brutal qu’inédit. « Je suis là depuis 1997, c’est la première fois que je vois ça, affirme Hassan Sari, le pharmacien de la place Galilée. Quand j’ai vu les images, les voitures en feu, je n’ai rien compris. C’est les Grésilles ici, pas le Bronx ! » « C’est un quartier ouvert sur la ville, les gens viennent du centre de Dijon pour faire leur marché parce qu’il n’est pas cher, témoigne Hervé Vuillemin, enseignant à la retraite de 71 ans qui vit là depuis sept ans. Quand je rentre du centre-ville, je n’ai pas l’impression de débarquer dans un autre monde. C’est vrai qu’il n’y a pas une grande mixité sociale, je suis un des seuls résidents blancs, mais c’est un quartier paisible. Evidemment, il y a du trafic, mais on ne se sent pas du tout en insécurité. »

Le quartier apparaît toujours plus souvent que d’autres dans les pages faits divers du quotidien régional Le Bien Public – en 2017, un homme âgé de 23 ans y avait été retrouvé mort dans un parking, une histoire de trafic de drogue –, mais les choses s’améliorent. Les habitants ne veulent pas que cette histoire vienne anéantir des années d’efforts.

Quatre mises en examen

« Quand j’ai été élu maire en 2001, c’était la loi de la jungle ici, les élus de l’époque ne pouvaient pas venir parce qu’ils se faisaient caillasser leur voiture, se souvient François Rebsamen. Il n’a pas oublié non plus le jour où il a fait déménager l’Agence régionale de santé (la Drass, à l’époque) dans le quartier, dans les années 2000 : « Tous les employés portaient un t-shirt sur lequel il y avait marqué : “Nous n’irons jamais aux Grésilles”. »

A coups de millions – environ 150, estime le maire – la rénovation urbaine a détruit les longues et hautes barres d’immeubles, remplacées par de petits logements de trois ou quatre étages. Le quartier s’est aéré, la plus grande médiathèque de Dijon, divers équipements sportifs et le tramway sont arrivés, le centre-ville est à quatre stations. « J’ai vécu à Montpellier, dans le quartier de la Paillade, ça c’est une zone de non-droit, raconte Hicham (le prénom a été modifié), la quarantaine, en attendant son bus. Ici, y a l’église, la paroisse Sainte-Bernadette, les scouts qui se réunissent deux fois par an, tout se passe bien. Avant qu’il y ait une mosquée, l’église nous laissait même faire la prière dans une salle voisine ou sur le parvis. Les gens vivent globalement bien ensemble. »

Quatre membres de la diaspora tchétchène ont été mis en examen samedi – trois sont en détention provisoire – pour association de malfaiteurs, participation à un groupement en vue de la préparation de violences, et pour deux d’entre eux, violences avec la circonstance aggravante qu’elles ont été commises « en raison de l’appartenance à une ethnie, une nation ou une prétendue race ». Rasoul Timirguiriev nie tout caractère raciste aux représailles auxquelles il a participé : « On n’a rien contre les Arabes, c’est tous des frères. J’ai habité pendant neuf ans dans un quartier, je les aime, je les aimerai toujours. C’est juste qu’il y en a un qui a fait quelque chose de mal. »

L’idée, avancée dans un premier temps, d’une guerre entre communautés pour s’approprier le territoire sur fond de trafic de drogue a fait long feu. « Pour l’instant, l’origine des faits ne semble pas liée à un trafic de drogue », selon le procureur de Dijon. D’ailleurs, il n’y a d’ailleurs pas de communauté tchétchène à Dijon : une quinzaine de familles dans l’agglomération, deux dans le quartier des Grésilles, dont celle du garçon de 19 ans agressé, qui n’a pas prévu de déménager.

Zemlikhan (le prénom a été modifié), le père du jeune homme, soupire au téléphone : « Je suis vraiment fatigué de cette histoire. Je ne sais pas qui a lancé un appel aux Tchétchènes, mais vu comme la communauté est soudée, il suffit de quelques messages sur les réseaux sociaux, et ça va très vite. Pour moi, ça aurait été plus simple de laisser faire la police. » Arrivé en France en 2007 avec sa femme et ses quatre enfants, Zemlikhan a obtenu le statut de réfugié politique en 2011 : « On a quitté un endroit où il y a eu la guerre, où il y a des violences faites par les Russes. On veut juste vivre une vie normale. »

Henri Seckel(Dijon, envoyé spécial)le Monde le 23/06/2020

Avec le temps on en sait plus sur les évènements de Dijon, c’est pourquoi nous avons souhaité vous communiquer cet article du Monde.

France: tensions inédites à Dijon, le gouvernement promet la « fermeté »

Le gouvernement français a promis mardi « une réponse extrêmement ferme » après plusieurs nuits d’incidents inédits entre des membres de la communauté tchétchène et des habitants d’un quartier de Dijon, ville habituellement paisible dans l’est de la France.

Le gouvernement français a promis mardi « une réponse extrêmement ferme » après plusieurs nuits d’incidents inédits entre des membres de la communauté tchétchène et des habitants d’un quartier de Dijon, ville habituellement paisible dans l’est de la France.

« Je veux passer un message très clair aux voyous que nous avons vu exhiber des armes, aux individus qui sont venus commettre ici des violences à Dijon: notre réponse sera extrêmement ferme », a déclaré le secrétaire d’Etat à l’Intérieur Laurent Nuñez, venu sur place pour annoncer un renforcement du dispositif de sécurité après plusieurs nuits de tensions.

Mardi soir, « il y aura à Dijon deux unités de forces mobiles », soit près de 150 fonctionnaires ou militaires de la gendarmerie en plus des effectifs locaux, a-t-il ajouté, précisant qu’« ils seront présents autant de fois qu’il le faudra ».

Depuis quatre nuits, Dijon est en proie à des tensions dans une ville peu habituée à ce genre de trouble. Tout a commencé par l’agression le 10 juin d’un adolescent issu de la communauté tchétchène. Des expéditions punitives « totalement inédites » ont ensuite été menées ce week-end dans le centre-ville et dans le quartier sensible des Grésilles par des membres de cette communauté, et un gérant d’une pizzeria a été grièvement blessé par balles.

Après trois nuits de violences, les forces de l’ordre ont dispersé lundi soir un attroupement d’hommes cagoulés et visiblement armés voulant défendre leur quartier contre ces intrusions.

Les Grésilles est un quartier populaire où vit une importante population d’origine maghrébine.

Des véhicules et poubelles ont été brûlés, une équipe de journalistes locaux agressée ainsi que le conducteur d’un véhicule, selon la préfecture.

Quatre personnes ont été interpellées, selon la préfecture, précisant que les violences n’impliquaient cette fois pas de Tchétchènes.

Ces heurts inédits se sont vite placés sur le terrain politique, la dirigeante d’extrême-droite Marine Le Pen et celui de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon pointant « le chaos », tandis qu’Eric Ciotti (droite) évoquait « presque un théâtre de guerre ».

« Voir des jeunes qui brandissent des armes, voir 100 personnes qui se tapent dessus, qui s’agressent, c’est inacceptable », a dénoncé pour sa part le ministre français de l’Agriculture Didier Guillaume sur la chaîne Cnews.

Les autorités françaises nient quant à elle tout laxisme face aux évènements, le préfet de la région Bernard Schmeltz défendant sa stratégie de non-intervention pendant le week-end.

« Les populations n’ont en aucun cas été abandonnées », a-t-il assuré.

Le nombre précis de Tchétchènes résidant en France est impossible à déterminer car ils se fondent dans l’ensemble des ressortissants de nationalité russe. Très mobiles, ils sont pour beaucoup regroupés à Paris, autour de Nice (Sud-Est), et dans l’Est de la France.

16 JUIN 2020 | PAR AGENCE FRANCE-PRESSE

Les confrontations de Dijon sont impressionnantes mais le compte rendu des différents médias ne nous aide pas à comprendre ce qui les a motivées. Ce qui nous parait très triste c’est l’impression que les hostilités naissent entre des groupes qui ont peine à se départir des rôles réciproques qu’ils se sont donnés. Pour ce qui concerne les Tchétchènes qui sont le sujet de nos lettres tout compte bien sûr, leur histoire, leur exil, leur situation de minoritaire. Il serait tragique que l’on identifie comme le veut la propagande russe Tchétchènes et bandits. De même ce serait faire un contresens que d’imaginer que l’islamisme qui a influencé certains Tchétchènes joue un rôle quelconque dans ces évènements.

Une enquête journalistique désigne le FSB comme responsable du meurtre d’un exilé tchétchène à Berlin

Les services de sécurité russes seraient impliqués dans l’assassinat, en août 2019, de Zelimkhan Khangochvili.

Par Benoît Vitkine Publié le 18/02/2020

Qui a organisé le meurtre en pleine rue, à Berlin, du ressortissant géorgien Zelimkhan Khangochvili, ancien combattant de la deuxième guerre de Tchétchénie réfugié en Allemagne ? L’identité du tireur paraît faire peu de doute : arrêté sur les lieux du crime, le 23 août 2019, Vadim Krasikov (se présentant sous le faux nom de « Vadim Sokolov »), un Russe de 54 ans, a été inculpé pour meurtre, mardi 11 février.

Une enquête conjointe de Bellingcat, The Insider et Der Spiegel apporte aujourd’hui des éléments déterminants sur les possibles commanditaires et organisateurs de cette opération. Peu après le meurtre, les autorités allemandes avaient certes désigné la Russie, mais en laissant ouvertes plusieurs hypothèses, notamment un assassinat commis « pour le compte d’entités étatiques de la Fédération de Russie ou pour celui de la République autonome tchétchène ». Berlin avait aussi dénoncé le manque de coopération de Moscou et expulsé deux diplomates russes, entraînant une réaction similaire côté russe.

L’enquête journalistique, publiée lundi 17 février, exclut l’hypothèse d’une opération menée par des tueurs à la solde du président tchétchène, Ramzan Kadyrov, ou par des éléments incontrôlés, et évoque très clairement une implication directe du FSB, les services de sécurité – plus précisément son groupe opérationnel « Vympel », fondé en 1981 pour mener des opérations à l’étranger et rebaptisé « département V » après la chute de l’URSS.

Portables utilisés par le tueur

Bellingcat, The Insider et Der Spiegel se fondent en premier lieu sur les données de deux téléphones portables utilisés par le tueur. Celles-ci montrent des conversations fréquentes, en particulier lors de la préparation de l’opération, avec un certain Edouard Bendersky. Officiellement, l’homme n’est que le responsable de l’Association des vétérans de Vympel et de son fonds caritatif, mais il entretient des liens soutenus avec les responsables opérationnels du « département V », notamment par le biais de l’entreprise de protection qu’il détient, également appelée « Vympel ». Ces contacts téléphoniques ont débuté dès le début de l’année 2019. Ils sont par exemple nombreux le jour où Krassikov récupère dans la ville de Briansk les documents faisant de lui « Vadim Sokolov ».

Les données des téléphones portables, récupérées grâce à un « lanceur d’alerte », montrent aussi des contacts directs entre Vadim Krasikov et des structures officielles du FSB, ainsi que la présence de Vadim Krasikov dans des bâtiments appartenant aux services de sécurité. Entre février et août 2019, l’homme se rend ainsi à huit reprises au Centre des opérations spéciales du FSB, dans la ville de Balachikha, à l’extérieur de Moscou. L’une de ces visites, peu avant son départ, dure quatre jours.

Bellingcat retrace aussi une partie des déplacements du tueur en Europe et, notamment, quelques jours avant son départ pour Berlin, un passage à Paris ressemblant fort à celui d’un touriste modèle arpentant les curiosités de la capitale française. Pour mémoire, Paris avait délivré un visa à « Vadim Sokolov », bien que celui-ci ait fourni une adresse inexistante.

Un homme « cruel »

L’Association des vétérans du groupe Vympel a immédiatement nié toute implication. Officiellement, les autorités russes continuent de présenter « Vadim Sokolov » comme une personne réelle voyageant avec de vrais documents, et elles réfutent les informations selon lesquelles cet homme a été impliqué dans deux meurtres en Russie, en 2007 et 2013, avant d’être miraculeusement enlevé des listes de personnes recherchées.

Vladimir Poutine, en revanche, s’est exprimé à plusieurs reprises sur le profil de la victime, Zelimkhan Khangochvili, le présentant comme un homme « cruel » responsable de la mort de « 98 personnes ». Moscou n’a pas apporté d’éléments pour étayer cette affirmation ; et Berlin a démenti avoir reçu des demandes d’extradition concernant M. Khangochvili, comme l’assurait le président russe.

Les autorités allemandes ont toutefois évité, pour l’heure, de faire monter les tensions avec le Kremlin à ce sujet, loin de la réaction britannique après la tentative d’assassinat de l’ancien agent russe Sergueï Skripal, en mars 2018. Cette dernière opération – comme la plupart des actions d’espionnage constatées ou empêchées ces dernières années sur le sol européen – avait été attribuée au renseignement militaire, le GRU, et non au FSB.

Ancien commandant insurgé lors de la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2000), M. Khangochvili avait, après la guerre, rejoint les forces spéciales du ministère de l’intérieur géorgien. Il était membre de la minorité tchétchène de Géorgie, qui réside dans la vallée du Pankissi. Là, il était surtout connu pour ses interventions visant à dissuader les jeunes locaux de rejoindre le djihad au Moyen-Orient. Se sentant menacé à Tbilissi, il avait quitté la Géorgie pour Berlin, où il vivait sous une fausse identité. Son nom s’ajoute à une longue liste d’opposants ou d’anciens combattants tchétchènes tués hors de Russie.

Benoît Vitkine(Moscou, correspondant)

Comment faire taire un blogueur?

En Tchétchénie, comme ailleurs, les réseaux sociaux ont une grande audience. Après Tumso Abdurakhmanov qui a été obligé de fuir son pays, qui a vu sa famille menacée et qui réside en Pologne, le cas de Islam Nukhanov qui a osé filmé les riches résidences des puissants du régime a entrainé un procès : Elena Milashina de Novaya Gazeta et l’avocate Marina Dubrovina sont venues assister au procès dû à un montage habituel (on aurait trouvé des munitions chez lui). Comme ce qui doit être tu nécessite des moyens on les a battues.

Une attaque contre Elena Milashina et Marina Dubrovina était liée à leurs activités professionnelles, note le défenseur des droits humains Oleg Kozlovsky, dont l’enlèvement à Magas fait l’objet d’une enquête depuis plus d’un an. L’agression contre les journalistes et les défenseurs des droits de l’homme fait partie d’une campagne visant à les expulser de Tchétchénie, estime Dmitry Piskunov, chef de la branche nord-caucasienne du « Comité contre la torture » (CaT).

Le « Nœud Caucasien » a rapporté que le 6 février, Elena Milashina, correspondante du journal « Novaya Gazeta », et l’avocat de Krasnodar, Marina Dubrovina, avaient été agressées par un groupe d’hommes et de femmes dans un hôtel de Grozny.

Elena Milashina pense qu’elle et Marina Dubrovina ont été battues en raison du fait qu’elles avaient assisté au procès dans une affaire contre Islam Nukhanov, qui a tourné une vidéo sur le style de vie luxueux des responsables tchétchènes. Une épouse d’Islam Nukhanov a réussi à faire ouvrir une enquête suite à sa plainte concernant la détention illégale de son mari.

Oleg Kozlovsky, militant de « Amnesty International » (AI), a noté que le nombre de délits résolus liés aux attaques contre les défenseurs des droits humains et les journalistes dans le Caucase est « proche de zéro ».

Pendant leur travail en Tchétchénie, Marina Dubrovina et Elena Milashina ont reçu à plusieurs reprises des menaces. L’attaque contre elles à Grozny a été organisée au su des autorités locales, croient les amis et les collègues des victimes.

Selon Oleg Kozlovsky, la pratique de l’intimidation des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme existe non seulement dans le nord du Caucase, « mais dans de nombreux endroits de la Russie ».

Dmitry Piskunov suggère que les attaques contre Elena Milashina et Marina Dubrovina sont au même niveau que les détentions et les attaques contre les militants de « Memorial », du Centre des droits de l’homme (CDH) et du « Comité contre la torture ».

Auteur: Alyona Sadovskaya

Source: https://www.eng.kavkaz-uzel.eu/articles/49962/

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